Ibn Khaldoun écrit dans Muqaddinma I p. 370 (cité par Ali Abderraziq dans L’islam et les fondements du pouvoir, p. 57-58, E.F. Abdou Filal-Ansary, éd. La découverte, 1994 (1e éd. 1925) : “La royauté naturelle consiste à astreindre les masses conformément à ses propres desseins et désirs ; la royauté politique consiste à les astreindre conformément aux vues rationnelles, et vise à rechercher le bien des sujets et à éviter ce qui peut leur nuire ; le qualifat, quant à lui, vise à diriger suivant la loi (charia), pour réaliser à la fois le bien dans ce monde et le salut dans l’au-delà”. Ali Abderraziq va remettre en cause la possibilité réelle du califat.
Ne peut-on avec profit distinguer la fonction royale (ou républicaine) et la fonction spirituelle, religieuse, qui garderait une certaine réserve pour ce qui est de rappeler certaines règles morales au législateur et à l’exécutif ? Cette distinction est d’autant plus utile que la confusion entre ambition spirituelle d’amélioration de soi et ambition politique de pouvoir et catastrophique. On pourrait l’expliquer mais n’est-ce pas une évidence ?
De plus la tendance est parfois, pour les califes comme pour d’autres dirigeants, de diviniser celui qui cumule officiellement ainsi les fonctions, celui qui s’est avancé dans tous les degrés de « l’initiation » politico-spirituelle.
La conception du calife comme mandaté par Dieu conduit à garantir une stabilité au-delà même de la mort du calife : « Le juge et le gouverneur ne perdent pas leur mandat lorsque le calife qui les a nommés meurt ou est destitué. » (Al Kasani, Al-Bada’i’, VII, p. 16, cité ibid. p. 61-62). C’est que le calife est censé être un mandataire de la communauté tout entière, selon cet auteur, et donc ce serait comme si la décision venait de la communauté elle-même.
Pour contester la valeur spirituelle d’un dirigeant politique qui prétendrait cumuler les deux fonctions, Ali Abderraziq écrit : « Aucun des théologiens qui ont prétendu que la proclamation de l’imam est une obligation religieuse n’a pu citer un verset du Coran à l’appui de sa thèse. » (op.cit. p. 64) Il dit que le Coran (4,59 et 4,83) parle de « ceux qui détiennent l’autorité » en général, et pas du califat. Il est question de ceux qui exercent des responsabilités, mais cela peut être des responsabilités non religieuses : le texte ne précise rien. L’idée d’Ali Abderraziq est que si Mohamed avait voulu il aurait précisé cela dans le Coran, car il est dit dans le Coran (6,38) : « Dans le Livre nous n’avons absolument pas omis la moindre chose ». Il n’est pas question non plus dans le Coran d’imam.
D’ailleurs ajoutons que le Coran que cite Abderraziq, 4, 59, dit aussi : « Si vous vous disputez en quoi que ce soit, renvoyez-le à Allah et au Messager […] Ce sera bien mieux et de meilleure interprétation (ta’wila) ». On peut en conclure que l’on fera appel au raisonnement, certes basé sur les textes, plutôt qu’à une autorité humaine, en cas de dispute. Faire le tawil exige beaucoup d’efforts d’interprétation, en tenant compte notamment de la différence entre versets univoques et versets non univoques (Voir le Coran 3, 7). Il faudra aussi parler du rôle de « l’effort de réflexion », du ijtihad, dans l’islam.
Ali Abderraziq dit qu’il faut distinguer de l’autorité la force brutale qui a permis aux califes de se maintenir au pouvoir (op.cit. p. 75). Il s’agit d’une « obéissance de force », comme dit Ibn Khaldoun (op.cit. p.276). et puis la convoitise par rapport au pouvoir fait perdre le sens, souvent, du respect par rapport à l’autorité morale. L’examen de la décision à prendre selon les textes religieux et philosophiques, nous savons que cela peut prendre du temps, et le désir de pouvoir n’a pas le temps.
C’est pourquoi les philosophes comme les religieux ont recommandé face à l’urgence et aux besoins du quotidien de suivre les lois du pays où l’on se trouve. Ajoutons que la démocratie est le meilleur des régimes pour améliorer ces lois par la libre discussion au niveau du pouvoir législatif.
Certes, la démocratie met aussi en évidence, par la liberté d’expression, les désaccords, mais elle donne aussi la stabilité et le temps, la lenteur et l’espoir, pour vivre avec ces désaccords et parfois les résoudre. (Ali Abderraziq a écrit un autre livre que le livre célèbre que nous citons, sur la notion d’accord unanime (ijma’)).
Toute cette étude montre que cela n’a pas beaucoup de sens de demander en sondage à de jeunes musulmans s’ils placent l’islam en dessous ou au-dessus des lois de la République. L’islam n’exclut pas l’obéissance au gouvernement en place, et convie à un effort de réflexion en cas de discorde. Il est utile pour les humains d’avoir des gouvernements et des lois juridiques. Et selon Ali Abderraziq « L’islam est un message de Dieu et non un système de gouvernement, une religion et non un Etat » (Ibid. p. 114). Parmi se nombreuses références au Coran dans ce chapitre du livre on a 42,48 ; 50,45 ; 46,9.
La laïcité permet que l’Etat assure autant que possible la sécurité de ceux qui ont une religion comme de ceux qui n’en ont pas, sans laisser pour autant les religieux diriger en tant que tels la politique. Il y a eu de terribles assassinats en France comme dans le monde au nom de la religion, mais les gouvernements divers en ont aussi évité beaucoup, on ne peut leur demander cependant d’être des dieux omniscients et omnipotents, et donc ils ne sont pas responsables de toutes les catastrophes, même s’ils s’efforcent de les prévoir et de les empêcher. Mais aussi, se révolter contre les gouvernants n’est pas le but des religions qui cherchent l’élévation spirituelle de l’humanité. Parfois cependant elles rappellent l’exigence du respect de la dignité humaine.
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