Si sincère que soit notre chagrin, ou notre révolte, devant la persistance de graves situations de pauvreté dans le monde, y compris dans des démocraties déjà anciennes, nous risquons d’être échaudés par les multiples insurrections appelant à la révolution contre les « assassins du peuple », cela visant en quelque sorte le plus souvent des cibles « déguisées » par la propagande et la caricature en assassins, là où les vrais meurtriers sont traités en grands seigneurs (ou « saigneurs » ?) supposés pauvres Robins des Bois.

Si hétérogènes que soient les « révolutions » depuis la révolution française de 1789, elles se réclament les unes des autres. Mais en même temps chacune prétend incarner mieux que les autres l’idéal de la révolution, au risque d’ignorer celles du passé, leurs auteurs et leurs théories. Le XXe siècle pensa couronner ainsi la révolution culturelle de Mao Zedong, ou plutôt de sa femme, mais elle ne garda rien du passé sinon une vague allusion aux paysans pauvres, d’ailleurs à l’occasion plus ou moins chassés des campagnes tandis qu’on y envoyait les étudiants. Le mouvement révolutionnaire, tout en citant tel pays en exemple contre toute vérité historique vu notamment la misère qui y régnait, a tendu vers le vide théorique et la prose stratégique insurrectionniste de blanquistes.

Une hypothèse pourrait se formuler sur les insurrectionnistes à la lumière de l’histoire de la vie de Blanqui : ils veulent le peuple plus misérable d’insurrection ratée en insurrection ratée.

Le succès mythique a été élaboré en plus à partir du XXe siècle : « Dans les pays socialistes les femmes accouchent sans douleur, il n’y a pas de voleurs, tout le monde mange à se faim, etc. »

Les insurrectionnistes veulent le peuple misérable pour qu’il se soulève (contre les bonnes personnes, attention !…). Les socialistes disent « Je hais la finance » et puis une fois au gouvernement ils courent après les financements des riches tout en laissant les pauvres dans leur misère.

L’insurrection, est-ce sérieux ?

Celui qui prône l’insurrection prétend toujours que la violence vient de ceux qu’il affronte. Il se prétend aussi seul sérieux. Ce qui lui déplaît dans le monde lui paraît créé volontairement par des méchants ou des inconscients, qualifiés de « vieux » (comme le disent les gens de Tarnac). On parle de « réaction populaire », mais qui est le peuple ?

Pourtant il y a eu de vrais théoriciens de l’insurrection légitime, au cas où l’Etat, les gouvernants, trahiraient leur rôle. Chez Hobbes par exemple le peuple peut renverser le souverain si celui-ci n’arrive pas à endiguer la guerre civile, voire la suscite. Autrement dit si l’Etat ne remplit pas un de ses rôles, la répression de la violence.

Il y a aussi l’insurrection des esclaves de Saint-Domingue, et l’insurrection du Ghetto de Varsovie : on voit là un pouvoir esclavagiste ou nazi, et une revendication immédiate de démocratie, de liberté, et aussi la préférence de mourir les armes à la main plutôt que de mourir désarmé. Fin mai 2020 l’insurrection se répand aux Etats-Unis malgré l’épidémie : les Afro-Américains comme on les appelle là-bas et tous ceux qui se révoltent avec eux contre l’oppression raciste résistent entre autres à l’argument hygiéniste utilisé contre le droit de manifester et préfèrent mourir dans ces manifestations puisque de toute façon ils risquent plus que les autres, on le voit depuis le début, de mourir de la pandémie en raison de la persistance de leur misère, et qu’ils sont les cibles désignées de la police apparemment.

Le paradoxe de la révolte est que là où elle est légitime elle est impossible tant la répression est forte, en tyrannie, et que là où elle est possible elle est souvent illégitime, dans la démocratie que certains vont essayer de mettre à bas en profitant de l’insurrection.

Peut-on cependant légitimer l’insurrection même en démocratie, même si elle n’a pas de but, notamment aujourd’hui par l’argument écologiste (« Extinction rébellion »), selon lequel la planète serait au bord de l’effondrement à cause de l’irresponsabilité des générations anciennes, ou actuelles mais « vieilles » ? A partir de quel âge est-on un consommateur irresponsable ?

Certains comme Blanqui ont justifié ainsi l’insurrection : la politique a disparu, le peuple ne « fait » plus de politique, il ne vote plus ou presque plus par exemple. Ajoutons aussi que l’école ne remplit pas assez son rôle d’instruction du peuple tout entier. Il s’agit soit d’une situation où le gouvernement est discrédité (à tort ou à raison), soit d’une entreprise de discrédit d’un gouvernement crédible ou fiable. Il y a aussi une prise de distance par rapport à tous ceux qui prônent la paix. Mais paradoxalement il y a un refus d’aider à gagner les guerres que les Etats engagent, même contre le nazisme, du moins dans certains groupuscules, par exemple le groupuscule belge trotskiste « A contre-courant ».

Certains aujourd’hui veulent se vanter de créer un « peuple ingouvernable », mais est-ce encore un peuple de citoyens ? Ou une multitude d’individus narcissiques suivant leurs désirs de jouissance sans souci des autres et bénéficiant ponctuellement de « convergence des luttes » ou plutôt des affects ?

Lénine dans un texte de 1917 revient sur l’accusation de blanquisme qui lui est faite parce qu’il considérerait l’insurrection comme un art. Au lieu de nier il dit au contraire que c’est Marx lui-même qui a déclaré « précisément que l’insurrection est un art » (« Le marxisme et l’insurrection », lettre au Comité Central du POSD (b.) R. 13-14 9 1917). Il faut réussir, faire de l’insurrection un chef d’œuvre. Cela va avec l’éloignement pour les simples pensées et les beaux discours et le passage à l’action : « Faire passer immédiatement tout le pouvoir aux mains de la démocratie révolutionnaire guidée par le prolétariat révolutionnaire. » L’art, c’est la brièveté des paroles entraînant la rupture de l’indécision : « Plus notre déclaration sera brève, plus elle sera tranchante, meilleure elle sera. » Il parle aussi de « discours ardents, passionnés ». Enfin il explique sur quels objectifs se concentrer une fois le moment opportun arrivé pour déclencher l’insurrection. Il termine ainsi : « Tout cela n’est qu’approximatif, certes, et seulement destiné à illustrer le fait que, au moment que nous vivons, on ne peut rester fidèle au marxisme, rester fidèle à la révolution, si on ne considère pas l’insurrection comme un art ». On parle d’ « illustrer », d’ « art », on n’est pas vraiment dans l’émotion.

Il nous faut remonter au blanquisme, accusé souvent de négliger la liaison avec « les masses ». Nous lirons un livre de Samuel Bernstein, dans sa version anglaise, Auguste Blanqui and the Art of Insurrection, 1971, Laurence and Wishart, London. Ce n’est peut-être pas un hasard si l’auteur a le même patronyme qu’Edmond Bernstein, accusé d’être « le grand maître de l’opportunisme », contre lequel Lénine écrit sa lettre des 13-14 septembre 1917 que nous venons de citer.

Pour Blanqui il n’est plus question de traquer une erreur ou une faute de gouvernement, mais il désigne un ennemi, une minorité de puissants détenant les rênes de l’économie, à la majorité, à savoir le peuple des exploités. On ne parle plus exactement de citoyens, ni de délégués-députés, ou commis-commissaires du peuple, chargés de représenter ses intérêts et de défendre les droits de l’homme et du citoyen. Blanqui pense que d’un côté il y a une élite révolutionnaire qui « fait la réflexion », débusque les mythes et les mensonges, et de l’autre côté il y a la masse laborieuse, qui exécute : une caste pour la théorie, une caste pour la pratique. Sur le chemin vers l’égalité, il y a aussi à parler des martyrs, qui ont refusé de faire la paix avec les privilégiés. L’élite n’a pas à expliquer à la masse ni à discuter avec elle ni à l’informer à l’avance de ses plans. L’égalité viendra plus tard, à la fin.

L’organisation de sa société secrète « des Familles » faisait que les membres de base ne se connaissaient pas entre eux et ne connaissaient pas les chefs. Ce devait être un corps bien tissé, centralisé qui pouvait rapidement mobiliser ses forces et les concentrer sur le point le plus faible de l’armure politique de l’adversaire. Sa deuxième société secrète, la Société des Saisons, était hiérarchisée en niveaux : la semaine, le mois, la saison, avec au sommet un homme appelé « le printemps », et l’année. Au sommet en fait il y a un triumvirat de Blanqui, Barbès et Bernard, Blanqui étant « commandant en chef ». Même idée, très inégalitaire dirait-on, d’obéissance sans discussion. Cette Société enseignait qu’il fallait un gouvernement de transition qui serait une dictature révolutionnaire qui achèverait de liquider « l’ennemi » pour satisfaire le désir d’égalité du « peuple ». Il commencerait par suspendre les « lois anciennes », etc. Les événements politiques leur donnèrent l’impression en mai 1839 que le régime était affaibli et le triumvirat décida de prendre les armes.

Avaient-ils raison ? Lénine en septembre 1917 (Marxisme et insurrection) établit qu’il faut trois conditions pour le succès d’une insurrection : une avant-garde (plutôt qu’une conspiration ou un parti) ; une révolte révolutionnaire du peuple ; un vacillement dans les rangs de « l’ennemi », et aussi des irrésolus en matière de révolution.

En réalité le premier coup d’Etat de Blanqui n’entraîna qu’une centaine de personnes. Les blanquistes restèrent isolés, et de plus il y eut mésentente. L’effet de surprise fut en réalité nuisible à leur entreprise, car même les plus révolutionnaires dans le peuple furent pris de court. Une centaine de blanquistes moururent. Blanqui s’échappa et fut arrêté en octobre. Il resta muet et son avocat aussi, lors de son procès. Condamné à mort, il vit sa peine commuée en perpétuité et fut enfermé au Mont Saint-Michel.

En 1948 Blanqui dit que Louis Blanc a eu tort de faire des grands discours, d’essayer de se transformer en professeur d’économie, de conduire à la fourrière des travailleurs en attendant vainement la faillite des capitaines d’industrie. Les peuples veulent-ils se battre pour devenir misérables ?

En mars 1948 Blanqui appelle à se méfier du vote : si l’on vote trop tôt le conditionnement antérieur fera que les masses voteront mal. Il appelle à refuser le vote, par manque de confiance dans le peuple.

Plutôt que d’assassiner Blanqui, on va en faire une espèce de fou : c’est une tactique fréquente contre les dissidents, on le sait par l’URSS face à ses propres dissidents, mais voilà, cela se passe aussi ailleurs et en d’autres temps. C’est une façon d’éviter de faire des martyrs créant de nombreux émules. On a également fait de Blanqui un traître en prétendant qu’il avait révélé de grands secrets à la police.

Blanqui pense que le peuple est incapable d’être autonome (il le dit à son procès du 15 mai 1848). Quand il parle au peuple, il n’oublie pas de parler du manque de travail et de pain. Après le coup d’Etat de Napoléon III Blanqui explique qu’il faut une direction au peuple qui ne se laisse pas diviser par « l’ennemi ». Mais Blanqui ne croit toujours pas que le droit de vote puisse avoir un rôle dans la solution des gros problèmes sociaux. Il constate que les économistes de son temps décrivent ce qui est, mais pas ce qui doit être.

Blanqui n’a guère développé de théorie du socialisme : il travaillait à fond sur une théorie de la révolution. En revanche il pensait la démocratie comme un processus et non comme un ordre, un équilibre évitant la discorde sociale comme le pensait Barbès en 1850. Ce processus avait un futur, il avait à devenir le socialisme. Il fallait faire attention à ce que les « ennemis » puissent déguiser en « démocratie » leur domination. La révolution, dit Blanqui, est menacée par « la déplorable popularité de bourgeois déguisés en tribuns » (« Avertissement au peuple », écrit à Belle-Ile en 1850) : il cite là les noms du gouvernement provisoire de 1848. Il s’agit pour le peuple de leur tourner le dos, de les désarmer, et d’armer les travailleurs en « milice nationale ». Il faut, dit-il, des armes et de l’organisation.

Vallès, dans L’insurgé, écrit : « Ces tribuns à allure sauvage, à mine de lion, à cou de taureau s’adressent à la bestialité héroïque et barbare des multitudes. Blanqui, lui, mathématicien froid de la révolte et des représailles, semble tenir entre ses maigres doigts le devis des douleurs et des droits du peuple. » Il faut revenir aujourd’hui sur ce mépris associé au mot de « multitudes », mais il faut reconnaître que s’il y a d’un côté un populisme qui favorise et exploite à son profit les mouvements de foule liés aux mauvaises passions, comme la haine d’un supposé ennemi, l’envie, la vengeance, etc., il y a d’un autre côté des démocrates encourageant la volonté d’entraîner le peuple en foule animée de solidarité et d’amitié contre tout ordre impérial fabricateur d’esclaves et de robots déshumanisés : ils n’ont pas à se laisser confisquer l’estime du peuple par les populistes.

On pourra lire sur l’amitié et ses liens avec la conspiration, soit pour le bien, soit pour le mal, la préface de Balzac à L’histoire des Treize, « cette union intime de gens supérieurs, froids et railleurs, souriant et maudissant au milieu d’une société fausse et mesquine […] [qui] dédaignèrent d’y être quelque chose, parce qu’ils y pouvaient tout. » Mais ne soyons pas trop cruels dans nos jugements à distance sur le passé, en gardant notre vigilance pour le présent.

Blanqui tire à sa manière les leçons de l’échec et dit que les premiers succès sont suivis de rivalités entre factions pour la détention du pouvoir, ce dont profite la contre-révolution. Comment alors éviter par avance les divisions ? Et puis si la conspiration se justifiait sous la monarchie, elle paraissait  inadaptée sous la République et vouée à être impopulaire dans une période de retour de la liberté d’expression et de discussion. Mais Blanqui écartait la possibilité d’un changement pacifique.

Il laissait sans réponse la question des relations entre les travailleurs et la petite bourgeoisie. Il pensait que l’économie capitaliste était centrée sur le prêt à intérêt. Et puis il voyait que personne ne trouvait de remède aux « crises » périodiques de stagnation et de dépression économiques. Il n’aime pas trop l’idée de « surproduction » et demande pourquoi la prétendue surproduction va avec des stocks importants tandis que les gens sont en manque, parce qu’ils sont en réalité mal rémunérés pour leur travail : il y a en réalité sous-consommation. Quand Blanqui commença à expliciter ce qu’était pour lui le socialisme, à Doullens, il le fit sur un mode négatif : un socialiste n’est pas un monarchiste, pas un traître, pas un destructeur de la République, etc. Sur le plan positif c’était un admirateur des Révolutions françaises et un « démocrate » au sens où il voulait la fin des souffrances et la satisfaction des revendications du peuple. Cependant on sait qu’il y a parfois du flou sur la définition de qui a le droit de se dire « le peuple » avant de présenter ses revendications personnelles, sans doute personne. Et puis certains ont une façon rien moins que « démocratique » de présenter la « solution finale » des souffrances du peuple, par un programme d’extermination d’ « ennemis du peuple » désignés à la vindicte commune : ce sont non des démocrates mais des Nazis.

Blanqui était vu, avant le coup d’Etat de Napoléon III, comme le plus révolutionnaire de tous, un titan de la révolte, un « engin de démolition ». Il introduisit une rupture entre « les travailleurs » et la bourgeoisie, celle qui était encline à la générosité, la modération et la clémence.

Il y a des périodes où l’on ne peut pas espérer d’insurrection, dit Blanqui : c’est lorsque les gens somnolent, par exemple en période de prospérité économique. La révolution doit se faire d’abord dans les esprits avant de pouvoir être portée dans la rue. Dans les années 1860 la période était peu favorable à la révolution. Alors Blanqui essaya de préparer les esprits par de la propagande clandestine et illégale. Il s’agissait d’enflammer de nouveau les gens. La prison politique est déjà en cette deuxième moitié du XIXe siècle un lieu facile de recrutement et de radicalisation. Blanqui se trouve beaucoup d’alliés à Sainte-Pélagie.

Tocqueville en 1856 dit que les Français ont appris à avoir peur des révolutions, et qu’ils se sont tournés vers la religion. Mais quelques années plus tard on voit que c’est faux. L’introduction du livre Les Hébertistes, de Tridon, valut la prison à l’auteur du livre, alors que cette introduction était en fait de Blanqui. Elle exposait la théorie de la révolution. Les blanquistes se voulaient les héritiers des hébertistes, plus matérialistes que Robespierre. Il fallait absolument pour Blanqui être matérialiste et athée. Spiritualisme=superstition, matérialisme=avènement de la science. La moralité est changeante, comme le monde.

Blanqui considère en 1863 que sans liberté totale d’expression et de presse des élections sont une illusion ainsi que tous les autres votes. Il refuse toute participation, contrairement à d’autres groupes qui y voient une occasion d’exposer publiquement leurs thèses. A partir de 1867 il se prépare, il fait des groupes de dix, dont seuls les chefs se connaissent. On ne garde pas de documents écrits, la communication est seulement orale. Le mouvement se concentre sur Paris. Peu de travailleurs en fait dans ses rangs. Un certain Rigault, qui deviendra chef de la police de la Commune, surveille s’il n’y a pas d’espions… Pendant ce temps les blanquistes infiltrent des associations, des Loges maçonniques, ils discutent dans les cafés, dans les cercles d’étudiants, et ils fondent une société de libres penseurs, dans laquelle on ne peut être admis que si l’on jure qu’on a répudié les pratiques religieuses, et si l’on accepte trois préceptes : « La science est la loi » ; « la solidarité est la condition » ; « la justice est le but ». Ils voulaient tourner les protestations à leur avantage, et pour cela se mêlaient aux rassemblements pour diffuser leurs idées. L’accent est mis sur l’infiltration des soldats et des travailleurs. Mais cela ne marche pas. Comment en effet se dire ennemis de la grande industrie et réclamer le retour à des travailleurs « indépendants » ?

L’ensemble est assez loin du socialisme officiel et disparate : certains sont hébertistes, certains contre les proudhoniens affirment l’indivisibilité de la liberté et de l’égalité, certains s’opposent à la propriété privée. Certains parlent de république sociale, d’autres s’appellent communistes rationnels. Pour Emile Duval l’égalité découle des droits naturels, et il parler du droit de travailler, de la fin de l’héritage et de la propriété privée.

Blanqui ne croit pas à la possibilité immédiate de ranger les travailleurs en ordre de bataille. Et puis il ne place pas la question sociale au-dessus de la question de la religion, il considère que ce sont des sœurs siamoises. Et il est chagriné de ce que les travailleurs adoptent si peu le matérialisme, condition selon lui pour être un honnête révolutionnaire…

Sur le plan de l’organisation il est contre la coopération, à la différence de Proudhon. Il y a un débat vif sur réforme et révolution. Les blanquistes pensent que plus les travailleurs auront faim et seront misérables, plus il y aura de chance qu’ils se révoltent. Alors n’est-ce pas pourquoi chercher des réformes qui pourraient améliorer leur sort…

En février 1869 il sort son programme dans un journal appelé « La Renaissance », qui restera au stade du prospectus. Dans la catégorie intellectuelle, il n’y a pas d’autre « dominion » que celui de la science, la seule bienfaitrice de l’humanité. Dans la catégorie morale, il n’y a pas d’autre principe que celui de la justice, c’est-à-dire égalité et solidarité. Dans la catégorie sociale, pas d’autres droits que ceux du travail. Dans la catégorie politique, pas d’autre but que le triomphe, « à tout prix », des trois idées dirigeantes de la société, à savoir le travail, la science et la justice. On voit qu’il n’est guère question ici de liberté, et que les droits sont réduits à la portion congrue.

En fait ce programme intéressa peu les travailleurs. Ils se moquent un peu des histoires de religion, ils ont d’autres priorités.

Au Congrès de Genève de l’Association internationale des travailleurs, les blanquistes veulent pousser à « faire la guerre à la guerre ». Ils se font mal voir en répandant la rumeur que les délégués parisiens seraient des agents de Napoléon III, avec en tête le but de déconsidérer ceux qui pourraient parler de coopération et de neutralité politique comme les proudhoniens. Blanqui au dernier moment, trop tard, leur avait dit de ne pas participer à ce congrès mais le message ne fut pas transmis. Ils se firent éjecter, dans leur insistance à vouloir transformer la réunion internationale en guerre contre Napoléon III. Puis une réunion au Café La Renaissance boulevard Saint-Michel tourne mal et  la police débarque et arrête 41 personnes qui seront accusés de conspiration. Blanqui se décide alors à mettre en forme une organisation de combat. Il écrit des « Instructions pour prendre les armes ».

Marx n’est pas Blanqui : pour lui la conspiration n’est pas une méthode, car elle néglige les conditions qui rendent la révolution possible. Et puis Blanqui ne peut pas penser les travailleurs comme une avant-garde possible. Il essaie une insurrection et produit même un « décret » déclarant Napoléon III et ses ministres ennemis du pays, suspendant les hauts fonctionnaires, décrétant des châtiments pour « toute attaque contre le peuple » et promettant des récompenses à ceux qui se joindraient aux insurgés. Il pense à un « pouvoir dictatorial révolutionnaire », avec réquisition des manufactures d’armement, armée « révolutionnaire », barbouzes. Les changements seront dit-il longs alors il ne faut pas attendre de résultats prématurés. Mais le résultat immédiat est prétendument la liberté. Alors qu’il ne prévoit pas de limite temporelle pour la dictature. Il prévoit une nationalisation des biens de l’Eglise et de l’aristocratie. L’école sera gratuite et sécularisée. Il fait attention à ne pas heurter les paysans et les petits producteurs : il n’y aura pas de propriété collective généralisée. Ca se fera plus tard. Il aussi un vague projet de disparition de l’Etat comme gouvernement des personnes, il ne resterait qu’une administration des choses.

Contre l’avis de Blanqui, les blanquistes lancent l’insurrection le 14 août 1870. Cela échoue lamentablement (à La Villette). Blanqui, après la capitulation de Sedan le 2 septembre 1870 ordonne une manifestation dans l’assemblée, pour proclamer la république. C’est un échec, alors ils vont tous à l’Hôtel de Ville. Il y a des querelles de pouvoir, et les blanquistes sont isolés. Pourtant le 4 septembre ils se retrouvent à la tête d’un large mouvement qui a commencé spontanément. Marx pensait que les travailleurs devaient éviter de devenir la proie des sans-culotte et qu’il fallait orienter calmement la liberté républicaine vers une organisation de classe, mais Blanqui n’a pas la même vision, et puis il ne partage pas la méfiance des internationalistes pour le gouvernement républicain. Il fait un journal, des articles rappelant les victoires de la révolution française. Contre les Allemands il fait un journal appelé « La patrie en danger », où il parle assez bien dit-on de questions militaires. Il dirige le 169e bataillon. Mais le gouvernement cherche l’armistice tout en faisant des déclarations guerrières, car il a peur de la révolution plus que de la défaite.

Blanqui se cache, Blanqui refuse la direction de l’insurrection, Blanqui après l’échec appelle à la résistance, Blanqui échoue au vote du 8 février 1871. Il crie à la trahison, il est arrêté, interné à Figeac, avant le début de la Commune de Paris qui eut lieu le 18 mars 1871. La Commune propose des otages contre Blanqui mais Thiers refuse. Le procès de Blanqui a lieu le 15 février 1872 à Versailles. Il apparaît comme un héros et un martyr. Il est condamné à la prison à vie. Il sera à Clairvault pendant 7 ans.

Les blanquistes ont des relations houleuses avec les socialistes et Marx. Ils produisent un manifeste en 1874 intitulé « Aux communaux ». Ils attendent la révolution : le slogan est « Athéisme, communisme, révolution ». La religion est présentée comme un obstacle à la science. Il y a, disent-ils, besoin de violence pour renverser l’ordre ancien. La croyance en Dieu peut être abolie par décret…

Blanqui est élu mais l’élection est annulée. En 1879 vu la vague d’indignation Blanqui est libéré. Il est amnistié en juillet 1880. Marx et Engels ont pensé lui faire diriger le Parti des Travailleurs créé en octobre 1879. Un quotidien est créé pour lui qui s’appelle « Ni Dieu ni maître ». Il meurt le 1er janvier 1881.

Que penser de l’idée de révolution aujourd’hui ? Il y a une connotation positive de ce terme, par rapport à des termes comme émeute, révolte, rébellion. Il faut cependant noter que la figure du « rebelle » est devenue assez positive aux yeux de beaucoup, en France. Pourtant le « rebelle » ne cherche pas forcément, à la différence du révolutionnaire, à réinstituer un gouvernement et une constitution meilleurs que les anciens du point de vue du bien commun. Dans tous les cas les « sages » se sont toujours inquiétés du risque de guerre civile. Marx a eu une drôle de façon de les « rassurer » en affirmant que de toute façon la guerre civile était toujours là, comme « lutte des classes ».

C’est souvent une vision très négative de l’être humain, vu comme irrationnel, égoïste et avide de domination qui fait condamner l’espoir de révolution (chez Augustin ou Thomas d’Aquin par exemple).

Inversement l’on pourrait croire que ce qui anime les révolutionnaires est l’esprit de solidarité et de dignité. Mais beaucoup se veulent amoraux, la morale étant qualifiée de bourgeoise, à partir du XIXe siècle, et font appel à l’égoïsme et à l’esprit de vengeance, au point parfois de rejeter toute culture et toute vérité venues du passé.

Les révolutionnaires « amoraux » depuis le XIXe siècle ont cependant tous fait appel à la discipline, à la solidarité dans le combat, valeurs qui ne sont pas de simple efficacité et peuvent aller pour l’individu jusqu’au sacrifice de sa vie. N’est-ce pas faire appel à une forme de reste de morale ? Et pourquoi obéir à une quelconque autorité, y compris celle du leader révolutionnaire ? Pourquoi, de plus, les individus accepteraient-ils que quelqu’un parle en leur nom, alors que Marx lui-même attribue, dans L’idéologie allemande, à la bourgeoisie exploiteuse l’idée de représentation tout comme celle d’individu séparé ?

Certains associent la révolution quelle qu’elle soit à la modernité, au progrès. Pourtant la révolution américaine de 1776 incluait l’esclavage, et Pétain parla de « révolution nationale » pour son gouvernement fasciste.

Les révolutions incluent d’ordinaire le renversement des gouvernants. Si les gouvernés s’accordent sur cela, combien de temps tiendra leur accord une fois les gouvernants anciens partis ? Il s’agit de se tenir à égale distance de l’égoïsme et de l’esprit de martyr qui conduirait à une attitude défaitiste. En période révolutionnaire, tous les champs de l’activité sociale sont investis, et soumis au partage révolutionnaire/contre -révolutionnaire (voire traître). Et la révolution est centrée sur l’Etat. Inversement ceux qui gèrent l’Etat et son donc centrés sur l’Etat peuvent eux-mêmes être tentés par la révolution. Et puis on trouvera toujours des « ennemis intérieurs » contre lesquels se battre de nouveau, fussent-ils un seul, ce qui déclenchera des actions extrêmement violentes.

Dans son pire aspect, à parti du XIXe siècle, l’idée révolutionnaire tourne autour de deux idées, celle du vol et celle de l’usurpation. Elle s’enracine ainsi sur les deux mythes antisémites paradoxaux des chrétiens : les Juifs auraient volé la Bible aux chrétiens, et ils seraient les suppôts d’un usurpateur invisible, Satan, pour ce qui est de l’exercice souterrain du pouvoir. D’ailleurs Marx explicite cette exploitation de l’antisémitisme en disant dans L’Idéologie Allemande qu’il faut élargir la violence antisémite de Bauer à toute « la » finance. Cette révolution va avec la volonté de rupture de Robespierre par rapport aux révolutions anciennes, pour inaugurer une nouvelle histoire révolutionnaire. Le 8 Thermidor, Robespierre, à son procès, dit : « Les révolutions qui, jusqu’à nous, ont changé la face des empires, n’ont eu pour objet qu’un changement de dynastie, ou le passage du pouvoir d’un seul à celui de plusieurs. La Révolution française est la première qui ait été fondée sur la théorie des droits de l’humanité, et sur les principes de la Justice. » (Œuvres, X, p.544, Société des Etudes robespierristes, Leroux 1910-1967, rééditées et complétées aux éditions Miraval, 2007). Ce n’est pas pour lui un changement de souverain qui est en cause, ni même ici le gouvernement du peuple, c’est la lutte contre le vol et l’usurpation, qui se présente comme lutte théorique, à la lumière des Droits de l’Homme de 1789, mais ces droits ont été largement bafoués depuis 1789. Tout est permis aux yeux de celui qui lutte contre l’injustice du vol et de l’usurpation, prétend Robespierre. Mais qui vole et qui usurpe en réalité, dans l’histoire d’aujourd’hui ?

Du coup, pour le bien de la théorie, le révolutionnaire est prêt à établir une dictature pour une durée indéfinie, quitte à opprimer le peuple. Il faudra alors fonder la « légitimité » de cette dictature sur la science, la théorie ou la « praxis ». La croyance en la liberté est dédouanée comme décadente et influencée par « la » religion. Les salafistes vont se réconcilier en tant que religieux avec des courants d’ultra-gauche en ce qu’eux non plus ne veulent pas de la croyance en la liberté humaine. Eux aussi axent leur discours sur le vol et l’usurpation, dont le paradigme serait le territoire de l’Etat d’Israël.

En ce sens, la révolution peut-elle finir ? Pas si l’on trouve toujours tel ou tel individu ou groupe pour incarner le vol et l’usurpation. Pas tant qu’il y aura encore un seul Juif, ou considéré comme tel, détenant une parcelle de terre ou de pouvoir. Et donc l’insurrection et la dictature sont légitimées à l’infini par l’antisémitisme. En ce sens le révolutionnaire est condamné à la répétition, à un temps qui bégaie, à une théorie qui tourne à la « langue de bois » pétrifiée et incantatoire. L’utopie se fait uchronie mortelle, à la fois ennuyeuse, et horrifiante quand pour réveiller les masses elle se théâtralise, notamment par la misère et les exécutions capitales. Après la mort de Louis XVI « il suffit d’universaliser la maxime : tout progrès de la révolution passe par la découverte et l’exécution de quelque traître » (Jean-Claude Milner, Relire la révolution, Ed. Verdier, 2016, p. 123-124). La révolution est ainsi faite pour durer éternellement. On est loin de 1789. On est loin aussi de l’esprit de la résistance au nazisme et de son gouvernement provisoire.

A chaque fois, sous la Terreur comme avec Daech, le « bourreau » qui montre la tête coupée prétend que voilà, ça y est, l’usurpateur n’est plus, il est insubstituable. Et à chaque fois cela recommence.

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