Carl Schmitt présente la guerre civile comme inévitable en cherchant dans la théologie chrétienne de quoi séduire sur ce point. Il s’efforce de battre en brèche l’unité de l’Etat démocratique en se référant à la Trinité chrétienne, et à un passage de Grégoire de Nazianze (Oratio Théol. III,2), selon lequel l’Un, to hen en grec, est en révolte, stasiazon en grec, contre lui-même, pros héauton en grec. L’idée de stasis lui plaît bien pour la mettre à la place de « guerre civile », on verra pourquoi. Donc il commence par cette idée de guerre interne à un mystérieux « Un » qui a à voir avec le divin, pour légitimer la guerre civile permanente (p. 173 sqq. de Théologie politique, E.F. Jean-Louis Schlegel, NRF nov. 2020 (1e éd. 1988. Textes originaux de 1922 (2e éd. 1934) et 1969 (2e éd. 1984)). Stasis est un terme qu’on trouve une seule fois chez Solon, avant de se trouver dans un texte sans doute faussement attribué à Aristote, Constitutions d’Athènes, dans lequel l’auteur dit que dans la guerre civile qu’il appelle stasis chacun doit choisir un camp sous peine de sanctions futures. Schmitt prétend se référer à beaucoup d’auteurs antiques. Il y a surtout un passage de la République de Platon, Livre V, 470b, qui distingue effectivement polemos et stasis, en disant que la guerre concerne des gens du même peuple (συγγενες, neutre de sungenès, congénère, par opposition à ἀλλοτριον και ὀθνειον, étranger, hors famille). Et la guerre vient d’une haine interne à la famille. Beaucoup vont en faire une exploitation raciste : la stasis est en contexte raciste ce que n’est pas la guerre civile, qui parle de citoyens, à Rome notamment. Cependant Cicéron va, lui, faire du citoyen Antoine un citoyen monstrueux, contre-nature, en ce qu’il fomente une guerre civile, et Cicéron va finir par demander que l’Etat romain fasse une vraie guerre contre lui (Philippiques).

Le terme stasis n’est pas à confondre avec le latin status, qui justement donne en français un état, d’une part, et d’autre part l’Etat : il y a en latin une idée de stabilité qu’on retrouve en français. En revanche en grec la terminaison -sis (-σις) indique une idée de « crise », de dislocation, à ne pas confondre avec la critique, qui renvoie au même verbe « krinein », juger, séparer, pour signifier l’exercice du jugement (mais on a l’adjectif ambigu « critique », dans « état critique » ou « situation critique », où il ne s’agit pas vraiment d’état mais de risque de mort, de dislocation). Donc stasis signifie peu le repos, mais plutôt le trouble, en politique la guerre civile entre Grecs, c’est-à-dire que même si par exemple il ne s’agit pas d’une guerre interne à une seule cité, mais d’une guerre, disons entre Athènes et Sparte, on va parler de guerre civile comme stasis pour une guerre entre cités du moment qu’elles sont grecques. En tout cas c’est sur cela que les gens comme Carl Schmitt insistent.

A partir de là, Carl Schmitt va « gréciser » et déjudaïser la révolte des Juifs contre Rome. Dans sa longue note de la page 174 de sa Théologie politique, il s’attache à « réfuter » l’idée qu’il y aurait une révolte juive contre les Romains pour déjudaïser Jésus. Il écrit par exemple : « Les théologiens chrétiens ramènent la stasis dans le récit de la Passion de Jésus (Marc XV, 7 et Luc XXIII, 19-25) non pas à l’entrée de Jésus à Jérusalem qui vient juste avant dans le récit, mais à une manifestation d’hostilité aux Romains ou à un conflit interne au judaïsme, manifestation et conflit inconnus par ailleurs. » « Inconnus par ailleurs » ! On connaît notamment la révolte de Bar Korba (le nom propre « Bar Abba » cité dans les Evangiles ne renvoie-t-il pas à un autre révolté, « Fils du Père » ?) et les répressions terribles notamment du temps de Titus (probablement un million de Juifs massacrés, la Judée débaptisée et appelée « Palestine », etc.). Finalement il renvoie à la lecture de « mon petit livre Ex captivitate salus, Erfahrungen der Zeit 1945-1947 (Greven, Cologne, 1950) ». On sait que ce texte date des années de prison que Carl Schmitt, échappant à une condamnation vraiment lourde vu son implication dans le nazisme, effectua pour sa complicité étroite avec Hitler et le régime nazi.

Dans l’article de Denis Trierweiler à propos de ce livre, « Une étrange édition : Schmitt expurgé » (Revue Cités 2004/1 n°17 p. 173-175), il remet en cause la traduction en français de ce livre publiée chez Vrin en 2003 par André Doremus, qui écrit p. 363 : « Dans cette tâche de défendre la parole en attaquant ceux qui la trahissent, Schmitt se comporte réellement comme s’il se sentait faire l’œuvre du Christ, à condition de ne pas le dire ». Déification de Saint Schmitt ! Le texte de Schmitt est expurgé de ses propos antisémites et abondamment commenté par Doremus, en exploitant le Glossarium de Schmitt expurgé lui aussi de ses passages antisémites. On peut supposer que si le Glossarium lui paraît tellement utile pour commenter Ex captivitate salus, c’est sans doute que le non-dit antisémite est une clé pour l’interprétation des thuriféraires de Carl Schmitt après la 2e guerre mondiale et jusqu’à aujourd’hui. Revenons à la note de celui-ci p. 174. C.S. cite, en disant « C’est juste », une phrase du théologien protestant Jürgen Moltmann qui dit : « A coup sûr Jésus n’était pas un combattant de la liberté juif, comme les deux zélotes crucifiés avec lui. Mais qu’il ait introduit en un sens plus profond qu’eux du trouble dans la religion politique de Rome, voilà qui est indéniable […] ». Là, il est bien question chez Moltmann de la révolte juive (les zélotes), mais ce qui séduit Schmitt c’est l’idée d’un « trouble » (stasis) d’un nouveau genre, et il écorche au passage la « pax americana » comme si elle seule aurait pu être invoquée pour la responsabilité de la crucifixion du Jésus des chrétiens (« […] un transfert rétrospectif de la pax americana dans l’époque de Pilate »).

Bref, il s’efforce de rendre inséparables christianisme et stasis, et il incite les chrétiens à la guerre civile permanente en réalité, mais contre qui ? Il jargonne ainsi pour laisser le lecteur tirer dans la confusion la leçon contre la démocratie, et « l’ennemi essentiel » de toujours de Schmitt et consorts : « C’est une véritable stasiologie théologico-politique qui apparaît au cœur de la doctrine trinitaire. On ne saurait donc occulter le problème de l’inimitié et de l’ennemi » (Théologie politique p. 175). On peut trouver bizarre cette phrase dans le contexte évoqué par la note de la page 174 (datant de 1969), celui de la crucifixion : le rapport entre Dieu le Père, Dieu des Juifs, et Dieu le Fils, le Jésus des chrétiens, serait-il une querelle de famille, pour Schmitt, et de l’inimitié ? Les chrétiens « habituels » ne seraient peut-être pas d’accord. Il continue en évoquant les gnostiques pour durcir sa présentation du Dieu des Juifs, et donc, comme non-dit, des Juifs eux-mêmes, comme ennemis : il y a d’un côté « un Dieu étranger au monde, comme Dieu sauveur », et il est « face au Dieu juste, Seigneur et créateur de ce monde mauvais ». Perversion de l’appellation « juste » ! Puis il essaie de faire passer le message sur l’ennemi essentiel pour lui, les Juifs, en disant que « chacun entretient avec l’autre, sinon une inimitié qui combat activement l’autre côté, du moins un caractère de distance insurmontable, une sorte de guerre froide pleine de périls ». Le mot « guerre » est dit, avec démagogiquement une allusion à la guerre froide contemporaine de l’édition de 1970. Il nous promet ici une inimitié de toujours et pour toujours concernant le monde entier… Il prétend (ibid. p. 176) que « toute religion du salut et de la rédemption » ne peut que vivre cette guerre intérieure, « comme une réalité inévitable et inextirpable ». Il va opposer, p. 177, contre toute la tradition juive et judéo-chrétienne, le Dieu créateur du ciel et de la terre et un Dieu libérateur alors que la sortie d’Egypte et le Chabbath sont présentés comme liberté et avant-goût de la libération parfaite, d’ailleurs d’abord mentale, par les Juifs comme par les chrétiens. Il prend plaisir à opposer à cette occasion le « maître » comme s’Il était maître d’esclaves, et le libérateur (n’a-t-il pas dit dans sa note de la p. 174 que la crucifixion était réservée aux esclaves, alors même que l’histoire montre des crucifixions de Juifs par des Grecs ou des philogrecs ?). Voici le texte p. 177 : « Le maître d’un monde à changer, c’est-à-dire d’un monde raté (à qui l’on impose une nécessité de changement parce qu’il ne se résigne pas à changer mais au contraire s’y oppose), et le libérateur, le fauteur d’un monde transformé, neuf, ne sauraient être de bons amis. Ils sont pour ainsi dire de soi des ennemis. » Voilà, il y a l’ennemi « de soi », l’ennemi essentiel.

Car Schmitt, p. 178, parle d’une phrase latine : « Nemo contre deum nisi deus ipse », qu’il ne traduit pas et qui veut dire : « Personne n’est contre Dieu (ou « le dieu ») sinon Dieu (ou « le dieu ») lui-même », en se réfugiant pour cela derrière Goethe, en flattant les « connaisseurs de Goethe », en disant de cette phrase : « que les connaisseurs de Goethe ont citée et interprétée à d’innombrables reprise au cours d’entretiens privés durant la Seconde Guerre Mondiale ? » Qu’en termes décents ces choses-là sont dites ! petites conversations entre Nazis. La note de cette page 178 évoque le « démonique » pour le défendre : « Le démonique ne serait pas équivalent au Diable ; le mot aurait plutôt, dans une signification antique, un sens qui n’exclut pas l’héroïsme et l’autodivinisation. » Voilà le tableau…

Il prétend, toujours p. 178, que dès qu’il y a unité il y a stasis, guerre civile, et le passage est très clairement sur le terrain politique, comme projet plus que constat d’une impossibilité de paix civile (et aussi une impossibilité de paix familiale, au passage). Il parle à mots couverts p. 179 de « la réalité d’un ennemi dont je vois la possibilité effective même dans un modèle antithétique totalement déthéologisé. » Enlevez le Dieu juif, « Dieu le Père », et que reste-t-il sinon les Juifs bien humains au sein de la planète et de l’Etat ?

Il termine sur la catastrophe que peut être « l’homme nouveau » qui n’a plus d’ennemi et fait confiance au progrès. On peut supposer que le latin de la page 181 est de lui, pastiche de la phrase citée par lui et les « connaisseurs de Goethe » : « Nemo contra hominem nisi homo ipse. »

Carl Schmitt a fait beaucoup d’émules et notamment Giogio Agamben. Celui-ci a publié en 2015 Stasis. La guerra civile come paradigme politico. Ce texte est paru en traduction française par Joël Gayraud en 2015 également, aux Editions Points. Dans son avertissement, Agamben dit que la première partie de son livre, qui reprend « avec des variantes et des ajouts » un séminaire tenu à l’université de Princeton en octobre 2001 sur la guerre civile, a comme thèse que la guerre civile est « le seuil de politisation fondamental de l’Occident. »  (Le titre français est La guerre civile – Pour une théorie politique de la stasis). Il dit aussi dans cet avertissement de 2015 que nous sommes entrés dans « la dimension de la guerre civile mondiale », ce qui aurait fait plaisir à Carl Schmitt. Page 9 le titre de la première partie est tout simplement « Stasis », ce qui nous renvoie à la mise en avant de ce mot grec par Schmitt en lieu et place de « guerre civile », pour insister sur le conflit intra-familial (sous la forme père-fils, Juifs-chrétiens). Il prétend qu’on ne peut plus parler de guerres internationales, entre Etats, et que l’on a affaire à des guerres intestines sans qu’on puisse dire que des interventions internationales soient survenues après le déclenchement de guerres civiles. Il se réfère principalement à la Théorie du partisan, de Schmitt, pour dire que la guerre selon le droit public européen c’est fini, qu’on ne peut plus distinguer clairement « entre guerre et paix, militaires et civils, ennemis et criminels » (op.cit. p. 10). Cette théorie de l’indistinction est bien commode pour embarrasser les Etats concernant par exemple ceux qui utilisent comme moyen de guerre le terrorisme, et qui prétendent choisir où ils vont être jugés pour assassinat et contester le tribunal en se présentant comme des prisonniers de guerre d’on ne sait quel pays.

Il cite Nicole Loraux (La cité divisée, 1997), pour reprendre en réalité une affirmation de Platon dans La République Ve partie, que nous avons déjà évoquée, selon laquelle il est question dans la guerre civile (stasis) de l’oikos (la maison, la famille). Il dit que dans le Ménéxène Platon évoque une grande mêlée ou un grand mélange, dans la guerre civile, ce qui peut nous paraître assez paradoxal dans la mesure où l’on voit au premier abord, dans bien des guerres civiles, plutôt un effort de séparation. Agamben dit que selon Loraux Platon pense que les Athéniens voyaient un espoir de joie future de type familial à l’issue d’une guerre « civile » entre congénères (« sungeneis »). Agamben va insister sur le côté familial. Il dit à partir de sa lecture de Vernant qu’on ne peut séparer la division de l’union, ce qui paraîtrait incompréhensible sans la lecture de Carl Schmitt évoquant le Un de la Trinité divisé contre lui-même.

Selon Agamben qui dit s’appuyer sur Loraux, il ne peut y avoir de dépassement de la mentalité familiale dans l’Etat ou la cité (p. 18). La guerre civile selon lui surgit toujours de l’intérieur puisqu’elle est « inhérente à la famille » et qu’il vient de dire que l’Etat n’échappait pas à la mentalité familiale. Et que la famille est « facteur de division et de conflits ». On devine que la réconciliation devra se faire au nom d’un père, d’un fils, de la patrie, etc. (voir Kojève qui fait aboutir son livre de 1942 La notion d’autorité sur la figure de Pétain censé regrouper toutes les formes d’autorité comme « père » surtout).

Agamben présente la guerre civile comme quelque chose de positif, puisqu’elle est révélatrice selon lui de la mentalité familiale dans l’Etat. Rappelons que pour Aristote, loin que la cité ait à être une seule famille, ou une seule communauté doit comprendre plusieurs communautés, sinon il y aurait trop d’homogénéité et donc les échanges seraient pauvres et tendraient vers zéro (on parle ici surtout de paroles, d’idées. Voir le début de La Politique). Agamben laisse entendre que la guerre civile comme stasis (il laisse à l’arrière-plan l’usage assez raciste du mot stasis pour la guerre entre cités grecques) est positive comme passage, passage du non-politique de la famille au politique de la cité ou de l’Etat. Elle est censée politiser finalement la famille, et faire de l’Etat une famille, quand il se « dépolitise » (p.23). Il évoque le déshonneur de celui qui ne choisit pas son camp dans une guerre civile, selon Les Constitutions d’Athènes. Même en s’en défendant, il a du mal à ne pas donner l’impression que la guerre civile serait toujours un bien, un progrès.

Il en vient à parler des citoyens, mais en ramenant un certain Meyer à Carl Schmitt, nostalgique sans doute de l’unité politique dont rêvait Carl Schmitt en 1940 selon le slogan nazi bien connu ou « ein » est répété trois fois. Agamben dit que la dissolution extrême va avec la démocratie, dite « système politique de l’Occident » (p. 26).

Il affirme aussi qu’il faut oublier, selon certains, la guerre civile passée. Effectivement dans nombre de cas le silence sur le passé est affirmé par les protagonistes de guerres civiles comme le seul moyen pour l’apaisement du conflit. Pas de justice, pas de procès… Mais n’oublions pas Goethe : « Celui qui veut ignorer son passé est condamné à le revivre. » L’humanité par son silence excessif a favorisé le retour du nazisme, notamment lors du génocide des Tutsis (ces « Juifs de l’Afrique » selon l’imaginaire des Gobineau de la fin du XIXe siècle en Europe), ces « faux noirs » pour ne pas dire pire, que les auto-proclamés Hutus opposaient aux « vrais noirs » qu’ils étaient censés être, des « Bantous ».

Rappeler la Shoah, c’est mal alors ? Agamben se cache derrière les Grecs de l’Antiquité revus par Loraux, pour dire que se souvenir, c’est mâcher du ressentiment. La mémoire ferait du mal. Mais pourtant la mémoire est aussi celle de la fin des hostilités. Sinon, on est dans un présent sans fin, cette falsification de l’histoire que dénonce l’historien François Hartog (Croire en l’histoire). La mémoire est présentée comme une impolitesse, chez Agamben. Il termine en parlant de l’état d’exception, autre Leitmotiv de Carl Schmitt mais ce n’est pas notre sujet ici.

A la fin, Agamben a l’astuce de présenter comme le dynamisme de la vie ce que les démocrates considèrent comme le mal absolu, la guerre civile. « La stasis intervient pour recodifier en termes politiques les rapports familiaux » (p. 29). Il y a en fait une régression de la pensée politique, trop obsédée par le petit, et très hostile à la démocratie dite « occidentale » : le petit, c’est l’Un, la famille, la petite cité grecque : on pense à ce livre des conjurés de Tarnac, L’insurrection qui vient, qui veut tout détruire de notre société pour proposer comme utopie de remplacement de se retrouver pour bavarder au « coin » de ronds-points (détruits) tels les gilets jaunes du futur désastre. Voir plus bas.

La note finale d’Agamben est sur le terrorisme : « Le terrorisme mondial est la forme que prend la guerre civile quand la vie comme telle devient l’enjeu de la politique » : une phrase assez scandaleuse. Comme il a mis la guerre civile du côté de la dynamique de la vie, contre les vilains conservateurs, il met les tueurs du côté de la vie, une logique insupportable pour toute personne qui a du cœur. Et justement, on n’a pas le cœur de citer la dernière phrase (p. 31).

Contre ces théories très abstraites et polémiques sans véritable étude de la diversité historique, on lira avec intérêt La guerre civile, sous la direction de Jean Baechler (Hermann, 2018), livre dans lequel à l’occasion d’exemples précis de très diverses guerres civiles et apparentés, notre réflexion théorique se fait plus proche du réel que les théoriciens extrémistes cités précédemment.

Les plus démunis, les exclus, seraient apparemment les plus susceptibles de lancer une guerre civile, mais justement ils n’ont ni la puissance ni les moyens pour les coûts de coalition. Par exemple, les esclaves se sont rarement révoltés dans la Rome antique. Si on parle du « peuple », il craint l’instabilité et aussi il « sait » que les élites ont les moyens de l’emporter en cas de conflit violent. Mais si la situation devient instable (par la faim notamment), il se révolte parce que certains trouvent injuste d’être « ravalés » au sort des exclus (on pense ici notamment aux conséquences de la crise de 1929 en Allemagne).

Au sein des élites, parfois les anciennes élites se révoltent en voyant arriver les nouvelles élites. On peut penser à la Fronde en France.

Si l’on arrive à transformer en foule une population, un auditoire, les « coûts de coalition » peuvent par exception se révéler nuls (panique, lynchage, chasse à l’homme…), mais la faire devenir un groupe organisé peut être impossible, ou d’un coût prohibitif.

La guerre civile a peu de chance de trouver prise en démocratie, car si d’aventure on n’est pas content des gestionnaires de l’Etat, leur mandat étant temporaire on peut les remplacer facilement, sans guerre civile. Si l’organisation elle-même a des problèmes, on peut la réviser sans violence. Cependant nous assistons aujourd’hui à des mouvements divers d’extrême-droite (se disant parfois d’extrême-gauche), qui distillent la rumeur selon laquelle la « classe » politique est entièrement à rejeter, qu’elle est corrompue, et que le « système » est à mettre à bas très fortement. On utilise parfois le vieux thème maurassien du « pays réel » pour s’opposer à la légalité (le « pays légal »), en rejoignant le thème antisémite d’hostilité à la loi, qui, quelle qu’elle soit, favoriserait les Juifs (Carl Schmitt sur la révolution française, mais pas seulement lui).

Et puis un problème peut surgir en démocratie si les croyances religieuses se mettent à pousser les gens à vouloir uniquement des dirigeants « traditionnels », avec des risques de schismes conduisant à la guerre civile.

Si un régime est autocratique, entre deux tyrans la vacance du pouvoir est l’occasion de guerres civiles. Et puis il y a aussi le pouvoir qui attire, et crée des rivalités. Cependant l’émulation, la concurrence, cela peut être positif y compris pour le bien commun, sans guerre civile si l’accès est relativement ouvert et libre pour tous. Et il faut distinguer (ce que ne font pas C. S. et se disciples) les désaccords et divergences sur le bien commun, ses moyens, d’avec la guerre civile et l’inimitié.

Il peut s’installer des « habitudes » de guerre civile qui se transmettent, auquel cas n’importe quoi peut servir de prétexte. Notamment des argumentations irrationnelles (théories du complot notamment), des violences privées, des déséquilibrés « séduits » même en démocratie.

Quand la guerre civile est là, elle prend la forme de guérilla et de terrorisme quand il n’y a pas localement d’égalité des forces (mais parfois il y a une stratégie mensongère à se présenter comme faible, tels les Palestiniens quand ils se rattachaient pourtant au mouvement panarabe de Nasser très nombreux).

La guerre civile est-elle une guerre, ou relève-t-elle de la criminologie ? Il y a des groupes armés privés bien organisés. Les raids, les pillages, est-ce du privé ou du politique ? Il se peut que parfois un groupe privé conquière le pouvoir politique, pensons à l’influence de la Mafia, y compris sous la présidence de John Kennedy. Le jihad, est-ce du privé ? Il y a parfois déclaration de guerre contre les hérétiques et les infidèles en se réclamant de l’« umma », mais celle-ci n’est-elle pas un groupe privé, international ? Voire même, n’est-ce pas une catégorie relativement abstraite ?

Comment traite-t-on l’ennemi dans les épisodes de guerre civile ? En Egypte ancienne le vainqueur est présenté comme celui qui rétablit l’ordre primordial face au chaos. Le vaincu, son nom est effacé, son image martelée (on parle parfois de « damnatio memoriae »), il peut être privé de sépulture. Parfois, comme dans l’Egypte ancienne à la fin de la 2e dynastie (vers 835-790 avant notre ère), la guerre se termine par la partition du territoire (2 royaumes, puis 4), avec fin de la diabolisation de l’ennemi.

A Rome, à la fin de la République, la guerre civile prend des aspects étranges : ainsi, Cicéron dans les Philippiques essaie de déclencher une guerre civile ouverte contre Antoine présenté comme un citoyen-monstre, puisqu’il est pire qu’un étranger comme Hannibal en matière de déstabilisation. Cicéron échoue et sera assassiné. Après sa mort les soldats de Rome protestèrent à plusieurs reprises, et se battirent contre les civils de différents camps. Ils réussirent de façon éphémère, en 40, à imposer une « réconciliation ». Mais après un changement dans le recrutement des soldats, on se retrouva avec deux armées face à face. De plus Octavien, contre Marc-Antoine, fit voter des financements pour sa guerre civile en la déguisant en guerre contre la reine d’Egypte Cléopâtre VII.

Très souvent dans les guerres civiles les camps en présence évoquent des complots de l’étranger pour expliquer la guerre fratricide.

Après coup l’on dit que la guerre civile a eu un effet positif de réorganisation d’un monde qui avait changé. Cette idée de positivité de la guerre civile a été largement exploitée par des promoteurs d’insurrections, devenus aujourd’hui les promoteurs de l’insurrection permanente.

L’historien tant admiré Ibn Khaldŭn a une analyse de l’histoire où malheureusement il n’envisage pas ce que nous appelons proprement « guerre » : une guerre entre Etats. Ce qui compte pour lui c’est d’éviter la « fitna », la discorde au sein de la communauté : « umma ». Du coup il distingue quatre types de guerre, deux justes et deux injustes. Les guerres injustes sont les guerres dues aux passions, comme la vengeance, et les guerres entre « sauvages », qui veulent piller, sans but politique. Les guerres justes sont pour lui le jihad, qui est selon lui prescrit par la religion, et les guerres des dynasties contre les rebelles à leur pouvoir. On voit que pour lui mieux vaut un prince injuste que la révolte. L’histoire montre une difficulté à distinguer dans le monde musulman guerres civiles et guerres entre Etats. Les révoltes continues rendent difficile de parler d’autorité d’Etat, par manque de stabilité. Selon Pierre Guichard (op. cit. p. 75) « l’idée d’un roi législateur est étrangère à l’Islam sunnite. » Mais en fait les Almahades avaient fini par sortir de la guerre civile par un Etat très puissant, et ce sont les guerres avec les chrétiens qui l’ont vite affaibli.

En prenant l’exemple des Aztèques au XVe siècle un auteur s’inquiète ainsi : lorsque la guerre civile apparaît comme un éclatement, un démembrement, on risque de présenter l’unification comme nécessaire par n’importe quel moyen.

Le Japon peut nous montrer qu’une des causes d’un conflit interne peut être la volonté de transformer un pouvoir militaire en pouvoir politique.

Aux Etats-Unis on évite l’expression de « guerre de sécession », qui mettrait l’accent sur la responsabilité du Sud (la Caroline du Sud fut la première à faire sécession). Donc les habitants de ce pays préfèrent parler de guerre civile. Le discours de Lincoln du 16 juin 1858 décrit un conflit « intra-familial », et parle d’une « maison divisée contre elle-même ». On est proche de la théorie de Platon dans la République V. On défend l’idée d’une reconstruction, mais en fait ce sera la construction d’une unité non préalable (il y avait des divisions à l’intérieur de chaque famille). Apparemment le Sud a perdu, mais en réalité après la guerre civile on romance sur la vie dans le Sud, et puis ils ont obtenu la ségrégation raciste qui a duré jusqu’au milieu du XXe siècle et laisse encore des traces dans les mentalités.

En Russie en 1917 deux révolutions sont en cours en même temps : la révolution libérale et la révolution paysanne, les bolcheviks ne les ont pas initiées. Au début ils croient que le déterminisme historique va faire surgir « naturellement » le socialisme des décombres. Puis ils décident d’en profiter. Ils se mettent à avoir un discours qui trouve de la valeur à la guerre civile. Lénine dit au Congrès des Soviets le 24 janvier 1918 : « On brandit contre nous le slogan : « A bas la guerre civile ! » Qu’est-ce que cela veut dire ? La guerre civile contre qui ? Contre les saboteurs qui se sont laissé acheter, consciemment ou non, peu importe ? A toutes ces accusations de guerre civile nous répondons : oui, nous avons ouvertement proclamé ce qu’aucun gouvernement ne pouvait proclamer. Nous avons commencé la guerre contre les exploiteurs et nous la poursuivons. » :  D’autres discours vont dans le même sens, notamment en août 1918 : « Toute grande révolution, et surtout toute révolution socialiste, est impensable sans guerre intérieure, c’est-à-dire sans guerre civile. » Puis il militarise ses troupes. Il dit à Piatakov : « La guerre civile est aussi une guerre, par conséquent elle doit aussi ériger la violence en lieu et place du droit » (cité op.cit. p. 112). La convergence avec l’idéologie nazie de Carl Schmitt et consorts est ici on ne peut plus claire. Il est vrai que Lénine, lui, n’a pas vu les exterminations qui sont bien postérieures à sa mort. Le régime soviétique se vécut constamment en guerre civile, avec des mythes divers de « l’ennemi infiltré ».

Certains refusent de parler de guerre civile à propos de leurs conflits internes, comme en Colombie. La raison en est que ce serait reconnaître une partition du pouvoir, aucun camp n’ayant la souveraineté d’Etat. Y a-t-il des civils dans ces guerres civiles, ou en Colombie par exemple (et peut-être en Afghanistan) ne dérive-t-on pas vers le brigandage et le trafic de drogue ? Certains disent qu’il ne s’agit pas de guerre civile mais de guerre contre les civils, dans ces « nouvelles guerres », ou de guerre contre la société. Au Liban Ahmed Beydoun parle de « guerre incivile » (Le Liban, itinéraires d’une guerre incivile, Karthala/CERMOC, Paris, 1993). Les rebelles colombiens ont dit que le gouvernement colombien était illégitime et ne tenait que grâce au soutien des Etats-Unis. Les groupes divers sont tels parfois qu’il est difficile de savoir qui contrôle qui, qui est ami et qui est ennemi. Il y a aussi des « ennemis complémentaires qui ont tous intérêt au trafic de cocaïne, il y a des accords entre guérilleros et paramilitaires pour ne pas interrompre la « guerre civile », en se justifiant dans leur existence l’un du fait de l’autre et réciproquement. La guerre civile « moderne » est atroce, avec une stratégie raisonnée et des actes horribles, un mélange de modernité et de culte du primitivisme dans les crimes.

On est parfois fasciné par les pirates, ces ennemis hors Etat. Saint Augustin dans La Cité de Dieu (L.IV, ch. IV) cite un pirate : il dit : « Comme je n’ai qu’un petit navire, on m’appelle pirate, et parce que tu as une grande flotte, on t’appelle conquérant. » Cela rappelle ce discours du soi-disant faible, capable d’horribles méfaits, sur le prétendu fort, un discours qui parle de « terrorisme d’Etat », et de petit David en donnant aux Juifs le rôle de Goliath, ce qui est assez risible vu le récit biblique concerné. S’est élaboré un mythe des pirates comme seuls libres dans les temps pré-révolutionnaires. Aujourd’hui aussi parfois le brigandage est présenté comme ayant, contre toute évidence, des mobiles nobles, comme dans le delta du Niger où on prétend qu’on s’oppose aux compagnies pétrolières et au gouvernement du Nigéria. Il y a aussi les pirates somaliens : on gomme les tortures subies par les marins victimes de ceux-ci, on parle de « représailles » à la pêche industrielle et aux déchets occidentaux. Les pirates font des guérillas dans des lieux où ils disposent de replis innombrables, tels des îles multiples, des golfes, etc. Aujourd’hui les pirates bénéficient des GPS, ils ont moins besoin de savoirs, ils peuvent être des marins très inexpérimentés, jouant sur leur réputation de cruauté.

Ils revendiquent quelques règles : partage du butin, serments, primes, « accidents du travail ». Ils clament leur identité de pirate et leur « courage ». Ils renversent les rôles à l’occasion dans leur propagande. Ainsi en 1720 Charles Bellamy dit avant d’être pendu : « Ils nous font passer pour des bandits, ces scélérats, alors qu’il n’y a qu’une différence entre eux et nous, ils volent les pauvres sous couvert de la loi tandis que nous pillons les riches sou la protection de notre seul courage. » Les pauvres ont bon dos, c’est toujours aujourd’hui la même histoire de « Robin des bois » auto-proclamés qui gardent pour eux l’essentiel de leur butin et parlent de terrorisme d’Etat à propos des démocraties dotées de lois de de respect du droit. A propos des efforts pour semer la confusion dans les esprits sur le bien et le mal on pourra se reporter à mon livre La confusion du bien et du mal – le diable imitateur (L’Harmattan).

Cicéron désigne le pirate comme « l’ennemi commun à tous » (2e action contre Verrès ; « Sur les supplices », et Traité des Devoirs L. III, 101). On essaie aux 13e-14e siècles de légiférer de façon internationale pour éviter les représailles des particuliers qui entraîneraient la plus grande confusion : pour attaquer en bateau il faut avoir une « lettre de représailles » émanant de l’Etat pour autoriser l’activité guerrière de la part d’un particulier. On établit une gradation entre les ennemis : Bartole écrit : « Les ennemis [hostes] ne sont pas comparables aux pirates [pyrates], car ces derniers ont renoncé, de droit, au principe même de la bonne foi » (« De captivis et postliminio reversis rubrica », cité op.cit. p. 181 dans l’article de Michele Battesti « Le fait piratique ou la « guerre » contre l’Etat », p.167-184). Cette référence à la bonne foi est très intéressante, et pourrait être utilisée pour étudier en détail le livre L’insurrection qui vient (Ed. La Fabrique, 2007, par « le Comité invisible »), notamment quand ce livre décrit notre démocratie réelle comme les différents cercles de l’enfer. Cicéron désignait le pirate comme l’ennemi du genre humain (hostis humani generis). On a gardé cette appellation longtemps, mais son usage ayant été déplacé sur les Juifs par les Nazis, on a arrêté de l’utiliser après la Shoah. Contre les pirates on a essayé diverses conventions, mais sans accord réel de tous les Etats. On a décidé que les pirates relevaient du droit commun (jus cogens). Tout Etat peut (et non « doit ») se saisir d’un pirate. Si les Etats veulent exercer leur « compétence universelle » cela doit faire partie de leur droit national. C’est le cas de la France mais comme très peu d’Etats ont accepté la répression est de facto inexistante ou presque internationalement. La France juge les actes de piraterie hors de France quelle que soit la nationalité du navire ou des victimes, si les pirates sont appréhendés par des agents français.

Ces « combattants illégaux » comme les autres relèvent-ils donc plutôt d’opérations de type policier dans le cadre de la lutte contre insurrectionnelle ? Leur impunité est grande.

Certaines guerres civiles sont ouvertement réactionnaires, telles les révoltes paysannes en France qui ne voulaient pas vraiment renverser le pouvoir, contrairement à des versions mythologiques du XIXe siècle qui ont adopté un parti pris misérabiliste comme si les révoltés n’obtenaient jamais rien ce qui est faux. Ils rêvaient d’un retour à un passé largement imaginaire de droite justice. Parfois ils frappaient des boucs émissaires, car ils ignoraient jusqu’au nom de responsables éventuels de détournements d’impôts ou d’autres choses de ce genre, et ils pensaient que le roi était mal entouré. Il fallait du temps pour que l’Etat central soit mis au courant, et encore du temps pour amener l’armée sur place, mais alors la révolte cessait très vite, les meneurs étaient condamnés à mort par dizaines. Et puis la stratégie d’apaisement était d’oublier, d’un oubli total, avec l’abandon des poursuites et un interdit de vengeance adressé à toutes les parties. Il y a des cas aussi où les « guerres civiles » viennent de ce que des gens ont suivi un imposteur qui se prétendait roi (ou tsar) légitime. Cette solution de l’impunité et de l’oubli a pu favoriser les tentatives de coup d’Etat utilisant la guerre civile.

Encore une révolte paysanne, compliquée d’une dimension religieuse : lors de la guerre civile mexicaine des « Cristeros », déclenchée au début du XXe siècle par l’interdiction gouvernementale du culte catholique, les Cristeros se vécurent comme des « nouveaux Macchabées » (allusion à l’histoire juive), et puis ils n’aimaient pas la réforme agraire, qui expropriait le propriétaire privé ancien sans leur donner la terre. Les paysans voyaient la religion comme de l’ordre du familial. Ils voyaient d’un mauvais œil les hommes nouveaux qui étaient fonctionnaires, commerçants, chefs agraristes. L’Eglise est plutôt contre le mouvement, et négocie secrètement avec l’Etat. Entretemps, il y a eu 250000 morts, 2 millions d’exilés. Dès que les cultes reprennent la guerre se termine. Difficile pour les marxistes d’expliquer cette révolte contre un gouvernement marxiste.

On se demande parfois avec de bonnes raisons si on a affaire à une guerre civile, ou à une guerre entre Etats. La guerre d’indépendance contre Napoléon, en Espagne, n’était-elle pas en partie une guerre civile ? Et inversement la guerre civile de 36-39 n’est-elle pas une guerre internationale très cruelle ? L’armement est russe, italien, allemand, l’Italie fasciste envoie 30000 miliciens et 43000 soldats, il y a aussi 19000 Allemands du régime nazi, il y a aussi 10000 Portugais, 700 Irlandais et 70000 Marocains du côté « franquiste », et en face du côté républicain il y a (seulement) 35000 brigadistes internationaux et 2000 Soviétiques. Pour ce qui est de la Corée le gouvernement de Corée du Sud nie qu’il y ait guerre civile, conflit fratricide : le 28 août 1948 le Premier Ministre sud-coréen, Yi Pŏm-sŏk, dit : « Ces troubles n’ont été ni une « guerre civile » ni une « mutinerie » ou une « rébellion », mais l’activité terroriste des communistes […] ». Un historien qui a dit que les Etas-Unis avaient envenimé un conflit lié à « une guerre civile d’unification » est puni de deux ans de prison, en Corée du Sud. Les Coréens sont trop nationalistes pour admettre une guerre civile, même si l’on en faisait porter la responsabilité sur la Corée du Nord. Ils préfèrent accuser les Russes. Or, les archives soviétiques montrent les demandes répétées à Staline de Kim Il-sŏng, et l’extrême réserve de Staline (op. cit. p. 286). Il y a eu un massacre de 400000 Coréens en Corée du Sud, qui prétendait faire œuvre thérapeutique en tranchant le membre malade, une métaphore biologique qui rappelle bien des théories nazies et prénazies sur le « corps » politique.

La guerre civile conduit en général à une extrême confusion, qui provoque parfois des réactions de séparation très arbitraires y compris du point de vue ethnique, avec des références à des « ethnies » en réalité complètement mythiques, comme dans la distinction-séparation Hutus-Tutsis qui présida au massacre de type nazi du Rwanda. En Algérie lors de la guerre civile les stratégies des uns et des autres brouillent la possibilité d’une victoire quelconque. On accuse les services de sécurité d’organiser les massacres du GIA. Les milices tapent parfois à côté, « se trompant de cible ». Il y a des « faux barrages » établis par des présumés islamistes se faisant passer pour des agents des forces de sécurité. C’est très compliqué. Les exactions deviennent totalement hors contrôle, notamment en migrant vers la campagne. Dans cette guerre civile aussi, on choisit comme réconciliation d’« oublier ». On réintègre les guérilleros islamistes dans l’Etat, on ne s’occupe pas des disparus. Ce sera plus tard qu’on indemnisera les familles. L’Etat algérien essaie de distinguer entre salafistes et salafistes, de se concilier les civils, mais la crainte de voir arriver les islamistes au pouvoir conduit à un effort dans les prisons, les mosquées, les écoles, la radio, la télévision, les films… Quand le printemps arabe arrive le gouvernement algérien y voit un complot du Qatar.

On voit que bien souvent pour sortir de la guerre civile il a fallu renoncer à la justice, à la vérité, au souvenir. Il s’agit pour prévenir les guerres civiles de réformer à temps les institutions quand le monde a changé. Il s’agit aussi de renforcer le respect de soi des individus, sans compter sur les familles, ou sur les « ONG » plus ou moins noyautées par des groupes politiques très douteux, pour l’aide sociale. Si militarisation de la société il doit y avoir quand les signaux sont au rouge par rapport à l’international ou par rapport aux volontés séparatistes, cette militarisation doit se faire de façon très centralisée par un gouvernement sûr de son unité, en luttant contre le regroupement à prétention ethnique :  au Rwanda la revue nazillonne Kangura qui parlait de « solution définitive » écrivait en 1992 : « La nation est artificielle mais l’ethnie est naturelle » (cité op. cit. p. 298). Il s’agit de faire vivre l’inverse : l’Etat comme stable et « naturel », en confiance, et l’ethnicisme comme artificiel. Enfin il faut aider les individus à ne pas se laisser instrumentaliser : prenons garde à ce slogan de Che Guevara dans les années 50 : « Le révolutionnaire doit être une machine à tuer. » Cette confiscation de la révolution doit être empêchée, à la lumière des révolutions pacifiques, qui sont politiques, scientifiques, artistiques et poétiques.

Quelques mots pour finir, sur la guerre civile dont nous menacent les black blocs et autres groupes style Tarnac. Elle est sans négociation et sans limite dans la dissolution de tout ce qui est grand en tout petits bouts. « Le territoire sera découpé en zones toujours plus étanches (L’insurrection qui vient, par le soi-disant « Comité invisible », La Fabrique, 2007, p. 11), donc allons-y, séparons ! « Le problème est de croire que le moi est permanent » (p.16), donc effritons. Devenir autonome ? C’est ne plus travailler, c’est voler, squatter (Ibid.), et choisir la folie pour s’aimer. Cesser d’être sédentaire c’est se déplacer sur le mode du raid et de la razzia. En même temps, il s’agit de bloquer tout mouvement, notamment il est beaucoup question dans le livre de court-circuiter et de faire sauter l’électricité. On a vu en effet que les groupements devaient être petits et étanches, or les mouvements favorisent les contacts et les échanges, voire les mélanges. Contre les « écolos-économes » il s’agit d’exproprier-déposséder. Il faut selon eux viser la perte de contrôle généralisée (p. 66) : « Nous ne voyons d’autre option réaliste que de « casser la barraque » au plus tôt, et de tirer parti, d’ici là, de chaque effondrement du système pour gagner en force » (p. 67). Et bannir la littérature français (p.72-73)…

Le discours et l’action sont dans un cadre de prophétie auto-réalisatrice. Sans risque de rencontrer des argumentations ou des objections par isolement sectaire : « Sont tout particulièrement à fuir les milieux culturels et les milieux militants », est-il dit dans l’admiration explicite des black blocs (p.88).

La méthode dans sa généralité est présentée comme l’effort de frauder, de reconstituer des bidonvilles supposés rendre ingénieux (ça dépend qui ! On a vu la ZAD de Nantes) (p. 100), et d’être radicalement ingouvernables (ce qui est sur ce dernier point une pensée traditionnelle de l’extrême-droite en démocratie). On parle de systématiser, méthodiser les « incivilités » pour qu’elles « confluent dans une guérilla diffuse, efficace, qui nous rend à notre ingouvernabilité, à notre indiscipline primordiales » : nous en sommes à l’effort de devenir totalement sauvages, comme il n’y en a jamais eu dans l’humanité.

L’invisibilité n’est pas ici à plaindre, elle est recherchée par ce « Comité invisible » comme dans les sociétés les plus secrètes, les blanquistes, les black blocs : « Plus tard la visibilité nous trouve, plus forts elle nous trouve. »

Et l’adversaire devient l’occupant, vu le refus de reconnaître l’Etat et donc sa police. La guérilla sera une « multiplicité mouvante » plutôt qu’un peuple en marche (p.105).

L’argent est rejeté comme mauvais parce qu’il facilite les échanges et met en contact avec l’étranger…

Il s’agit (p. 111) de « saboter toute instance de représentation ». La palabre sert d’alibi pour ne plus écouter et abolir les assemblées, et les assemblées générales (abolir les AG a été un projet assez bien engagé d’un dirigeant du PS ces derniers temps).

Finalement il faut présenter la démocratie comme un marché de dupes. Le livre incite à rejeter le respect du droit et des lois en parlant de « fanatiques de la procédure » (p. 113). Bref, on doit être hors de soi et hors de la loi et hors d’un chez soi ou d’un « chez toi » amical, selon ce programme qui fit feu de tous bois quand les gilets jaunes se portèrent sur les carrefours.

L’individualisme n’est pas pour autant bien vu, c’est « la masse » qui est recherchée comme un miracle festif à la Nuremberg : si les gens sont présents au même endroit, « il y a quelque chance que se produise une de ces prises en masse, l’un de ces phénomènes de cristallisation collective où une décision prend les êtres dans leur totalité ou seulement pour partie » (Ibid.). Des lecteurs de Stendhal ? Quant aux grandes villes, Paris deviendra de moins en moins à part, en étant traitée en « simple cible de razzia, comme pur terrain de pillage et de ravage » (p. 122).

Une question vite écartée, comment tout bloquer sans mourir de faim soi-même ? (p. 115)

On voit que souvent la guerre civile peut être voulue en permanence et pour toujours, avec une relative impunité de ceux qui l’on déclenchée ou exploitée au-delà de toute limitation de la cruauté. Ne pouvant être que nuisible en démocratie où les conflits peuvent se dire et se résoudre pacifiquement, elle est la volonté de groupes parfois internationaux qui haïssent l’élaboration d’un droit national ou international protecteur des individus.

Et parfois aujourd’hui en 2021 on se dit que bien des signaux d’alarme sont allumés en démocratie concernant la possibilité d’une guerre civile en raison de la pénétration d’une certaine propagande jusqu’au fond des quartiers et des campagnes.

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