Sous l’influence de certains philosophes, notamment Hegel, une théorie du sens de l’histoire se développa en Europe, que renforça un cruel darwinisme politique dans le sens du racisme et aussi d’une forme de racisme à l’égard des prolétaires et de leur descendance. Le sens de l’histoire permettait de dire qui était dans le « vrai » à l’aune de l’histoire pseudo-scientifique d’Européens doctrinaires, et aussi cela permettait de dire qui était « retardé », ou « à l’avant-garde », voire qui était hors histoire. Dans son texte sur l’Afrique, Hegel prétend que pour les peuples d’Afrique devenir esclave d’une famille européenne était une chance, comme initiation au progrès et à la notion d’ « Etat moderne ». En Angleterre on prétendait qu’on était prolétaire de père en fils parce que c’était génétique et qu’il ne fallait pas contrarier la génétique. Paradoxalement, la théorie française de l’école publique, laïque et obligatoire vint renforcer l’idée de « retard », quand il s’agit de se demander comment organiser l’école : on choisit le terme de classe, et on décida que l’on serait dans telle classe en fonction de sa « classe » d’âge, sauf exception : ceux qui seraient définis comme « attardés » seraient mis à part, dans des classes « spécialisées ». Certes, Binet et Simon notamment eurent l’idée, parallèlement à leurs élaborations de tests pour définir « retard » et « avance », de détailler les tâches permettant un progrès scolaire, pour « rattraper » le retard grâce à l’augmentation des capacités d’attention, de concentration, de… discipline.
Karl Marx se pencha aussi sur l’idée d’un cours de l’histoire, mais avec un axe économique. Découvrant que l’industrialisation moderne, conditionnée par la recherche du profit, conduisait à la catastrophe par raréfaction et des capacités d’achat des marchandises, et du nombre d’entreprises solvables, Marx proposa de faire la révolution, au moment le plus favorable, une révolution interrompant le cours prévisible de l’histoire au moment où l’on ne pourrait plus espérer du capitalisme de gain technologique intéressant face à la montée mondiale de la misère.
Aujourd’hui, après bien des péripéties destinées à masquer la dégradation et de l’économie, et des ressources naturelles, on parle entre autres de « fracture numérique », sans mettre en avant que ce sont les diverses colonisations qui ont permis de nouveaux marchés, en créant une demande parfois par la destruction des productions locales et par un prétendu don charitable de monnaie, destinée à l’achat des produits industriels ou agricoles européens. On a aussi lutté contre le risque révolutionnaire en détruisant progressivement la classe ouvrière et la classe paysanne en Europe grâce aux « délocalisations » dans des pays assez éloignés, et dictatoriaux, pour que la menace soit repoussée.
Aujourd’hui nous avons des mouvements de lutte contre le cours de l’histoire qui rêvent de simplement rétablir une version ancienne de la société capitaliste. C’est évidemment une mauvaise idée, car l’évolution de ce genre de société serait la même : outre la violence inévitable de cette réaction, pour rétablir une société ancienne avec tous ses travers, ghettos, racisme, esclavagisme, etc., nous pouvons chercher au contraire une nouvelle société, veillant à la reproduction des ressources naturelles et du vivant, au recyclage des matières premières, à une réflexion sur le travail valorisant les activités les moins destructrices, et à une solidarité humaine accompagnée d’une diminution de la population mondiale par prise de conscience et non par la violence d’une sélection monstrueuse.
Il serait bon d’élaborer un projet révolutionnaire qui ne soit pas animé par l’esprit de vengeance, ni par les théories qui prétendent que seule la violence est le moyen digne de conquérir la liberté et la prospérité : ce n’est pas un champ de ruines qui doit être le résultat de la révolution à venir.
Nous devons cependant tenir compte de livres comme L’Echec de la non-violence, de Peter Gelderloos (2013, E.F. 2019, Editions Libre), qui dénonce les gentils non-violents comme complices de ce qu’il appelle « la violence structurelle ». Si beaucoup de mouvements non-violents dans l’histoire n’ont obtenu quelque chose des Etats que parce qu’il y avait parallèlement des mouvements violents (il évoque Luther King, qui n’aurait peut-être rien obtenu s’il n’y avait pas eu parallèlement le mouvement des Black Panthers), l’état désastreux de la planète, la présence du nucléaire industriel et militaire, les épidémies, les mouvements terroristes, les désordres climatiques et écologiques, nous conduisent à l’exigence d’être prudents et de maintenir des Etats, mieux structurés, et aptes à entendre les revendications sociales.
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