Comment un Etat démocratique peut-il admettre que sous les ordres du gouvernement certaines personnes fassent, en temps dit “de paix” des actes illégaux ? Le temps de “paix” n’existe toujours pas, il n’y a que des alliances locales et souvent temporaires. Et certains actes sont légitimés par la menace qui guette un Etat à un moment donné. On admet d’ordinaire que beaucoup de lois sont suspendues en cas de guerre, et nous pouvons remarquer aujourd’hui que justement il y a toujours à la surface de la Terre des embryons de guerre. L’espionnage va faire en sorte de prévenir les catastrophes maximales, alors que cela paraît relever du procès d’intention. Un des aspects de ces actes est justement la recherche des intentions, l’effort de renseignement qui passe par l’infiltration.
Il s’agit également de pénétrer sur le territoire d’Etats ou d’organisations qui ne veulent pas que l’Etat de “l’espion” se mêle de leurs affaires. Le terrorisme à la Ben Laden visait à isoler, si l’on peut dire, vu l’énorme masse humaine concernée, les territoires associés à des Etats musulmans pour y conquérir le pouvoir. Il s’agissait de terroriser toute personne considérée comme “occidentale” qui pourrait s’y trouver, y compris des habitants de longue date, y compris des associations humanitaires.
Le problème est évidemment qu’une personne non identifiable qui est au service secret d’un Etat n’est pas non plus rattachable en toute certitude à ce pays plutôt qu’à un autre.
A l’époque des guerres interminables alimentées par les crimes terroristes, le renseignement devient vital pour les Etats-cibles. En effet le terroriste vise à terroriser, l’organisation terroriste vise à désorienter le peuple de l’Etat-cible, de façon à paralyser la volonté du plus grand nombre. Il devient très important, et en même temps presque impossible, de ne pas se tromper de cible dans la prévention comme dans la répression ou l’éventuelle riposte. Le terroriste fait tout pour qu’on se trompe de cible : il devrait être là et il est ailleurs, tandis qu’une noce pleine d’enfants et de vieillards est venue se réunir là où le drone, par exemple, est programmé pour tirer. Le terroriste se cache derrière une foule désarmée. L’organisation terroriste utilise les hôpitaux, les écoles et les ambulances, mais pas tout le temps. Enfin on diffuse une propagande en comptant sur des inconnus parfaits pour prendre un couteau ou une voiture et foncer sur d’autres inconnus, sans rien pouvoir espérer et sans vraiment s’assigner un but un peu lointain : une “histoire de fous” en somme. Et souvent sans parler à qui que ce soit. Quelle possibilité, alors, reste-t-il aux services de renseignement ? Participer à une vaste entreprise des gouvernements les plus divers de faire parler, bavarder, se vanter même les plus taciturnes. Les réseaux sociaux peuvent servir à cela. Mais l’inconvénient est de laisser croire que les terroristes pensent… D’où l’intérêt parfois de dire qu’on a eu affaire à un simple fou même si ce n’est pas vrai.
Evidemment il faut comprendre qu’un service de renseignement de qualité permet plus de certitude, plus de prévision et de prévention. Il ne porte pas seulement sur les faits mais aussi par la séduction et la parole l’espion détecte les intentions.
Mais la tâche n’est pas si facile : il y a dans chaque Etat un contre-espionnage, qui détecte les espions, trompe les espions, diffuse des “pneus crevés”, c’est-à-dire de faux secrets. Les organisations terroristes font de même, on l’a vu avec Al Qaïda en 2001. A la fin, si l’on ajoute les agents doubles ou triples, on peut se dire qu’on ne trouvera jamais la vérité, et la tentation est de recourir aux “sérums de vérité” et à la torture, bien que les professionnels rappellent que ces ressources, outre qu’elles déconsidèrent gravement un Etat sur le terrain de la morale, sont assez inefficaces en ce qu’elles poussent à dire n’importe quoi et notamment ce que l’agent a envie d’entendre. La série Homeland, à ses débuts comme à sa fin, montre bien l’omniprésence du mensonge savant, et du doute bien sûr. Alors, à quoi sert l’espionnage ?
On a voulu protéger les secrets en recourant à des chiffres, des codes secrets, et donc il y a eu aussi les casseurs de codes secrets. D’où une escalade notamment mathématique qui nous a conduits à nous tourner vers les machines. La peur des casseurs de code conduit des particuliers à recourir à des services de générateurs de codes que ces particuliers ne connaissent pas eux-mêmes !
On en arrive à cette question : qui contrôle vraiment les espions ? Et leurs machines ? Et les codeurs et décodeurs ? Et inversement, qui ces gens contrôlent-ils ? Est-ce eux qui, dans leurs relations complexes ennemis-amis, régulent en réalité la planète ? Ne serait-ce que parce que ce sont les seuls avec leurs “grandes oreilles” à vraiment écouter les autres ?
Difficile de justifier certaines opérations qui ne sont plus le renseignement mais un assassinat de telle ou telle personne. Certains nous disent que ces opérations visent le plus souvent à empêcher des guerres qui feraient des milliers ou des millions de morts. On connaît le scandale que suscite l’argument utilitariste : non, on n’a pas à dire que mieux vaut qu’un seul meure plutôt que toute une ville. Descartes avait déjà écarté ce raisonnement en prenant en considération la valeur irremplaçable d’un individu. Nous ajouterons : de tout individu. Certes, il est arrivé qu’on accepte la peine de mort dans certains Etats pour dissuader les assassins. Mais là, nous sommes du côté du film “Minority Report”, dans une société où l’on arrête et “endort” les individus avant qu’ils ne tuent. Et parfois des individus qui n’avait pas l’intention de tuer eux-mêmes. De plus, parfois ces assassinats ont au contraire pour but de mettre le feu aux poudres. Quelqu’un a-t-il manipulé Ravaillac ? Ou l’assassin serbe qui a déclenché la 1e Guerre Mondiale ? Ou Oswald ? Dans ce dernier cas certains ont prétendu que c’était une bonne chose d’avoir assassiné Kennedy car il était trop belliqueux. Mais on peut rester sceptique sur les moyens employés, par des responsables du même pays que le président assassiné peut-être bien.
Or souvent l’espionnage permet une souveraineté indue en démocratie pour une personne disposant de ces services secrets : cela est un héritage lointain des empires : Sun Tzu écrit dans L’Art de la guerre au VIe siècle avant notre ère : “Si un souverain éclairé et un bon général remportent d’emblée la victoire et se placent au-dessus des autres par leur mérite, c’est grâce à la connaissance anticipée des intentions de l’ennemi.” “Au-dessus des autres” : il s’agit bien ici d’un avantage interne au sein d’un même Etat.
Il y a pourtant lieu de faire l’éloge des espions et contre-espions. A une époque où certains proposent d’effacer la mémoire des événements sinistres de l’histoire humaine, il faut se souvenir que justement le renseignement, c’est aussi une excellente mémoire, du passé de chacun et de chaque Etat, chaque peuple, chaque communauté. Il faut aussi mémoriser l’état passé de la géographie, voire des objets d’une pièce, pour repérer tout changement. Les espions sont alors un facteur de stabilité sur Terre.
Une autre qualité est d’être capable de se mettre à la place des autres, ce qui suppose certaines qualités psychologiques, mais aussi une certaine forme d’infiltration, dont le risque est d’aller jusqu’à la sympathie, et le malaise de “trahir” les nouveaux amis peut conduire à trahir les anciens. Ce n’est pas le seul inconvénient des missions d’infiltration. Pour que les espions se fassent de nouveaux amis, il faut de l’argent. Comme cet argent doit la plupart du temps être donné discrètement, il risque aussi d’être obtenu de façon peu officielle. Du coup, parfois des Etats se retrouvent en train d’organiser des trafics divers : trafics d’armes ou de drogues notamment. Cela peut les piéger et donner des moyens à quelqu’un de faire chanter ou de faire tomber un homme politique, surtout en démocratie.
Il faut dire cependant que le renseignement peut éviter bien des guerres comme on l’a suggéré, et il peut permettre de diminuer les effectifs militaires nécessaires, par connaissance de l’ennemi et prévision ; l’espion peut rester longtemps à être payé sans avertir de quoi que ce soit, ce n’est pas grave s’il prévient au bon moment.
Mais la qualité des services de renseignement actuels (aux dépens peut-être bien de la liberté individuelle des citoyens), y compris sur le plan intérieur pour prévenir le terrorisme, a conduit à un pic d’attentats imprévisibles : des individus isolés se jettent tout d’un coup sur un couteau ou foncent sur des piétons avec une voiture ou un camion. Seule la lutte contre la propagande incitant à ce genre de meurtre peut être organisée. Les actes eux-mêmes ne relèvent plus très souvent de la prévention par des services secrets, et exigent une extrême rapidité d’intervention de la police officielle.
Si parfois les espions organisent la propagande, inversement, à la différence de bien des militants de partis et de bien des citoyens ordinaires, ils ont pour vocation de discerner les faits par-delà la propagande.
Leur discrétion est à relier aussi à la prudence des politiques : « Quand tu as à cœur d’obtenir quelque chose, que nul ne le découvre avant que tu ne l’aies effectivement obtenu » (Cardinal Mazarin, Bréviaire des Politiciens, 1684). L’espion se doit de ne pas révéler les secrets non seulement de son Etat, mais aussi des Etats partenaires. En revanche, parce qu’on ne sait jamais, il n’est pas inutile qu’il les connaisse…
Tout l’effort de renseignement exige d’avoir des informations aussi proches que possible des centres de décision. Il y a de quoi être mal à l’aise quand on est soi-même un décideur : il peut se demander parfois : « De quel genre de personnes suis-je entouré en réalité ? » En même temps si ce décideur perd l’équilibre, il y aura peut-être quelqu’un en dehors des courtisans pour s’en apercevoir et le dire.
Avant le 11 septembre, plutôt que d’embaucher beaucoup de monde, les Etats-Unis ont trop largement confié à des machines le soin de mâcher les informations. Au risque d’en venir à manquer d’informateurs, notamment sur le terrain. Comte disait : « Les vivants sont toujours plus dirigés par les morts ». Il faut ajouter aujourd’hui que les vivants sont toujours plus dirigés par des machines : si le décideur n’a que des informations de seconde main, filtrées par des machines, s’il n’y prend pas garde il lui manquera l’inattendu, le nouveau, le presque insaisissable, le ton, la mélodie que seul l‘humain qui se colle aux faits peut saisir, il lui manque la surprise.
Pour masquer l’extraordinaire, des Etats organisent une multitude d’extraordinaires simulés, théâtraux. Il faut probablement être sur le terrain pour distinguer le théâtral autrement qu’après coup. La précipitation, Descartes disait à quel point, tout autant que la « prévention », c’est-à-dire ici les préjugés, empêche les sources de renseignement de recueillir les informations. « Espionner, c’est disséquer la banalité du quotidien. Espionner, c’est attendre » (John Le Carré, La Maison Russie).
Comment connaître alors l’histoire du renseignement ? C’est très difficile car ceux qui parlent, souvent n’y connaissent rien, et ceux qui sont dans le secret ne parlent guère. Et de plus, ceux qui parlent aux espions se trompent parfois, se vantent souvent. Parlant du Temps retrouvé, Proust écrit : « Beaucoup de grands hôtels étaient à cette époque peuplés d’espions qui notaient les nouvelles téléphonées par Bontemps avec une indiscrétion que corrigeait seulement, par bonheur, le manque de sûreté de ses informations, toujours démenties par l’événement. » (A la recherche du temps perdu, Tome III, Pléiade, Gallimard, 1961, p. 734). Proust parle de l’espionnage en temps de guerre, ici la guerre de 14-18.
Il ne faudrait pas que seules les démocraties soient mises en accusation devant leurs propres citoyens, et ainsi empêchées de se protéger, les accusateurs prétendant qu’elles doivent être totalement vertueuses et pacifiques ou disparaître. L’effort de démoralisation des démocraties à partir des “guerres secrètes” vient de gens qui n’ont rien de vertueux. Soit ils cherchent la guerre civile, soit ils cherchent la guerre de conquête, soit ils cherchent avant tout à imposer leur haine de la démocratie. Quand il y a en permanence des guerres que des terroristes veulent interminables alors qu’ils vont de défaite en défaite, l’effort de paix des démocrates suppose d’affronter diverses accusations utilisant leurs ambitions d’excellence, et même il est bon quand on appartient à une démocratie de parler de temps en temps de victoire contre des ennemis, des ennemis qui n’ont que trop tendance à s’autoproclamer victorieux tant que la mort ne les réduit pas au silence.
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