Pour des raisons historiques nous n’aimons ni l’idée de culpabilité collective ni l’idée de châtiment collectif : à travers les siècles on a accusé les Juifs d’avoir tué Dieu. Excusez du peu et du paradoxe. Mais en plus on les a accusés même s’ils étaient nés en l’an 1000 ou 1500 ou 1900 de l’ère dite chrétienne. Et du coup dès qu’on en avait envie on les accusait d’autre chose, de n’importe quoi, et on les condamnait sans procès et sans avocat. Aujourd’hui on sent venir l’accusation universelle de l’humanité, qui prend pour cible les « vieux » encore vivants, et notamment en France ceux qu’on appelle les « baby boomers », pour la dégradation des possibilités de renouvellement de la vie sur notre planète. Rappelons que ce qu’on a appelé en France le Babyboom est le sursaut d’espoir et de volonté de ceux qui avaient subi la 2e guerre mondiale et les épouvantables massacres nazis, et qui ont voulu croire assez en l’avenir pour donner naissance à de nombreux enfants. Ces enfants de l’espoir ont beaucoup travaillé contre l’inhumain, contre le racisme, pour l’écologie aussi, comme en témoigne par exemple le Club de Rome (à ne pas confondre avec l’écologie « vert de gris » des nazis et de ceux qui parlent sans cesse de « contre-nature » quand un comportement sexuel les obsède).
Certes dès que nous vivons, comme êtres vivants nous avons un environnement inséparable de nous et avec lequel nous échangeons, qui vit de nous et duquel nous vivons, que nous ingérons et où nous expulsons nos déchets, nos excréments. Devons-nous cesser de vivre pour préserver cet environnement qui vit aussi de nous en partie ?
Mais aussi, sommes-nous coupables de continuer à vivre ?
Si l’humanité se suicidait collectivement aujourd’hui, en s’entretuant pas exemple, la vie sur terre finirait par disparaître probablement du fait de la dégradation de nos installations nucléaires. Nous détruisons de la vie, mais notre travail fait aussi restaurer de la vie, et nous n’imaginons même pas tout ce que l’humain peut faire proliférer comme vie s’il le décide.
Mais nous sommes aussi prisonniers de contraintes liées aux besoins humains de manger, de boire, de se vêtir qui longtemps contribuaient à la vie par l’agriculture et l’élevage et qui aujourd’hui détruisent plus qu’ils ne créent, parce que nous sommes trop nombreux et trop urbains. Nous nous empilons dans les villes. Nous gagnons notre pain en travaillant pour des usines qui usinent de l’inutile et du nocif. Sommes-nous coupables ? Nous serions coupables si nous tuions l’autre, pourtant. Ou si nous le stérilisions de force. Ou si nous exigions d’affamer une partie de l’humanité, ou de cesser de soigner les malades, etc.
Certains adeptes de « l’écologie profonde » veulent nous pousser dans cette direction. Autrefois on parlait de folie pour une telle attitude, elle est bien décrite dans Le schizo et les langues, de Gilles Deleuze.
Alors, la morale elle-même est-elle coupable ? Certains ont pensé qu’il fallait la modifier en ajoutant le principe d’une prise en compte des générations futures et des conséquences lointaines de nos actions présentes. Cette théorie comme toutes les théories conséquentialistes est discutable.
Mais dès aujourd’hui nous assistons à une dérive planétaire indiscutable, et en particulier en ce qui concerne les bêtes sauvages, les plantes « sauvages ». On parle du sixième continent pour une masse de déchets plastiques dans l’Océan, qui se dissolvent en plus en minuscules particules que tous les vivants ingèrent malgré eux, etc.
C’est donc aujourd’hui qu’il fait non pas s’interroger sur le paradoxe d’une morale présumée coupable liée aux efforts techniques d’amélioration de la condition humaine, mais réparer ce qui est réparable. Cela doit être fait avec précaution en raison même de notre immense puissance technique et…imaginative. Nous pouvons risquer en voulant réparer d’enclencher des processus destructeurs de la diversité ou producteurs de nouvelles maladies du vivant.
C’est pourquoi il faut plus que jamais de la science pour connaître la vérité sur notre réel, mais il faut aussi des freins à l’application trop rapide de la science à la pratique de la physique, de la chimie, et de la biologie.
Tout ceci en se passant de l’obsession de l’argent, qui n’est qu’un moyen conventionnel parmi d’autres de réguler nos échanges et notre solidarité.
L’humain du futur n’est pas encore notre victime, car il n’est pas encore né… et il ne naîtra peut-être jamais, si nous disparaissons. Alors prenons soin du présent sans nous auto-guillotiner tout de suite à cause de « lui ».
Et puis, contre les écrits comme celui de Gérôme Truc, Assumer l’humanité, restaurons en morale l’importance de l’intention, même si cela implique l’impossibilité pour autrui d’être totalement sûr de la valeur morale bonne ou mauvaise d’un acte, sauf peut-être pour l’Eternel, et le sujet lui-même. Il n’en est pas de même dans le domaine du droit, qui prend en compte uniquement l’observable ou ce qui est déductible avec certitude scientifiquement de l’observable.
Si un citoyen est impliqué dans les décisions de l’Etat, si l’humanité arrive à se réunir vraiment, alors chaque citoyen du monde sera davantage impliqué dans ce qui se passera du fait de décisions institutionnelles collectives. Pourtant, il n’est qu’une goutte d’eau dans la mer et on comprend les réticences à s’engager dans ce qui peut paraître des micro-événements.
La question de la possibilité d’action de l’humanité en matière d’écologie entraîne des réponses souvent confuses. On demande à la fois aux hommes d’intervenir dans l’histoire, pour éviter notamment une catastrophe finale, et en même temps de cesser d’agir pour « laisser faire la nature ». Quand on ne dit pas que de toute façon un déterminisme inexorable transforme la catastrophe en question en apocalypse inévitable. Alors, coupables ou pas ? Si la catastrophe est déjà enclenchée depuis longtemps, alors nous n’étions pas coupables parce qui nous ignorions ce qui commençait. Et puis les pays du Tiers Monde voulaient avoir le droit de sortir de la misère extrême et de jouir du même confort que les autres pays, ce qu’on peut comprendre. Entre l’ignorance et l’aspiration à un progrès technique plus égalitaire donc plus juste, les humains ont appelé progrès ce qui allait détruire nos chances d’avenir quelques dizaines d’années plus tard.
Mais aujourd’hui, sommes-nous coupables, nous qui savons ? Mais que savons-nous en réalité qui nous aiderait à sortir instantanément de la catastrophe ? Rien. Peut-être faut-il ajouter : « Rien encore ». Espérons.
Il nous faut admettre que l’ordre que nous croyons voir dans la nature n’est qu’un désordre provisoire et que nous avons à supporter le désordre, désordre des autres, désordre du monde, désordre de nos empilements urbains. Dans une nouvelle de science-fiction, les hommes finissent par confier à un ordinateur planétaire le soin de remédier au désordre ambiant. L’ordinateur les invite à venir tous contribuer à la mise en ordre, dans des bâtisses dont personne ne ressort jamais. A la fin la planète est complètement vide d’humains et décorée de sortes de jetons blancs et noirs bien alignés comme dans un très beau jeu de Go. « L’indifférencié fait retour […] l’apocalyptique est une réincorporation de la contradiction et de l’indifférenciation », écrit Malcom Bull (« Seing Things hidden : Apocalypse, Vision and Totality », Londres., Verso 1999 p. 78-84).
L’indifférenciation c’est notamment que nous, à savoir les plantes et les animaux et les humains, soyons tous dans le même bateau et que le problème n’est plus la surcharge mais la décharge…
« La tragédie des biens communs tient à ce que, étant hors marché, voire hoirs de tout mode de régulation, ils font l’objet d’une surexploitation. De là la proposition de Hardin de soumettre à régulation les patrimoines communs » (Hicham-Stéphane Afeissa, La fin du monde et de l’humanité-Essai de généalogie du discours écologique, PUF, 2014, p. 190). Garrett Hardin écrit ceci dans son article « The Tragedy of the Commons”, Science n°162. Et cet individu propose par ailleurs de refuser une assistance inconditionnelle aux plus démunis… sous prétexte qu’un bateau de sauvetage ne peut être surchargé sans faire disparaître tout le monde. Inutile de dire qu’il y a eu des protestations. Mais il y a aussi pire, comme Holmes Rolson (réserves interdites aux habitants locaux pour préserver les animaux, même si les habitants locaux meurent de faim. Une théorie qui va avec de nombreux meurtres perpétrés effectivement par des gardiens de « l’écologie » contre des « indigènes » ces dernières années).
Il faudrait rappeler ce que dit Michel Foucault quelque part : la nature n’est pas si généreuse que cela pour l’homme, et pour se nourrir et même pour boire il a dû travailler très dur, « à la sueur de son front » dit une certaine traduction française de ce très ancien texte qu’est la Bible. Les prédictions apocalyptiques concernant la planète dans une version écologiste sont très nombreuses déjà dans les années 1950-1970, mais leur côté « romanesque » a eu peu d’influence y compris chez les théoriciens d’éthique gouvernementale tant on était dans l’espoir de la fin totale de la famine dans le monde. Une exception peut-être, l’article de Richard Rontley de 1973 sur le dernier homme : « Is there a need for a new environmental ethic ? ». Le dernier homme aura-t-il encore des devoirs, de telle sorte qu’il ne massacrera pas les plantes, les animaux, la planète ? Y a-t-il une valeur intrinsèque de composantes non-humaines de la nature ? Lesquelles alors ? Comment faire le partage si l’on ne voit plus ce qui est utile ou nuisible à l’homme ? Le monde est-il encore beau sans le regard de l’homme, capable de se polariser sur un détail comme d’élargir son champ de conscience à l’infini du temps et de l’espace ?
Il nous faut renoncer à une écologie politique qui nous coupe les bras et les jambes en devenant un nouvel opium du peuple, et dans laquelle tous prétendent au statut de victime en cherchant à désigner un hypothétique « autre » extérieur qui serait l’ennemi schmittien. Maintenant, parce que nous sommes devenus plus savants sur la nature notre milieu, nous sommes devenus tous responsables les uns des autres pour ce qui est de la survie. Sodome dans la Bible criait, l’Eternel entendait le cri des victimes ; mais toutes ces victimes étaient en même temps des agresseurs sans morale, les uns par rapport aux autres et en parfaite réciprocité. Ce n’est plus seulement nos futurs descendants non encore nés auxquels nous préparons une vie précaire, c’est à nous-même, et la morale d’avant Hans Jonas et son Principe Responsabilité s’applique déjà à elle seule. On ne pourra pas dire « Je ne savais pas » désormais. La biologie qui nous informe unifie l’espèce humaine, et l’unit à son milieu, notre planète, qui est aussi le mètre carré où nous nous tenons chacun. L’Apocalypse n’a pas encore eu lieu, comme tous les millénarismes sa date est sans doute fausse et sera repoussée sans cesse on l’espère par les écrivains de la collapsologie. Il nous faut plus de solidarité et plus d’action contre la criminelle course au profit de certains pays, voire de tous, sans considération pour la destruction, la misère, et les guerres avec le faux alibi de la « nécessité ». Il nous faut veiller au bien commun et réparer là où c’est possible, lutter contre le fatalisme obscurantiste et les modes qui mettent en place des techniques (contre les avertissements des prétendus « Amish » comme a dit un jour le Président Macron à propos des réfractaires à la 5G), dont le seul intérêt serait d’être « modernes » quelle que soit l’immoralité de leur mise en place.
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