Il arrive qu’on se trouve dans une situation bloquée. Cela survient dans les familles, et l’analyse transactionnelle aide à débloquer des situations dont personne ne tire avantage, par des incitations à « tricher » avec le fonctionnement habituel de jeux dont personne ne veut en réalité.
Dans le confinement nous nous sommes sans doute habitués à trouver normal de faire la chasse aux microbes ou au virus… surtout chez les autres, et, finalement, en fermant notre porte.
Pour chavouot en cette année 2020 le Baal Chem Tov peut nous aider à sortir par le haut, moralement, du confinement, lui qui a connu une société juive bloquée, avec des alternatives invivables, comme celle-ci : « Soit tu étudies, et tu laisses tes sentiments et tes désirs de côté, soit tu es ignorant, et tu laisses parler ton cœur. »
Le Baal Chem Tov nous incite vigoureusement à sortir du confinement qui éloigne une élite d’un petit peuple, à sortir du clivage entre riches et pauvres, et à une certaine attitude vis-à-vis de l’extérieur, vis-à-vis des non-Juifs qui souvent sont sans hostilité et en demande même d’enseignements juifs, mais qui parfois se révèlent hostiles jusqu’au fanatisme violent.
I Le Baal Chem Tov: une religion populaire qui s’occupe des hommes oublie-t-elle les paroles de la Torah ?
Il y a une importance des sentiments : le monde n’est pas une machine insensible. Il faut cultiver la joie et l’amour du prochain.
Il faut étudier la vie des hommes rencontrés avant de les juger : il y a un lien entre la prise en compte de la liberté individuelle et l’égalité des humbles et des notables, il faut apprendre à éviter l’exclusion mutuelle.
Une religion populaire conduit-elle forcément à un risque de division entre le peuple et les élites ? Pas chez le Baal Chem Tov mais parfois dans la suite des mouvements mystiques, et puis on a reconstruit une nouvelle élite avec des « Rebbe » au pouvoir indiscuté, ce qui est dommage par rapport à l’influence exaltante et pacificatrice du Becht.
On ne peut prétendre aimer Dieu et en même temps détester les humains, riches ou pauvres, Juifs ou non-Juifs
Il faut un souci de créer des liens, et sillonner le monde en tous ses lieux pour rassembler les étincelles dispersées.
Les mendiants errants aussi ont un rôle très important, comme aussi les Roms qui semblent avoir eu un rôle dans la culture du Baal Chem Tov. Ils font rêver, ils créent des liens avec le lointain, ils créent des rencontres.
Et justement la rencontre avec Dieu est possible : il n’est pas comme chez Maïmonide inaccessible voire abstrait. Il est sensible au cœur et à la raison, et comme dans la Bible il est sensible à notre prière et peut être influencé par elle. La rencontre avec le divin est directe, sans passer par une hiérarchie de palais (heikhalot) avec contrôle d’entrée. Les obstacles, c’est comme les obstacles épistémologiques chez Bachelard : c’est nous qui les produisons.
Dieu est présent partout, « il n’y a aucun espace vide de lui » (Zohar, Tikkunei Zohar 57) (Cf. livres « Pereq Chira »). C’est l’expérience subjective spirituelle qui compte ici, pas les théories cosmogoniques.
Dans la condition humaine il y a la petitesse (humaine, matérielle), et il y a la grandeur (l’immensité divine quand les portes du ciel semblent s’ouvrir). Lors de l’éclipse de soleil de l’été 1999, visible en France, dans mon émerveillement j’ai soudain eu la certitude de la possibilité pour un être humain de saisir la grandeur, voire l’immensité, sans la rapetisser à sa mesure la plus minuscule.
On a reproché au Baal Chem Tov de diviniser la réalité et d’humaniser Dieu. On peut admirer la création dans chaque parcelle de réel et de temps, sans pour autant réduire le créateur à une simple création comme une autre.
Tout être humain, à égalité, même l’ignorant, peut-être percuté et éveillé à un moment du temps et en un lieu de l’espace. Nous avons étudié conformément à la tradition les Pirqei Avot en groupe, si possible depuis la fin de Pessa’h tous les jours. J’ai eu le sentiment qu’il fallait éviter d’en sortir trop fiers d’avoir étudié, au point de négliger le cœur et au point d’oublier les autres, leurs vies diverses, leurs souffrances et leurs découvertes. C’et donc avec beaucoup d’humilité que j’essaie de balbutier à propos du « service du cœur », « avodat lev », inauguré par le Baal Chem Tov mais déjà si présent dans la tradition biblique, notamment les Psaumes, et dans les conseils des sages du Talmud en réalité très souvent.
Le Baal Chem Tov n’était pas un ignorant, mais il voulait mettre l’accent sur l’humain, la diversité des personnalités humaines, qu’il rapprochait de Dieu.
Au départ il allait vers les gens, proposant ses services de Baal Chem (« maître du nom »), avec des amulettes, des talismans, des rites divers (penser aux téfilines, désignés comme « phylactères » d’une racine grecque qui signifie « protéger, garder, se protéger »). Mais ces rites étaient orientés vers l’unité du Dieu d’Israël et la dévéqout (l’adhésion, presque l’adhérence, à Dieu).
De plus il a été considéré comme un « nistar », un juste caché, à la recherche des Lamed Vav (les trente-six justes cachés qui maintiennent le monde). Une parole qui lui est attribuée distingue deux sortes de « justes » : celui qui reste seul et celui qui va vers les autres et agit. Pourtant lui-même passait beaucoup de temps seul, en forêt notamment (hitbodedout).
Il a renouvelé en profondeur la vie juive, tiraillée entre les mitnaguim et la haskala, une vie juive traumatisée par le sabbataïsme et le frankisme mais en même temps exaltée par l’espoir qu’ils avaient fait naître. Le Baal Chem Tov fait de la joie un droit et un devoir. A côté de la deveqout (l’adhésion à Dieu), il fallait rechercher l’embrasement (hitlahavout). Ne dit-on pas dans les Pirqei Avot de faire attention à la proximité des sages, car ils sont comme le feu ?
A la différence du confinement involontaire, il s’agit aussi de se ménager des moments d’isolement volontaire (hitbodedout). Et puis il ne faut pas se laisser trop marquer par les événements « extérieurs » (hishtavout, « retrait psychologique »). Il faut entrer en soi-même (hithazkout) et joindre le souci d’humilité, de piété, avec la certitude d’être auprès de Dieu en toutes circonstances (et pas seulement à la synagogue).
II La création et les (dix) paroles
Rabbi Chiméon Zalman, petit-fils du Baal Chem Tov, nous dit que si l’univers paraît avoir une « existence indépendante, c’est parce que nous ne percevons pas la force créatrice qu’il contient et sans laquelle il disparaîtrait » (Chaar HaYi’houd Vehaemounah). C’est un peu comme la lumière des étoiles : nous la voyons mais elle ne serait rien sans la source lointaine que nous ne voyons pas directement.
Le Baal Chem Tov expliquait ainsi le verset (Ps. 119, 89) : « A jamais, Eternel, Tes paroles se tiennent dans les cieux » : « Tes paroles » ce sont les dix expressions divines de la création en six jours. En fait la création continue. On pourrait faire un lien avec les 10 paroles du don de la Torah. C’est un don, une action qui n’est pas exactement une « révélation », un « dévoilement ». Etudier la Torah c’est participer à l’œuvre de création et de réparation du monde. Sans l’étude des Juifs ont dit que le monde disparaîtrait, cette étude est aussi la joie de la foi en la vie et en son renouvellement.
A la fin de l’office, quand nous rentrons le Sefer Torah, nous disons « ‘hadech iaménou keqédem » : renouvelle nos jours comme autrefois (ou comme un « en avant »). Nous prions en prenant comme évident que l’Eternel a le pouvoir de renouveler la vie sans cesse. Et lorsque nous annonçons à certaines occasions, le chabbat, la venue prochaine du nouveau mois, nous disons : « Que le Saint béni soit-Il le renouvelle (yi’hadechéhou) pour nous et pour tout le peuple de la maison d’Israël pour la vie, pour la paix, pour la joie, pour le salut, pour la consolation, et dites « Amen » ». Le mois en hébreu se dit « ‘hodech », « le renouvellement ». Et l’année se dit « chana », la répétition, conçue elle aussi non comme une répétition à l’identique d’un éternel retour mais comme renouvellement dynamique : à Roch Hachana nous commémorons l’anniversaire de la création du monde et nous espérons le renouvellement pour nous et pour les autres de la vie, la paix, etc.
Enfin le matin nous disons dès l’éveil : « Modè/a ani lephanekha, Melekh ‘haï veqayam, chéhé’hézarta bi nichmati bé’hemla, raba emounatekha »
On prend ici comme une évidence que notre vie a été renouvelée par un geste créateur d’un Dieu vivant. Le retour de l’âme est comme une résurrection. Il y a une fiabilité qui provoque un émerveillement : le monde tient, il est réparé et réparable. Alors nous remercions : qu’est-ce que c’est ? Une reconnaissance, qui est à la fois connaissance, remerciement et rencontre familière. C’est aussi agir, prendre modèle. Et puis c’est notre identité qui est en jeu : la racine de « modè/a » renvoie à Yéhoudi/it, « juif/juive ».
Il y a dès le matin un esprit de métamorphose : chaque jour, chaque moi est nouveau et le champ des possibles est ouvert. Il n’est pas ici question du système ou d’anti-système. En même temps le mot « chana » qui désigne l’année nous rappelle le souci de « redoubler » toujours, de faire revivre nos repères juifs. Le mot pour « métamorphose » chez le Baal Chem Tov est « chinouï ». C’est ce paradoxe de la métamorphose dans la répétition qui fait la différence du temps juif.
Un dernier mot sur la bénédiction initiale du matin : « raba émounatékha » est une expression du livre le plus triste de l’année, les Lamentations (chapitre 3 verset 23) : Au sein de l’apparente destruction universelle, il est dit à propos de la grâce et de la compassion divines : « Elles sont nouvelles chaque matin, grande est ta fiabilité. » (« raba émounatékha »). Renouvellement et fiabilité, telle est la création divine. Et telle doit être notre recréation à nous au sortir du confinement. Ne dit-on pas à l’école que les enfants « sortent en récréation » ?…
III Comment faire avec les limites du savoir humain ?
Comme je l’ai dit nous avons étudié en confinement les paroles des Pirqei Avot depuis quasiment Pessa’h, en ce qui me concerne avec le Rabbin Tom Cohen à Kehilat Guesher. Et aujourd’hui nous faisons un retour sur nous-mêmes : la fierté du l’étude ne nous a-t-elle pas détournés de l’écoute de notre cœur ? Et de notre prochain ? En cette période où à cause du confinement nos rencontres en chair et en os se sont faites rares. Avons-nous assez gardé le sens de l’humain ? La référence au divin n’a-t-elle pas été séparée de l’amour du prochain ? Comment retisser les fils, les liens humains ? Et comment retrouver la joie de vivre ?
Le savoir humain a ses limites, mais il y a quelque chose qui le dépasse et que nous ne devons pas oublier : le vaste espace de la création, et l’inconnu divin. Par rapport à cet océan d’ignorance, l’individu le plus savant sait combien il est proche en réalité du mendiant en apparence le plus éloigné de l’étude.
Le Baal Chem Tov souhaitait décloisonner les savoirs, et les différents aspects de la pensée. Le Tiqoun, ce n’est pas seulement la réparation des fautes des autres, la réparation du monde, c’est aussi la réparation de l’unité divine brisée dans le monde par la « brisure des vases », selon la tradition inaugurée par Louria. La communauté sillonnée par l’influence du maître contribue à cette unification : il s’agit pour lui et elle d’attirer les énergies pour les réparer et les diffuser.
L’étude ne cherche pas la production de nouveaux savoirs, elle ne se fait pas pour soi, mais pour Dieu. On va renoncer au Pilpoul, on va faire attention aux repas, en particulier le Chabbath, en en faisant aussi une occasion d’enseignement.
L’attention portée aux lettres mêmes des mots apporte un esprit d’analyse, de synthèse, de combinaisons et de rapprochement d’idées qui assouplissent la pensée et déconstruisent les habitudes, les fossilisations. Derrière une lettre nous découvrons en nous une foule de connotations ; autour d’une parole, d’une idée, nous ne voyons pas les limites des associations d’idées qui peuvent surgir.
Raconter des histoires est très important aussi pour renouer au quotidien avec le merveilleux, pour s’attendre à le voir surgir dans nos propres vies et celles des autres à tout instant. Dans la nature aussi. Et notre corps aussi n’est pas séparé de notre esprit et sa vie est merveilleuse, comme la prière qui va le saisir d’une forme de transe peu admise dans nos synagogues actuelles il est vrai. Les histoires du Baal Chem Tov jouent sur le caché et le dévoilé, sur la métamorphose, dans l’oubli souvent mais pas toujours des antisémites et de leurs pogroms.
Avec les histoires aussitôt le monde est autre : les rencontres révèlent le passé enfoui et inaccompli, les nouvelles recontres parachèvent un destin annoncé jadis, nous jouons avec l’imaginaire et nous accédons au collectif juif. Même si nous n’avons pas de généalogie prestigieuse nous pouvons être les premiers d’une généalogie nouvelle, spirituelle et/ou biologique.
Soyons inébranlables dans l’adversité (guibor).
IV La tristesse et la joie
La tristesse, qui se présente souvent comme parfaitement raisonnable, a souvent un aspect d’enfermement narcissique, comme une sorte d’obsession sur les limites en négatif : on va rester en deçà des limites, dans notre Egypte d’esclavage, Mitsraïm, terre d’étroitesse. Mais le temps nous appartient si bref soit-il, comme essentiellement le temps du chabbath, ou les instants de solitude que nous savons nous choisir.
Il y a certes des ruptures toxiques : « Perets » est parfois dans la Bible associé à un franchissment des limites qui entraîne une sorte d’explosion divine qui détruit l’individu (au Mont Sinaï avant le don de la Torah il est dit que le peuple ne s’approche pas de la montagne, de peur que Dieu fasse une rupture destructrice. Lors du sacrifice idolâtre des fils d’Aaron un feu dévastateur surgit, lorsqu’Ouzaï « rattrape l’arche » il meurt). Ces ruptures sont un avertissement : si nous n’avons pas assez de repères juifs, nous ne devrions pas nous autoriser des transgressions faciles des interdits en croyant être des saints exceptionnels.
Mais il y a aussi la bonne brèche, la brèche dévoilement, celle qui permet d’entrevoir des particules de la lumière divine. Cela est permis par une sorte d’indifférence provisoire à la vanité des actions humaines, alors surgit la joie devant la puissance créatrice et transformatrice du divin. On pense à la danse du roi David devant l’arche, et au mépris stupide de sa femme qui le voit du haut de sa fenêtre et juge qu’il se ridiculise. Attention à ne pas céder à la peur du ridicule et à savoir parfois danser si difficile qu’il nous soit de bouger.
La joie, c’est aussi à la fin l’union de l’âme et du corps, l’union de l’en-bas et de l’en-haut (parfois vue comme symbolisée par le Magen David). Manger, boire, danser, voilà ce qui permet la joie. La faim, la soif, voilà qui peut condamner à la tristesse, donc attention à ne pas trop donner dans les jeûnes volontaires. Il y a aussi une façon de respirer qui dégage, et ouvre la voie à la joie, au souffle enthousiaste. Et tous les plus petits gestes quotidiens, même les conversations les plus profanes, contiennent des germes de sainteté.
Aucun lieu ne doit être boycotté pour aller à la recherche des étincelles divines et les délivrer. Du coup le mal devient moins une cause de tristesse : on dit que le bien siège aussi là où est le mal : « hara, hou kissè latov ». Le mal est aussi le plus bas niveau du bien, à nous de nous rehausser. Nous n’avons pas à répondre aux persécutions qui nous font déjà souffrir, par un judaïsme excessivement punitif et accusateur. Dieu a créé le plaisir et la joie, y compris la joie d’être juif, juive. Pensons à notre liturgie et à ces phrases qui commencent par « Achrei… » (ex. Ps. 126,2-3). La joie détruit les obstacles, la présence de Dieu est là même en exil.
V Une histoire, de rencontre
Elie Wiesel, Célébration hassidique, Le Seuil p.51-52 :
« Voici comment Rabbi Yaakov-Yosseph de Polnoye fu conquis au Hassidisme.
Un matin il arriva à la Synagogue de Sharigod et la trouva vide.
-Où sont les fidèles ? s’enquit-il auprès du bedeau.
-Sur la place du marché.
-Tous ? A cette heure-ci qui est celle de la prière ?
-Ah, l’insolent ! Va et amène-le moi !
-Eh bien voilà : il y a cet étranger qui est là-bas ; il raconte des histoires. Et quand il parle, on n’a pas envie de le quitter.
Le bedeau ne put qu’obéir : c’était son métier. Il courut au marché, s’approcha du conteur et lui transmit l’ordre.
-Soit, dit l’étranger d’un air calme. Je viens.
Le rabbin le reçut assis :
-Qui es-tu et comment oses-tu détourner cette communauté de la voie du Seigneur ?
-Ne vous mettez pas en colère, dit le visiteur. Un rabbin comme vous ne devrait jamais céder à la colère. Ecoutez plutôt une histoire.
-Quoi ! Encore des histoires ! Ton impertinence dépasse les bornes ! Je saurai sévir La colère, il faut savoir la contenir, dit le visiteur avec douceur. Ecoutez-moi…
Il y avait quelque chose dans le ton de l’étranger qui bouleversa le rabbin au point de le rendre muet ; il ne pouvait pas ne pas écouter ; il n’avait jamais ressenti un tel besoin d’écouter.
-C’est une histoire qui m’est arrivée, dit le Baal-Shem. Je voyageais dans un carrosse tiré par trois chevaux de couleurs différentes, et aucun ne hennissait. Et je ne comprenais pas pourquoi. Jusqu’au jour où je rencontrai un paysan qui me cria de desserrer les rênes. Du coup, les trois chevaux se mirent à hennir.
Dans un éblouissement, le rabbin de Sharigrod comprit la signification de la parabole : pour que l’âme vibre, il faut la libérer ; trop de contraintes risquent de l’étouffer.
Et, sans savoir pourquoi, il se mit à pleurer ; c’était la première fois de sa vie qu’il pleurait ainsi, librement, spontanément, sans raison apparente. La suite est connue : Rabbi Yaakov-Yosseph devint un des piliers du nouveau mouvement. »
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