Dans son livre L’intégration républicaine, p. 92-94 (E.F. Fayard 1998 (1996)), Jürgen Habermas prend pour cible Michael Walzer et son livre Sphères de Justice-une défense du pluralisme et de l’égalité p.61-102 (E.F. Le Seuil, 1997 (1983)), pour des raisons qui ne collent pas avec le texte ni l’intention de Walzer.
Disons que les gens qui ont émigré en France, pour être concret, l’ont fait avec des rêves de prospérité et des rêves de sécurité. La France terre promise ne les trahit-elle pas en laissant venir ensuite sur son territoire ce qui menace et sa prospérité, et la sécurité des migrants précédemment accueillis ? Par exemple en laissant le gouvernement turc surveiller plus aisément par leur rassemblement dans l’Est, dans certains lieux d’habitation, ceux qui avaient fui la Turquie pour lui échapper (j’en fus témoin dans les années 80). Par exemple en laissant venir indistinctement des gens depuis des pays persécuteurs sans vérifier que ce ne sont pas des persécuteurs qui viennent poursuivre leurs proies en fuite (Afghans, Syriens, Algériens…). Par exemple en laissant subsister de façon ultra-précaire des gens qui ne peuvent trouver aucun travail ni aucune ressource en dehors de la mendicité. Enfin en laissant prospérer l’islamisme qui peut leur assurer des subsides en les instrumentalisant (imams turcs très nombreux dans les mosquées françaises, donateurs saoudiens ou qataris). Et puis que penser de la liberté laissée aux groupuscules aux idées politiques très particulières décidés à détruire l’Etat s’ils ne peuvent pas le contrôler, d’organiser des ONG parfois en très bons termes avec les passeurs qui lancent sur la Méditerranée des barques chavirantes chargées à blocs de malheureux de tous âges ?
Dans le passage évoqué Habermas considère l’idée de Walzer selon laquelle l’hospitalité d’un Etat trouve sa limite quand risque de vaciller la préservation de sa vie. Habermas dit que cet Etat renonce alors par là même à l’universalisme et sombre dans le particularisme. Il prétend que limiter l’immigration ne peut avoir pour motif, forcément illégitime, que la volonté de maintenir une certaine culture dans son « état » avec sélection d’immigrés parfaitement « acculturés ». Il parle de « chauvinisme de la prospérité ». Il prétend qu’un écart n’est pas fait par Walzer entre préservation des institutions politiques et conservation d’un certain « état » de la culture. Mais atterrissons ! Il est quand même un peu question dans l’immigration des conditions matérielles de préservation du droit et de réalisation effective des droits chez tous ceux qui vivent dans notre pays : les « droits politiques » ne peuvent flotter sans conditions pratiques et matérielles. Il ne s’agit pas de conservatisme des « superstructures » culturelles comme dirait Marx. Et justement nous voulons prétendre à l’universalité dans notre droit politique ET pour cela nous devons limiter concrètement l’immigration, surtout qu’elle peut parfois être instrumentalisée par certains pays de plus en plus impérialistes, telle la Turquie d’aujourd’hui. Notre culture, avec tous ceux qui se sont déjà exilés chez nous pour trouver une « terre promise », au sens au moins d’une promesse de sécurité et/ou de prospérité, est nécessairement plurielle, ancienne, alimentée de toutes les créations, de toutes les controverses aussi, et préservée par un certain nombre de « conservateurs » admiratifs qui vont apprendre par cœur des pans entiers de poèmes, de musiques, de théories scientifiques, etc.
Quand un humain meurt, c’est une bibliothèque qui brûle. Et il peut parfois mourir de n’avoir pas été correctement protégé par un Etat devenu de part en part inhospitalier toutes fenêtres ouvertes en plein hiver planétaire.
Voir aussi
Incalculable hospitalité https://unmondeinaccompli.wordpress.com/2016/07/10/incalculable-hospitalite-probleme-de-lhospitalite-chez-levinas-en-anglais-ensuite-the-incalculable/
La substitution… https://unmondeinaccompli.wordpress.com/2018/07/03/la-substitution-comme-remplacement-temporaire-du-conatus-essendi-levinas-de-dieu-qui-vient-a-lidee/
Laisser un commentaire