De plus en plus paradoxalement certains entrent en guerre en sachant qu’ils vont perdre, parce que le vaincu captera tout le prestige et le vainqueur ne tirera aucun prestige de sa victoire, notamment parce qu’on va décrire cette guerre comme guerre du faible au fort. Cette mentalité collective favorise la multiplication des opérations militaires et « terroristes ». Alors, la victoire est-elle de l’ordre de l’imaginaire ?

Qu’est-ce qu’un succès lors d’une opération guerrière ? On devine que cela dépend des buts qu’on s’est fixés, mais qu’il y a aussi l’opinion publique, et parfois il y a des croyances absurdes à un succès. Et puis à propos même d’une victoire il y a l’expression « victoire à la Pyrrhus » qui décrit une victoire que l’on sait accompagnée d’une telle perte, d’une telle catastrophe, qu’elle sera peut-être sans lendemain. Or il faut aussi penser d’avance à ce que l’on fera de sa victoire, car il y aura un après.

Qui va décider de la fin d’une guerre, si victoire et défaite « objectives » ne suffisent pas ? On se souvient de la déclaration du général de Gaulle : « Nous avons perdu une bataille, mais nous n’avons pas perdu la guerre ». Il faudrait s’en souvenir pour ne jamais céder au désespoir auquel la propagande d’un ennemi et des traîtres à sa solde voudrait nous réduire. Si le judaïsme a tenu à travers les siècles et les persécutions raffinées ou moins raffinées, c’est que pour un Juif, une Juive, ne pas céder au désespoir est un devoir.

Pourquoi entrerait-on en guerre si l’on ne peut pas la gagner ? La guerre entamée par un « faible » ou supposé tel contre un « fort » ou supposé tel paraît une aberration. Pourtant notre époque avec ses guérillas et ses attaques isolées qui rappellent la secte médiévale des « Assassins » en raison de l’usage qui y était fait du haschich nous habitue à considérer comme normale une agression au cours de laquelle l’agresseur n’a aucune chance de gagner une victoire. On lira avec intérêt malgré l’influence sensible dans sa deuxième moitié de l’idéologie schmittienne Les sentiers de la victoire-peut-on encore gagner une guerre ? de Gaïdz Minassian (Passés/composés, 2020). Notamment la perspective que la victoire de l’adversaire s’accompagne d’une kirielle d’humiliations du vaincu, comme après la première guerre mondiale, a fait que plus personne ne veut accepter de reconnaître la fin de quelque guerre que ce soit, et c’est selon l’auteur sur cette question de l’humiliation et des moyens de l’éviter qu’il faudrait se concentrer à l’avenir.

Il semble qu’en Asie pendant longtemps la guerre est restée isolable de la victoire, car mener une guerre était suffisant pour l’honneur, et la gagner sans victoire était vu comme possible en évitant les batailles, en se cachant, en mettant à découvert l’ennemi. Certaines sociétés, plus occidentales, comme les Grecs de l’Antiquité, ont cherché à multiplier les occasions de victoires, donc les batailles plus que les guerres durables. Cela produit une grande instabilité des Etats en Occident, et maintenant dans le monde du terrorisme, le prestige étant recherché au prix de risques de défaites multipliés, la défaite conduisant à une perte de territoire ou d’influence, et parfois de souveraineté.

Les empires ont organisé la stabilité en ayant une sorte de cercle central paisible et une extra-circonférence où se mèneraient les guerres, et la tendance à vouloir élargir le cercle central multiplie de la part des empires les initiatives de guerre, parfois par petits Etats interposés. La guerre coûte cher, mais aux impôts en zone de paix s’ajoutent les pillages en zone de guerre. Et d’autre part les impôts rentrent mieux si l’économie est plus rentable donc sa prospérité est encouragée par l’empire, y compris en s’adjoignant des colonies. Mais depuis quelque temps les centres des empires eux-mêmes ne sont plus sûrs, notamment pour les Etats-Unis depuis le onze septembre. Et les rapports de force au cours de l’histoire sont devenus de plus en plus coûteux, par le nombre de soldats d’abord, qui est devenu à un certain moment gigantesque, au risque d’exiger une logistique très compliquée en cas de conflit, mais avec un effet intimidant, dissuasif pour ceux qui voulaient attaquer le cœur de l’empire. Puis les troupes se sont faites moins nombreuses tandis que l’armement se faisait de plus en plus sophistiqué, puissant et de longue portée. La proximité n’est plus nécessaire pour lancer une attaque rapide. Et il faut donc aussi repenser la défense, y compris au centre des empires. Et des éléments incontrôlables de plus en plus nombreux y ont surgi en se convertissant à l’hostilité.

La solution technologique, développée déjà beaucoup dans la Chine actuelle, est le traçage, les caméras, la reconnaissance faciale, les interdits de circulation. On prend des sanctions très dures, notamment des internements massifs, et, dit-on, des lieux de travail qui rappellent les bagnes d’autrefois.

Quelles sont les théories de la victoire ? On va voir que peu à peu le concept devient de plus en plus flou. A Byzance une théorie s’était développée en faveur de l’attitude défensive, la victoire étant là pour survivre, avec un effort d’alliances pour n’avoir de guerre qu’avec un ennemi à la fois.  Au Moyen-Age, la victoire se lie à la religion, qui fixe la norme : chez les chrétiens selon la théorie de la guerre juste de l’Eglise, notamment associée à la guerre défensive face à un ennemi qui a pris l’initiative de l’attaque, et chez les musulmans la guerre doit être « pour Allah » et il faut la gagner, dans une victoire « totale » tellement radicale qu’elle ne semble atteignable qu’à la fin des temps. En même temps le combattant musulman est parfois considéré comme toujours victorieux du simple fait de s’être battu pour l’Islam, qu’il vive ou qu’il meure en allant glorieusement au Paradis. Dans l’Islam certains disent qu’il faut interdire toute territorialisation des entités non musulmanes. Il y a aussi la catégorie supposée des Barbares qui sont décrits comme des prédateurs, dont le symbole honni qui fait toujours peur est Gengis Khan, et qui selon les Occidentaux ne se soucient pas de la morale. Cela va avec le fantasme des sédentaires par rapport aux nomades, et l’Europe notamment va se couvrir de forteresses.

Qu’est-ce alors que la paix ? La conversion de l’autre ? La victoire contre les « foudres de guerre » qui les renverra à la rubrique des « faits divers » et au tribunal pénal ? Ce n’est pas exactement comme cela que Saint Augustin, si influent dans le monde au-delà même du christianisme, voit les choses pour parler de la bonne guerre, et de la victoire comme « la soumission des rebelles, c’est-à-dire la paix ». Cette paix dépend de l’intervention sur terre de « la Cité de Dieu » et pose la question de qui est l’autorité légitime qui peut seule entrer en guerre (La Cité de Dieu, 1736, Tome IV, L. XIX, Ch. XII). Evidemment dans ce contexte la guerre entre Etats chrétiens fait mauvais effet, or souvent ils n’arrivent pas à s’entendre. Et quand les juristes s’en mêlent ils mettent à égalité nations chrétiennes et nations non-chrétiennes. Et puis la diplomatie tend à faire penser que la guerre est un échec, l’échec des négociations et de la diplomatie, et cela notamment à partir du Traité de Westphalie.

La victoire avec Clausewitz s’associe à la souveraineté. L’effort d’éviter la perte de souveraineté, et la guerre « préventive », vont avec l’effort des Etats d’égaliser les puissances, avec effet dissuasif. De plus la diplomatie va mettre en avant la valeur de celui qui conclut des alliances. On cherche donc davantage le compromis que la victoire. Et on cherche la durée : à quoi sert une conquête si on est destiné à la perdre aussitôt ?

Le nationalisme fou qui se développe au XIXe siècle et par la suite va au contraire pousser à la guerre, à la répression intérieure, au souci d’expansion, aux conflits d’ « egos ». De plus on va développer des armées de citoyens, avec un effet sur les mentalités puisque tous les individus des Etats vont se faire une mentalité militarisée. En plus on va chez les fascistes développer un évolutionnisme qui va se prétendre scientifique bien qu’il n’ait pas du tout de rapport avec la science darwinienne de multiplication des espèces par mutations, ce fascisme « évolutionniste » va vouloir sélectionner les plus forts par la mort, et la mort de masse c’est la guerre de masse.

Et puis il y a la guerre-récompense, avec une sorte de mentalité scolaire, avec ses médailles et aussi avec la « punition » des vaincus qui devront payer après la victoire la récompense des vainqueurs, au point parfois d’être ruinés. On voit que dès qu’ils se seront un peu remontés ils chercheront à leur tour une autre guerre qui les récompenserait eux, ou vengerait de « l’injuste punition ».

Certains notamment à partir du XXe siècle se mettent à refuser « l’arnaque » de l’obsession de la victoire et refusent le moyen, la guerre. Le « but », la « victoire », finit par paraître absurde face aux souffrances endurées et à l’affaiblissement des peuples européens saignés à vif tant par les morts que par les sommes parties en fumée. En 1917 les Russes refusent la guerre, et le mouvement est contagieux. Il n’est pas appuyé sur un discours chrétien disant « La paix, la paix ! », mais sur une certaine forme d’anarchisme.

Paradoxalement, cette révolte va se faire guerre, tant par le souci de l’URSS d’assurer sa survie face à l’offensive convergente des autres nations occidentales, que par le développement de guerres dites parfois « irrégulières », appuyées sur une certaine notion du peuple développée et exploitée par divers populismes. La guerre devient insurrection et contre-insurrection, avec ou sans débouché sur un compromis politique. Peu à peu se développe une guerre utilisant le terrorisme et refusant toute négociation quelles que soient les conséquences, au mépris éventuel de la survie de la planète elle-même, si on prend en considération la présence du nucléaire dans un grand nombre d’endroits de la planète de moins en moins sûrs.

Si l’on ne remonte pas à la 2e guerre mondiale, beaucoup d’espoirs ont été mis dans l’armement nucléaire et son supposé pouvoir de dissuasion. Mais dans quelle mesure est-il utilisable et donc quel est son pouvoir réel de dissuasion ? On lira avec intérêt un article de Colin Gray, un peu oublié peut-être en raison de ce qu’il a écrit ensuite : « Nuclear Strategy : The Case for a Theory of Victory » (Revue International Security, Vol.4 n°1, été 1979, p.54-87). Certes il ne suffit pas de détruire pour dire qu’on a une stratégie. Nous avons de par le monde, y compris dans les pays les plus puissants et les plus vastes, des populations qui peuvent apparaître comme totalement vulnérables et des armes nucléaires quasi totalement invulnérables faute de défense adéquate en matière d’interception ou de destruction avant impact. Des citoyens des Etats-Unis ont un moment pensé la destruction mutuelle comme une sorte de punition des péchés, bien loin d’une réflexion stratégique. On pourrait déjà se demander si la destruction totale de l’adversaire peut permettre de le considérer comme défait et de nous considérer comme victorieux. Mais comme si ce n’était pas suffisant Robert Mac Namara proposait même d’empêcher la reconstruction de l’URSS après la destruction nucléaire. Cela nous amène à penser pour toute guerre et en particulier pour la guerre nucléaire : quel après de la guerre envisageons-nous ? Cette idée de destruction mutuelle est vouée à terroriser les peuples qui ont ces dirigeants. On a pu avoir un côté moins mystique par la suite chez les théoriciens américains mais avec un côté gestionnaire, et pas très militaire. Et cette gestion ne s’occupait guère de ce que pouvaient penser les Européens situés entre les missiles américains et les missiles soviétiques : quelle protection les Etats-Unis pouvaient-ils promettre qui soit crédible avec cette idée de destruction mutuelle ? Il y a eu un manque de vision politique. Si l’on vise à des destructions partielles, c’est l’Europe qui prend, une perspective que les Européens risquent de ne pas apprécier. De plus les théoriciens ont tendance aux Etats-Unis selon l’auteur à ne pas envisager que l’URSS puisse gagner. Ils ne font pas la différence entre une énorme perte pour l’URSS et une perte catastrophique. L’URSS pouvait selon lui être prête à assumer une énorme perte, car n’étant pas une démocratie elle avait moins à tenir compte de l’opinion publique… Or on peut citer dans le cadre de cette logique étonnamment dangereuse des années 1960-70 une publication du Département d’Etat de 1978 : « C’est notre politique [policy] de ne pas déployer des forces qui menaceraient tellement la capacité de récupération soviétique qu’ils auraient tendance à frapper les premiers pour éviter de perdre leur force de dissuasion. » (The Strategic Arms Limitation Talks, Special Report n°46, Washington DC, The Department of State, July 1978, p.3). Bien sûr cela suppose que la défense américaine ne serait pas solide face à une attaque de ce genre pour prévenir les dégâts. Il ne faut pas croire à la stabilité qui serait le résultat de la dissuasion nucléaire mutuelle. Et selon l’auteur il faudrait renoncer à chercher la victoire définitive. Il pense encore que cependant les guerres peuvent toutes se terminer, alors qu’en 2020 nous avons l’impression que bien des guerres actuelles ou futures sont vouées à être sans fin. Alors dans quel cas des dizaines de millions de morts américains peuvent être considérés comme valant le coup, demande l’article ? L’article conclut à peu près que les Russes pourraient se satisfaire d’un très grand nombre de morts des deux côtés et notamment parce qu’ils savaient ne pas avoir les moyens d’occuper les Etats-Unis après la guerre. Et de plus ils étaient censés protéger davantage leurs civils que les Américains. Alors est-ce qu’en cas de guerre nucléaire les Etats-Unis auraient les moyens d’empêcher l’URSS de se dire victorieuse, notamment selon des critères militaires et selon ses propres critères ? On pourrait se demander s’il n’y a pas là des leçons à tirer concernant nos menaces plus conventionnelles vis-à-vis de tel ou tel pays actuel ou futur disposant d’un territoire et d’une population. De même nous pouvons nous demander combien de morts nous sommes prêts à accepter d’avance dans nos engagements contre des Etats utilisant des terroristes.  Il y a une bataille de l’opinion publique et une bataille des efforts de défense et pas seulement d’attaque.

La guerre aujourd’hui a entre autres l’aspect terrorisme-contre-terrorisme, avec un côté « shaddok » chez les terroristes et leurs commanditaires : « Plus on essaie, plus on a de chances de réussir », ce qui entraîne des actions où un très petit groupe ou même un seul individu s’attaque à tout un peuple doté d’une police et d’une armée, avec comme but la disparition de ce peuple… L’action est en réalité vouée à l’échec et à la victoire du peuple en question contre cette piqûre de moustique.

Mais peut-on parler encore de victoire dans un peuple pour qui la guerre devient indéfendable même si on la fait, et du coup on aspire à la fin de la guerre au plus vite, et pas à la victoire. Le héros devient une figure ambiguë, par rapport à l’honnête homme, à l’homme de devoir. Celui qui tue est-il un héros, un martyre ? Comment valoriser celui qui s’attaque au hasard, à l’aveugle, à des gens qui n’ont aucune intention de se battre et qui d’ailleurs ne font plus de service militaire, en tout cas en France ? Restent à se battre ceux qui n’ont plus rien à perdre, les desperados, les menacés, les sous-prolétaires, qui pourraient être tentés de violer la loi dans un simple but de survie. Du coup les manipulateurs favorisent les mafias, exploitent l’extrême pauvreté et en vivent quand ils ne la créent pas, et tiennent des discours encourageant à voir de l’honneur dans le crime. Et puis on va enfin « se venger ». Contre qui ?

La frontière n’a jamais été aussi floue qu’aujourd’hui entre la paix et la guerre. De plus il y a le cas particulier des islamistes, qui ont une théorie largement diffusée dans leurs réseaux selon laquelle avec des non-musulmans, ou avec des musulmans qualifiés par eux les islamistes d’ « infidèles », il ne peut y avoir de paix véritable, mais seulement des trêves, éventuellement déguisées par eux en traités de paix, et ne devant durer que le temps de se refaire une santé. De plus aucune victoire de l’adversaire n’est reconnue comme telle, et est déguisée par eux en défaite.

La division, la dispersion, là a été la défaite, voire la déroute, dans l’histoire. « Diviser pour régner », telle est la leçon retenue par les apprentis dictateurs qui utilisent l’assassinat ou le « terrorisme » dans les démocraties. Car une démocratie a besoin d’une large adhésion de son peuple à l’unité nationale, à la différence d’une dictature.

Alors, faut-il travailler à faire renoncer les gens à l’idée de victoire ? Cela paraît inhumain pour les soldats. Trouvera-t-on encore des gens pour être soldats, sans espoir de victoire, et de gloire ? Sans victoire, quel honneur pour les soldats ? Une médaille sur leur cercueil ?

Et si la régression de l’Etat-nation, dans les mentalités trop universellement influencées directement ou indirectement par le nazi Carl Schmitt, était liée à la campagne d’abandon de l’idée de victoire ? D’ailleurs parlons plutôt d’Etat que d’Etat-nation. La forme de démoralisation qui est en jeu ici vise à empêcher non seulement d’attaquer, mais aussi de se défendre. Il y a des gens bien intentionnés qui ne veulent plus de la guerre. Et il y a des gens mal intentionnés qui s’attaquent à l’idée de victoire : tout comme ceux qui s’attaquent à l’idée de bonne conscience et refusent à quiconque de se sentir bonne conscience et de le dire. La bonne conscience est la récompense de l’action morale, vertueuse, et cela donne de la force même dans les persécutions. La victoire de son côté est une satisfaction qui est nécessaire sans doute à ceux qui se battent, en plus de l’assurance de la légitimité éventuelle de leur combat.

Mais voilà qu’on n’identifie plus la fin des guerres. Le livre déjà cité Les sentiers de la victoire dit p. 210 que la partition de Chypre est une guerre sans vainqueur ni vaincu. Cela pose un problème. La Turquie y est toujours. Mais personne ne reconnaît le fait accompli. Alors ? C’est une guerre interminable parce qu’il y a bien des instances internationales mais qui n’agissent pas toujours. Les guerres des démocraties se voient dénier l’accès à la victoire et à la fin de la guerre par des dictatures intimidant les institutions internationales, depuis disons 1973 (en 1973 les Etats-Unis empêchent Israël de se dire victorieux, voir ibid. p. 240. Sans doute parce qu’ils ne voulaient pas parler de défaite pour leur retrait du Vietnam la même année). Si l’Irak ne sort pas officiellement vainqueur de l’affreuse guerre Iran-Irak, c’est qu’il a été soutenu par les Occidentaux (mais l’Iran n’était-il pas soutenu par les Russes ?). L’Iran ne reconnaît pas la victoire et arrive à en convaincre d’autres, parce qu’il n’y a pas eu de conquête de territoire. Mais si l’Iran voulait détruire l’Irak, n’a-t-il pas échoué ? Bizarrement, quand en 1991 il y a une guerre menée par les Etats-Unis contre l’Irak, là on proclame la victoire de l’Irak, avec Saddam Hussein qui reste en place et a les coudées franches, et c’est accepté mieux que la « supposée » victoire des Etats-Unis. Dans la 2e guerre du Golfe la Russie ne met pas son veto en échange de la non-invasion de l’Irak : pas de victoire non plus alors ? (Quand Bush proclame la victoire c’est sur un bateau, pas en Irak). Nous sommes en pleine confusion et nous pourrions multiplier les exemples.

Mais s’il n’y a pas de victoire, alors il n’y aura pas de paix peut-être. La guerre sera sans fin. Il y a des victoires qui conduisent à la paix, parce qu’elles mettent fin à la guerre. Ne pas les reconnaître implique normalement que la guerre qui suit est une nouvelle guerre et pas le prolongement de l’ancienne. On pense à la croisade antisémite qui se sert depuis des dizaines d’années du peuple palestinien, pour le pousser à commencer de nouvelles guerres, qui se terminent par de nouvelles victoires d’Israël, non reconnues bien sûr. Israël est un petit peuple qui est à chaque fois confronté à des coalitions dont les guerres visent à son extermination. Alors ? Que disent les démocraties ? Elles ne chantent pas victoire avec Israël parce qu’elles ont la honte de ne pas s’être engagées à chaque fois à ses côtés pour le protéger d’un génocide, ce qui ferait un peu moche après la Shoah.

La dernière étape, ce sont les armées des démocraties elles-mêmes qui sont attaquées au moral, infiltrées peut-être un peu en plus, de telle sorte que les démocraties tendent à utiliser des guerres de drones ou autres avions, plutôt que de s’engager par exemple sur le sol en Syrie quand il en est encore temps. Alors la politique sera à son tour affaiblie, c’est l’espoir des « djihadistes » et de leurs commanditaires. La guerre civile est en vue. Justement le philosophe Agamben a écrit sous l’influence des écrits de Carl Schmitt un texte qui porte ce titre, La Guerre civile (Points, 2015), pour y voir une prétendue maturité de la politique. Dans ces contextes de manipulation il y a tout un travail pour faire enregistrer l’opposition du fort et du faible de façon assez confuse par rapport au réel. Les adeptes de la guérilla se posent en « faibles » et visent en fait de victoire non pas la paix, mais la disparition totale de l’ennemi, par exemple de l’Etat concerné (de tous les Etats ?).

Parfois le faible a vraiment été faible dans le passé. Parfois en ce sens qu’il n’a jamais connu la victoire. Il la cherche désespérément, prêt à tout. De défaite en défaite le « faible » continue à harceler. Pourtant aujourd’hui on condamne le harcèlement. Mais on ne va condamner que le harcèlement de celui qu’on va qualifier de « fort ». Mais le faible est-il réellement faible ? Les Palestiniens en 1967 ou en 1973 sont-ils faibles, ou s’agit-il en réalité d’une coalition arabe de plusieurs centaines de millions d’individus ?

La guérilla vit de l’idée de chasser l’autre, de le dégoûter. Elle va en général avec le refus de négocier, du moins aujourd’hui, tel Boko Aram, car il s’agit de détruire les Etats, pas de remporter une victoire collective. On perd de vue un autre but de guerre, on ne s’intéresse plus aux enjeux de territoire (on parle parfois de déterritorialisation des conflits), le prestige est dans le conflit lui-même, et la paix apparaît comme une perte de prestige, enfin la diplomatie et la négociation sont considérées comme relevant d’un « ancien monde ». Beaucoup de gens malheureusement même dans nos démocraties relativement prospères sont séduits par ces guérillas et ces « guérilleros » et trouvent la paix ennuyeuse, ils aiment se distraire, ils n’acceptent plus de s’ennuyer à l’école pour s’instruire.

Or la vraie victoire exigerait de notre part un effort du côté de l’étude et de la science et de l’expérience pour avoir de l’intérêt pour la vérité, justement, afin que nous cherchions dans le réel, sur le terrain, où est la vérité et pas seulement en nous fiant à l’opinion et au buzz. Il y a un vrai combat, international, contre l’idée de vérité dans les milieux intellectuels, contraire à toute la tradition philosophique et même pas conforme aux arguments sceptiques de l’Antiquité. De plus la possibilité de sortir de crise sur le mode gagnant-gagnant est effacée par les théoriciens pseudo-marxistes selon lesquels il n’y a pas de crise mais une réalité conflictuelle structurelle.

On en vient à cette question dans le contexte actuel : une démocratie peut-elle aujourd’hui gagner une guerre ? ou bien est-ce réservé aux dictatures, qui peuvent plus facilement contrôler « l’opinion » ? Comment garantir un avantage stratégique ? Et une issue future favorable possible à défaut d’être certaine ?

Par exemple, il faut une armée puissante, par rapport à la cible, ET soutenue par son peuple, et sans parasitage éventuel comme on l’a vu par des alliés de l’adversaire-ennemi ni par des alliés « encombrants » plutôt que capables de laisser cette armée aller jusqu’à la victoire (on a vu ce qui s’est passé pour Israël en 1973). Il faut prévoir de ne pas avoir à s’occuper durablement d’un territoire ennemi en cas de victoire (Israël n’a pas pu obtenir de la Jordanie et de l’Egypte que ces Etats intègrent les territoires qu’il avait occupés lors de la guerre). La question du butin se pose parfois, comme dans le nord de la RDC où il y a des matières premières précieuses. Quant aux indemnités en fin de guerre qui pourraient empêcher le pays vaincu de se reconstruire et de s’enrichir, elles risquent de provoquer une situation de guerre dite asymétrique où celui qui se vengerait aurait droit à la compassion universelle. On peut aussi essayer de mettre au pouvoir du pays vaincu un gouvernement ami, une démocratie « selon nos goûts », mais l’expérience montre que la démocratie ne s’impose guère de l’extérieur.

Cela paraît désuet, toutes ces considérations sur la guerre et l’après-guerre. Mais il faut aussi se demander si éviter la guerre est une bonne idée, ou si le résultat sera munichois, c’est-à-dire qu’on laissera l’ennemi se renforcer peu à peu jusqu’à ce qu’il risque de déclarer la guerre et de la gagner avec un désir d’occupation, ou de destruction totale. Mais comment une démocratie peut-elle présenter le projet de guerre à sa population ? Même pour une guerre défensive, c’est-à-dire quand on a été attaqué, il faut bien réfléchir à la suite de la guerre : jusqu’où ira-t-on ? Jusqu’où repoussera-t-on l’agresseur ?

Nos démocraties sont souvent présentées comme « le fort » par rapport au « faible ». Il faudrait se demander ce qu’est ce fameux faible qui apparaît comme le petit David aux yeux d’une certaine opinion. Quelles armes a-t-il ? Pas des lance-pierres en général, ou pas seulement, malgré quelques jolies images de propagande ici ou là. Il se présente comme menacé de destruction totale, notamment. Même s’il peut compter sur l’alliance de fait de millions d’individus. Il joue de la morale de sa cible, dans ses initiatives d’agression, ce qui est possible quand cet ennemi désigné est un Etat démocratique « lié » par les Droits de l’Homme et l’idée d’une morale universelle. Il faut noter qu’à force d’être harcelées les démocraties pourraient à leur tour se présenter comme « les faibles » quels que soient les récits historiques de leur grandeur passée, présente ou supposée. Elles pourraient avoir intérêt elles-mêmes à espacer les rencontres-batailles, et à se préparer à « durer » pour ne pas arrêter un conflit trop tôt en se privant de la victoire, et de leurs droits. Pour cela il faut qu’elles arrivent à intéresser leurs citoyens à cette guerre, à éviter qu’ils n’en soient trop vite dégoûtés, au risque de tout perdre. Il faut garder de la guérilla l’idée de guerre longue à alimenter en ressources et en alliés, et garder de la démocratie les valeurs et la relative prospérité.

Il arrive qu’en collant l’étiquette de « fort » à un Etat on cherche à empêcher l’Etat en question de se servir de toutes ses armes en parlant d’usage « disproportionné » de la force, comme si la guerre était un jeu, ou comme s’il fallait un combat dit « à armes égales », c’est-à-dire avec des chances égales de perdre ! En réalité l’idée de proportionnalité en ce sens a été développée par rapport aux armes nucléaires, pour dissuader les gouvernants de les utiliser sauf exception. Mais certains voudraient pousser le prétendu « fort » à utiliser des armes qu’il ne maîtrise pas, l’analogue des pierres et des lance-pierres par exemple…

Quand les démocraties ont affaire à un combattant dit « irrégulier », fondu dans la foule, sans uniforme, la riposte à son attaque risque de tuer des « vrais » civils et de révolter les civils, y compris dans notre propre pays : on a vu des gilets jaunes basculer du côté des black blocs à la suite de manœuvres de ceux-ci et des policiers qui les avaient touchés eux aussi.

Bien sûr face aux combattants dits « irréguliers » une recette apparemment simple serait la barbarie qui rase tout. Mais on risque de déclencher, outre l’indignation légitime, le surgissement de nouvelles vocations hostiles à l’Etat qu’on dirige, voire même au sein du peuple de cet Etat. Mais où commence la barbarie dans une guerre ? Il faudrait pour gagner une guerre face à des combattants pouvoir choisir son champ de bataille plutôt que se battre là où l’ennemi le veut. De ce point de vue celui qui attaque, par surprise, a plus de choix que celui qui se contente de se défendre. Au Vietnam cette volonté de « s’arranger » un terrain de bataille a conduit les soldats des Etats-Unis à virer de chez eux un grand nombre de villageois en larmes, ce qui a aliéné le peuple vietnamien contrairement à ce dont avait besoin les Etats-Unis pour la victoire. Les villageois exilés se mirent souvent à soutenir le Vietcong ce qui vint annuler le succès militaire. Notons au passage que la victoire des « faibles » et des « rebelles » qu’aiment tant les romantiques et les compatissants de nos sociétés démocratiques a rarement donné autre chose que des dictatures. Mais tout combattant d’une guerre ne cherche pas à se présenter comme un faible ou une victime.

Il se peut qu’à notre époque la guerre doive être exceptionnelle de la part d’un Etat démocratique pour que sa victoire soit reconnue et valorisée. Inversement, les souvenirs de victoires passées renforcent la confiance d’une population dans son armée.

Or la guerre est parfois pensée en termes de jeux, de courses de chevaux à qui on impose un « handicap » quand ils se sont montrés plus brillants que les autres afin d’égaliser les chances et d’accroître le suspense. Ainsi curieusement l’auteur des Sentiers de la victoire (op.cit. p. 412) refuse de considérer comme victoires des Etats-Unis les opérations de Grenade (1983) et Panama (1989-1990), sans doute sous prétexte de différence de puissance entre les protagonistes. Et alors ? Va-t-on parler de moindre mérite ? Je cite : « Peut-on sincèrement retenir le mot « guerre » pour qualifier ces opérations de police mises en scène par le Pentagone sous l’œil gourmand des caméras de télévision ? Non, sans aucun doute, à moins de basculer dans l’ironie. » Comment en toute rigueur parler de « police » dans une opération à l’étranger ? Sans aucun doute l’influence de la lecture de Schmitt. On dira qu’il s’agit bien de guerre. L’auteur ajoute que « l’opération de Grenade, lancée le 25 octobre, vise aussi à laver l’affront de l’attentat de Beyrouth commis deux jours avant contre la base américaine et tuant 241 marines. » L’affront ? Le terme est bizarre. Est-ce que l’attentat contre le Bataclan à Paris avec le même jour d’autres lâches attentats sur les cafés et au Stade de France à Saint-Denis est un « affront », sauf dans la bouche peut-être des djihadistes et de leurs amis ? On est en pleine confusion dans la qualification de « guerre » et de « victoire » ici malgré la lourde bibliographie de livres et articles passionnants pour l’histoire et pour nos stratégies contemporaines. Dans les guerres asymétriques ou supposées telles où l’Etat démocratique serait forcément « le fort » et n’aurait donc pas le droit de se vanter d’une victoire, et serait même considéré à l’occasion comme défait, vaincu, si la guerre se prolonge malgré de multiples victoires, un assassin pris ou tué lors de sont action terroriste est-il vainqueur ou vaincu ? En France des notables omnicompétents comme Védrine ou Boniface nous parlent de distinction entre victoire militaire et victoire politique, par exemple Pascal Boniface écrit « Israël s’enferme dans une posture de supériorité militaire qui éloigne toute perspective de règlement politique » (article de 19 janvier 2009 qu’il a pris la peine de republier dans le NouvelObs du 5 août 2014 avec le titre : « Israël contre le Hamas : une possible victoire militaire, mais pas politique »). Faut-il se lier les mains pour espérer une victoire « politique », comme un idiot ?

Le « choc des civilisations » de Huntington a un contenu différent du titre souvent cité pour lui opposer que les civilisations sont en réalité conciliables. Il aurait pu être d’accord avec cela. Ce que dit Huntington de façon centrale c’est que les démocraties occidentales se laissent progressivement lier les mains en matière militaire tandis que dans le monde musulman le discours valorisant l’attaque guerrière sans fin est de plus en plus développé et reçu. On voit qu’il faut ajouter à cela une attaque du concept de victoire, dont le livre Les sentiers de la victoire est l’illustration (voir en particulier la 2e moitié du livre). Nos banlieues sont gagnées par cette propagande en termes de guerre civile qui est décrite comme guerre civile mondiale donnant accès à la vraie politique chez Carl Schmitt repris par Agamben dans La Guerre civile (op. cit.).

Il faut donc faire attention à ce que le besoin de sécurité de la population ne conduise pas à force de récrimination contre les autorités, au nom d’un impossible risque zéro, à une attitude munichoise voire vichyssoise de la population, en France par exemple, qui paralyse l’effort de guerre, et l’effort de sécurité lui-même en raison de « buts » assignés par cette population qui seraient en réalité impossibles à atteindre en démocratie. D’ailleurs en dictature il n’y a pas non plus de sécurité mais on ne sait pas quels assassinats ont lieu en raison de la censure des médias et des réseaux sociaux. De toute façon sans Etat il n’y a pas non plus de victoire.

En conclusion on pourrait discuter cette phrase de Raymond Aron, qui est fausse vu ce qui s’est effectivement passé en France avec Pétain : « Un homme humilié ne capitule jamais » (Sur Clausewitz, p. 128). D’ailleurs pourquoi se laisserait-on humilier en profondeur par l’attitude ou les propos d’un crétin ? On peut se défendre moralement contre l’humiliation. L’analyse transactionnelle nous aide à ne pas nous offusquer si des gens nous crient vaincus seulement parce que nous avons en réalité refusé de jouer à un jeu, ou refusé de nous engager dans une guerre ou un traquenard. Il faudrait évaluer quelle pertes sont à prévoir tant de civils que de militaires à l’avenir dans les différents types de guerre contre les terroristes « islamofascistes » et leurs commanditaires, et en particulier le(s) type(s) de guerre où la victoire est possible, et où la démocratie reste vivace.

Le livre Les sentiers de la victoire, au passage, confond la valorisation de la vie avec la peur de mourir ! il voit dans notre amour de la vie et notre chagrin pour nos proches et nos soldats morts un « manque de transcendance ». N’aurait-il pas un petit côté « Viva la muerte » ?… Quelle stratégie utiliser quand même quelqu’un de notre propre peuple valorise celui qui tue et se tue et se fait tuer très « facilement » ? Comment lutter contre des crétins sans se sentir humilié ? Et puis, avec quels alliés fait-on la guerre, sous quels ordres ? L’OTAN ? Par rapport à la Turquie par exemple ? L’ONU et son comité des droits de l’homme ?…

Et puis les militaires doivent-ils uniquement faire la guerre, ou peut-on aussi les rendre présents près de la population, en cas de catastrophes notamment, ou pour prévenir les attentats ? Au plus proche de la population l’armée de la démocratie doit cependant être capable de ne pas obéir sans réfléchir à ce qu’exigent d’elle les malheureuses victimes de la guerre ou des attentats terroristes. Il faut à la fois présence et distance. Nos armées ne sont plus des armées de conscrits, mais la population civile est conviée elle aussi à la vigilance contre les dangers aux facettes multiples du néo-fascisme. Elle ne doit pas par aspiration à la sécurité sacrifier sa liberté et sa victoire contre l’obscurantisme des dictatures dont certains nous disent qu’il ne faudrait pas les humilier mais qui humilient leur propre population.

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