Le théologien chrétien Saint Augustin passe pour avoir recommandé de ne pas mentir. Mais cela vaut pour le peuple, car pour l’élite il lui est arrivé de recommander le mensonge utile. Bien sûr cela suppose que le peuple croie que l’élite dit la vérité. La croyance en la sincérité de l’autre est la condition de l’efficacité du mensonge. Comment alors croire que nous pourrions entrer dans l’ère de la post-vérité ? Comme le dit Kant le danger pour le menteur est qu’on ne l’écoute plus. Le danger de l’ère de la post-vérité est qu’il n’y ait plus de dialogue, mais seulement de la fiction et des ordres sans argumentations comme dans toute dictature.

Le mensonge par compassion a souvent été recommandé, par exemple aux médecins. C’est ne pas voir que le malade même léger, sachant cela, est porté à ne pas faire confiance, jamais, à la parole du médecin quand celui-ci prétend lui décrire son état de santé.

Les femmes furent très généralement éduquées à mentir, pour servir aux hommes ce que ceux-ci pouvaient désirer entendre. Les courtisans font de même, au risque d’isoler le roi du réel de l’Etat qu’il est censé gouverner lucidement.

Plus la personne à qui nous parlons nous est étrangère et indifférente, plus nous avons de chance de ne pas avoir envie de lui mentir. Plus la personne nous est chère, plus nous pouvons avoir envie de lui mentir, pour la ménager ou pour la séduire. Cependant, en politique, au travail, le mensonge même avec des indifférents peut être le moyen d’obtenir un job, ou de préserver un secret devant des investigateurs trop insistants. Sans parler des situations de guerre où, quoi qu’en dise Kant, le mensonge peut devenir un devoir quand il est possible.

Par ailleurs, les peuples comme les individus montrent souvent un besoin de mythes, parmi lesquels les mythes fondateurs vont souvent sinon toujours avec des mensonges du point de vue des historiens. Bien sûr, les historiens eux-mêmes se fient dans leurs élaborations à des documents plus ou moins mensongers ou erronés, ou à des traces archéologiques qui ne gardent presque rien du passé, à savoir le plus souvent quelques vieilles pierres au milieu de civilisations nomades vivant sous la tente et sculptant le bois…

Les mythes et les mensonges auto-valorisants sont parfois écrasants, mais parfois aussi ils influent sur le comportement qui peut devenir réellement héroïque, ou plus généralement très performant. Ainsi, parfois, ceux qui ont triché sur un curriculum vitae pour obtenir un job se décarcassent ensuite pour être à la hauteur de la confiance qu’on a mise en eux. Quelque part nos mensonges nous ressemblent plus que des vérités universalisables.

Il y a depuis quelques années une évolution qui change un peu de la propagande du passé, et de la publicité pour gogos. Des avocats, par exemple, habitués à faire valoir l’intérêt de leur propre client par tous les moyens, sont bien plus connus que les juges eux-mêmes. Et leur rôle grandit dans la politique, dans les médias, jusqu’à servir de modèles pour la formation de l’opinion bien plus que les chercheurs de vérité que doivent être les juges ou les scientifiques, et finalement tout honnête homme. Platon déjà, dans le Théétète notamment, avait senti le danger pour toute démocratie.

Le “faire-croire” l’emporte partout sur le scandale que pourrait faire naître la révélation d’un mensonge. On admire l’habileté des “Fake News” bien plus qu’on ne se révolte contre leur tromperie (on parlait autrefois de mensonge “éhonté”).

Sidney Hook écrit : “La rationalisation la plus facile pour le refus de chercher la vérité est de nier que la vérité existe” (p. 97 de Ralph Keyes, The Post-Truth Era-Dishonesty and Deception in Contemporary Life, St Martin’s Press, New York, 2004).

Certains se demandent si les études de haut niveau ne favorisent pas l’habileté à mentir, alors que de plus les enquêtes montrent dans le personnel comme dans les étudiants une forte tendance au mensonge. Par exemple aux examens les sportifs sont parfois surnotés par l’université pour laquelle ils concourent, aux Etats-Unis. Et puis souvent les travaux de certains étudiants sont en réalité rédigés par d’autres. Enfin on connaît des cas de falsifications dans des publications dites “scientifiques”, la tentation étant forte pour des gens qui ne gardent leur job que s’ils font assez souvent des publications. En philosophie on connaît le rôle de la Fondation Templeton qui donne beaucoup d’argent aux universitaires qui font des publications et des enseignements affirmant que la science confirme la religion de M. Templeton.

Le problème est que l’enseignement, comme d’ailleurs d’autres formes de communication, a quelque chose de théâtral, et le mensonge se prête, pour certains, mieux au théâtre captivant que la vérité. Mais n’est-ce pas mépriser les élèves, les étudiants ?

Parfois certains se défendent ainsi quand on révèle un de leurs mensonges sur leur biographie : ainsi Edward Saïd avait prétendu avoir vécu ses douze premières années à Jérusalem jusqu’à ce que sa famille soit expulsée de sa maison par les Israéliens. En réalité sa famille n’avait jamais eu de maison à Jérusalem. Il y était bien né mais avait vécu au Caire toute son enfance. Un de ses collègues a dit : il a “juste” compressé tous ses dons uniques dans la forme d’un narratif personnel comme témoignage vivant de l’essence de la palestinité (Haman Ashrawi, dont le propos est résumé ibid. P. 101), et celui qui avait par une enquête de trois ans révélé ce mensonge fut critiqué ainsi : il s’agissait de “vicieuses attaques d’esprits mesquins”. Bref, le mensonge c’est vivant, la vérité c’est barbant et mesquin…

Rappelons qu’Edward Said défend l’idée d’opposer à une culture officielle une myriade de cultures sur le même territoire, qu’on aurait tort d’appeler sous-cultures car ce serait perçu par certains comme un vocabulaire dépréciatif. Si l’on peut être d’accord pour dire que chaque individu est une culture originale à lui tout seul, comme rencontre unique, surtout en démocratie où les idées circulent depuis toute la Terre, d’apports culturels très divers, cependant il ne faudrait pas confondre la vérité sur une question précise avec une sorte de “version officielle” d’une quelconque propagande gouvernementale, à laquelle il faudrait opposer non des mensonges ou des erreurs multiples, mais des contre-cultures.

“Si le mensonge est si beau, pourquoi ne pas le dire plus vrai que le vrai et plus édifiant ?” : telle fut en somme la réaction des membres de l’Académie Nobel à propos de Rigoberta Menchù.

Comme souvent, la vérité chez les postmodernes est vécue comme dangereuse. Mais pour le dire on va raconter que c’est l’idée qu’il y ait de la vérité et de l’erreur qui est dangereuse politiquement. N’est-ce pas là une attitude “mesquine”, pour le coup ? Mais les propagandistes prétendent “révéler” quelque chose de mieux, une grandeur cachée, avec des formules frappantes, comme dans cette série, X-Files, dont le slogan marqua toute une génération de jeunes esprits malléables, “La vérité est ailleurs” : ils en venaient à croire que véritablement les gouvernements leur cachaient la présence d’extra-terrestres manipulant en réalité le monde entier.

Lénine appelait la croyance à une vérité immuable “un préjugé petit bourgeois”. Mussolini disait qu’il n’y avait rien de plus relativiste que l’attitude fasciste, et il s’en vantait. Pourtant, dire à telle heure, à tel endroit, “le sel est sur la table”, est une vérité immuable et bien pratique. Savoir où était telle personne au moment où telle autre était assassinée est un élément très utile pour que justice soit dite, etc.

Il s’est trouvé quelqu’un pour dire que le récit mensonger d’un homme qui s’était posé en victime d’une persécution collective était “émotionnellement honnête même s’il était basé sur un mensonge” (Ibid.  p.104). Que veut dire cet assemblage : “émotionnellement honnête” ? Le culte du spectacle et de l’émotion se substitue narcissiquement à la quête patiente de la vérité : “Ça me fait plaisir, cette histoire, arrêtez avec votre mesquine “vérité”…” Pourtant ce qui plaît à première vue peut être toxique. Platon faisait dire à Socrate que si les enfants malades avaient à choisir entre le pâtissier leur proposant un gâteau et le médecin leur proposant une potion amère, ils choisiraient certainement le pâtissier. De même les gens préféraient l’orateur menteur ou ignorant ses erreurs au philosophe servant la vérité et la cherchant patiemment pour la rétablir, et rétablir ainsi leur santé mentale, si l’on peut dire.

Certes, nous ne pouvons pas vivre seulement de vérités scientifiques ou judiciaires, il nous faut aussi de l’imaginaire, de l’émotionnel, de la croyance individuelle et collective. Mais avec prudence et sans mettre en danger autrui ni la possibilité pour les humains de chercher la vérité. La cohésion oui, l’oppression non. Et les ressorts et les buts de l’oppression sont identiques : étouffer les voix “discordantes” des chercheurs de vérification, entre autres persécutions.

Derrière la phrase désabusée du Ponce Pilate des Evangiles, “Qu’est-ce que la vérité ?”, on entend facilement : “La vérité ? Qu’est-ce qu’on en a à faire, en particulier en politique ! “

Un degré de plus, qui évoque le totalitarisme : Tim O’Brien écrit : “Une chose peut arriver et être un mensonge total ; une autre chose peut ne pas arriver et être plus vraie que la vérité” (cité Ibid. P. 111). Voilà qui est bien étrange. Mais rappelons-nous le totalitarisme : si la réalité dément la théorie, c’est la réalité qui a tort, martèle-t-il.

Certains individus tiennent davantage aux personnes qui leur paraissent “émotionnellement honnêtes” même si ces personnes s’avèrent menteuses : ce fut le cas pour Oliver North à propos de l’Irangate, qui donnait l’impression d’un patriote fidèle, à la télévision. Une expression française amusante et scandaleuse dit : “Les apparences sont sauves”. Tant pis donc pour la vérité vraie… Ici celui qui raconte est plus important que ce qu’il raconte. Alors que souvent l’auteur de véritables romans s’efface devant son œuvre (Proust n’est pas Saint-Simon), et que souvent ce romancier refuse de dire : “Comment pouvez-vous m’offenser à ce point en disant que je mens !”

D’un autre côté, le menteur qui par exemple fait des escroqueries sur internet a pu dire parfois : “Mais comment a-t-elle pu prendre au sérieux ce que je disais par plaisanterie, par jeu…”

Il y a du mensonge, de la rumeur, y compris complotiste, mais il n’y a plus personne pour assumer volontairement le poids des paroles dites : la mentalité “lettre anonyme” fait fureur, les dénonciations mensongères n’entraînent aucune sanction. Autrefois dans la Bible il était dit que lorsqu’on réussissait à établir qu’un témoignage était faux, on devait appliquer au témoin menteur la souffrance qu’il comptait voir infliger à sa victime par le système judiciaire. Mais aujourd’hui que vaut la perte de réputation ? Qu’est-ce qu’une bonne réputation quand des bandits de grand chemin comme Mesrine font figure de héros en connaissance de cause ? Quand des Hitler accèdent au pouvoir ? Quand le livre de Sade Justine ou les infortunes de la vertu devient un programme politique ?

Ce qui devient le substitut de la vérité est la version “officielle”, non plus de l’Etat dictatorial, mais de la famille dictatoriale, du clan dictatorial, de la communauté dictatoriale, et cela même hors de tout respect des autorités religieuses de chaque religion un peu importante. Du coup le soupçon se fait sectaire, dans le rejet de l’étranger et du dissident : “Dis-moi d’où tu parles, que je voie si je peux te croire”…

Le livre que je cite dans ce texte, de Ralph Keyes, semble croire que le vrai rempart contre le mensonge est Saint Augustin, qui prônerait la vérité et la sincérité en toutes circonstances. Il y a bien cet écrit intitulé Du mensonge. Au chapitre 2 le titre est : “Les plaisanteries ne sont pas des mensonges”. Dans le chapitre 4, « Le mensonge est-il quelquefois utile ou permis », il montre l’exemple compliqué où l’on peut exploiter la défiance de quelqu’un en lui disant la vérité pour qu’il croie le contraire : cela part d’une bonne intention, selon les exemples que donne Saint Augustin. Pourtant il dit qu’il ne suffit pas de dire la vérité, il faut aussi chercher à persuader l’autre même soupçonneux, de cette vérité, sinon, dit-il, il y a bien mensonge même si l’on dit la vérité.

Finalement, au chapitre 5, §7, il écrit : “Tout énoncé doit se juger d’après le but pour lequel il se produit”. Il conclut joliment son texte : “Il ne nous reste donc qu’à croire que les gens de bien ne mentent jamais.” Si l’on ne croit plus qu’il y ait des “gens de bien”, reste la méfiance comme mode de vie, du moins pour ceux qui comme au Moyen-Age croient que la société repose sur l’opposition foi/méfiance ou mécréance. Pourtant une autre base de la société est possible : la loi, et la vérification scientifique et judiciaire selon les lois. Un des aspects de la loi est la sanction du mensonge comme acte et non comme personne “à vie” menteuse.

En même temps, qui s’intéresse à la “vérité” d’une personne, à ce qu’elle dit de vrai sur sa vie et elle-même ? C’est la question que pose Lauren Slater dans son livre censé être des Mémoires, intitulé Lying, A Metaphysical Memoir (New York, Random House, 2000).

Le pire jeu mensonger de notre époque est celui de l’”ultra-gauche”, une variante de l’extrême-droite, qui passe son temps à crier au scandale moral toute en refusant d’accorder la moindre valeur à la morale et à la distinction entre le bien et le mal. Elle se raccroche parfois pour cela au “modèle” de discours prétendument religieux des terroristes islamistes. Et reprend quelque chose des discours médiévaux des millénaristes chrétiens comme par exemple le joachisme et certains types de franciscanisme. Ils en viennent de mensonge en mensonge “moral” à convaincre largement du slogan “prendre aux riches” sans évoquer comme on produit la richesse et comment on en garantit et en maintient la valeur.

L’autre mensonge, cette fois un classique, consiste en ce que l’assassin ou le persécuteur se présente comme la victime de celui qu’il tue ou persécute, ou de “la” société, ou du “système”. Les plus connus sont les nazis, qui se sont présentés comme les victimes de ceux qu’ils étaient en train d’exterminer dans les conditions les plus abominables.

A la place de la vérité, de la sincérité, les bandits proposent un autre modèle à la multitude : la loyauté comme omerta.

Dans une société où la défiance devient la règle, le mensonge paraît très raisonnable à l’égard de celui dont on se défie. Du coup même dire la vérité simplement devient une guerre, l’autre étant mis au défi de croire l’inverse de ce qu’on lui dit – ou de ne pas le croire.

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