L’intérêt de l’Etat n’est pas tout, l’intérêt du groupe non plus, car l’individu humain n’est pas comme on le dit souvent “atomisé”, il est, seul, vivant. Ce n’est pas seulement de compassion qu’il a besoin, mais de dignité et de respect. On identifie l’individu par son ADN, des “Big Data”, etc., mais en même temps on déclare la guerre à l’individu comme “individualisme”, la biosécurité annihile ce qui l’obsède, à savoir l’identité devenue “traçabilité”, dans l’esprit du tatouage (interdit chez les humains dans la tradition juive). La sécurité maximale de type “biosécurité” (voir p. 194 sqq., de Frédéric Gros, Le Principe Sécurité, Gallimard, 2012), conduit ainsi à l’insécurité maximale, celle où l’initiative spontanée de l’individu est appelée “danger pour la sécurité” : “E pericoloso sporgiersi”…

La sécurité est d’abord l’affaire du sage. Cependant on ne peut pas demander du point de vue de l’Etat que tous soient des sages, voire des héros, pour qu’ils osent sortir de chez eux et évitent de massacrer tel ou tel petit voleur voire tel ou tel individu qui les aura insultés, menacés, ou regardés de travers, le sentiment de sécurité des citoyens doit aller avec un effort raisonnable de l’Etat, compte tenu cependant de ce que le risque zéro n’existe pas en matière d’agressivité humaine. Tendre vers le risque zéro peut aller cependant avec des mesures techniques, matérielles, et pas seulement avec l’influence psychologique et les lois bien faites.

La sécurisation psychologique a souvent été trouvée par les philosophes dans la catégorisation des représentations, qui les sort de la dramatisation (la dramatisation comme son étymologie l’indique pousse à l’action, la catégorisation à la réflexion).

Il ne faudrait pas trop se fier à la distinction stoïcienne entre ce qui dépend de moi et ce qui n’en dépend pas comme ramenant au calme, car précisément beaucoup de ce qui arrive peut dépendre de moi, en partie certes souvent, mais ne puis-je faire faire aux événements un virage décisif par une toute petite désorientation ?

 Le terroriste qui assassina Rabin pensait que la poursuite de la guerre dépendait de lui, et ce ne fut pas simple mégalomanie si effectivement la paix fut enterrée pour longtemps. Inversement, une amie me racontait qu’elle avait arrêté un mouvement de panique d’une foule. De proche en proche les humains peuvent être individuellement très influents, ce qui exclut la belle indifférence en matière de responsabilité du « ça ne dépend pas de moi ».

La sécurité ressentie peut aussi venir de la réduction du champ de conscience, à l’ici le plus étroit et au maintenant de l’instant présent. Il est facile de reprocher à l’autre, « philosophe » ou non, ses supposées angoisses qui sont en fait l’inquiétude légitime et souvent altruiste due à la prise en compte de faits lointains et à la déduction de conséquences lointaines probables d’événements passés et présents. Seul le sceptique qui suspend son jugement et peut-être aussi son action échappera à cette insécurité-là.

Nos sociétés divergent dans les évaluations de faits de violence. En effet ce qui autrefois paraissait « normal » comme les violences intrafamiliales fait l’objet aujourd’hui d’un rejet et d’une dénonciation. Du coup plus souvent la plainte des victimes est reçue, dans la société comme au niveau des institutions policières et judiciaires. Cependant, d’une part il arrive que des « victimes » qui se plaignent n’aient été victimes de rien et cherchent à instrumentaliser la police ou la justice, et d’autre part, il arrive peut-être de plus en plus souvent que des victimes d’agression et de chantage ne se plaignent pas, ni auprès de la société ni auprès des institutions, par peur des représailles contre elles ou leur famille. Ajoutons à cela une « propagande » nouvelle, liée au mouvement de l’intersectionnalité, comme quoi une personne A victime d’une personne B n’aurait pas le droit de se plaindre de la personne B si celle-ci est classée comme victime par ailleurs.

Enfin la saturation des institutions peut conduire les policiers à décourager le dépôt de plainte, faute de temps ou de personnel, ce qui paraît aberrant.

Il faut mesurer le risque : un Etat qui refuse d’entendre la plainte de certaines victimes ou qui laisse des caïds et des bandes régler leurs comptes impunément peut conduire à des réflexes d’autodéfense ou à des prises de position politiques en faveur de dictatures supposées à tort plus sûres. A tort puisque dans une dictature ses milices ont tout pouvoir et impunité totale. Enfin un Etat qui ne protège pas les citoyens, leurs biens, leurs entreprises, les pousse à s’expatrier et provoque son propre déclin économique en plus du déclin social.

Les lieux d’instruction aussi doivent faire l’objet d’un examen soigné. Pour s’instruire on a besoin de lieux d’étude paisibles et silencieux (sauf exception liée aux machines de l’enseignement technique). On peut ajouter une évidence : « et propres ». Il peut suffire d’un ou deux individus pour qu’un lieu d’étude ne puisse plus fonctionner. On pense parfois même à certaines universités, où la présence d’ « étudiants » ne s’accompagne pas de leur volonté d’étudier, car ce sont plutôt des inactifs soucieux de garder quelques avantages sociaux liés à leur présence seule nécessaire et suffisante dans le lieu universitaire, sans aucun intérêt pour leur propre étude ni pour celle des autres.

Il est difficile de faire la part des choses entre indulgence et impunité. Une société « chrétienne » aux idées un peu confuse confond l’attitude religieuse de pardon par rapport à un agresseur repenti avec la contrainte exercée sur une victime d’agression pour qu’elle renonce à se plaindre … voire à manifester des signes de souffrance ou d’hostilité. Et puis la religion s’interroge sur la sincérité d’un repentir, mais apparemment pas l’institution judiciaire ou policière laïque, dont on se demande d’ailleurs pourquoi elle s’occuperait du repentir éventuel de quelqu’un qui a commis un délit ou un crime, le droit pénal portant sur le geste et non la personne.

Une des conditions de la sécurité la plus grande dans un Etat est une gradation bien pensée des amendes et des peines. Qui risque trop pour un faible délit sera tenté par la violence, voire le meurtre, d’échapper à une sanction très grave pour lui. Si la police se vit comme en guerre elle risque de penser, de façon erronée du point de vue du maintien de l’ordre, et de sa respectabilité, que l’important est d’accumuler les « batailles » faciles à gagner plutôt que d’aller chercher les situations les plus inadmissibles en priorité.

La sécurité commune et individuelle ne passe pas que par la peur, elle passe par la sagesse et la bienveillance, et par le souci du bien commun qui prime sur le désir immédiat, ce qui suppose que le bien commun soit réellement de l’intérêt à long terme de chacun et compris comme tel de la plupart au moins, afin que le terrible état de nature imaginé par les philosophes ne surgisse pas pour de vrai, dans la destruction de nos sociétés relativement solidaires et respectueuses de la vie particulière de tout individu à condition qu’il pense aussi avec bienveillance à autrui. L’état de nature, c’est avant tout la mesquinerie humaine, la sécurité c’est le combat, qui l’utilise parfois, contre la mesquinerie elle-même et ses prétendus « règlements de comptes ».

En société l’insécurité ne naît pas toujours de l’usage de la violence mais parfois du déséquilibre dans l’usage de la parole. Une plaisanterie associe la démocratie à « Cause toujours » : ce n’est pas là une véritable démocratie. Certes, celui qui fait l’effort d’écouter n’est pas pour autant tenu de se soumettre à tout ce qu’on lui dit. Mais c’est une perversion du droit à la liberté d’expression de donner à l’autre l’impression qu’il parle dans le vide. La révolte est inéluctable, à moins que les individus restent isolés et se contentent d’une dépression bien tassée. Les ronds-points furent les nouveaux carrefours de la révolte, il y a peu.

La réduction au silence de toute opposition peut passer par l’argument de l’insécurité, le « traître » par sa parole étant supposé donner des armes à l’ennemi, autrefois c’était l’un des camps de la « guerre froide », aujourd’hui ce sera « il faut faire barrage à l’ultra-gauche », ou « à l’extrême-droite ». Il devient impossible de discuter, au risque comme on l’a vu que la violence explose face à la restriction de la parole et de l’écoute. A cette violence peut répondre une répression qui à son tour renforcera la révolte : le cercle vicieux est installé, la violence finit par être ce qui circule le mieux, en spirale…

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