L’écologie sert-elle de prétexte à la dictature ?

Les scientifiques se plaignent d’un manque de contrôle sur le discours concernant l’écologie. Il semble que bien souvent on mélange la science avec l’esthétique, la poésie, le romantisme ce qui pourrait être charmant dans la conversation, mais en fait on prive la science de son autonomie et on prive la morale de son indépendance (voir Bruno Latour, Politiques de la nature). Et en matière de politique, n’y a-t-il pas des règles y compris sur le terrain intellectuel ? La nature est souvent en politique le prétexte pour anéantir la liberté humaine, une nature d’ailleurs bien souvent peu prise en compte en réalité. Alibi pour le conservatisme d’un côté, pour la sauvagerie de l’autre, la nature doit être débarrassée de son rôle de prétexte.

Il est bien commode de se faire le porte-parole de la nature : elle est muette, elle ne peut protester. Est-on le porte-parole légitime de qui ne peut protester et hors de tout cadre légal ? Seule la science humaine la plus scrupuleuse peut confronter le discours humain à la réalité et peut en démontrer la fausseté. Or la science nous dit qu’il est très difficile d’avoir une connaissance totale de quelque milieu que ce soit, tant les interactions sont complexes. Et puis peut-on faire entièrement confiance à un scientifique qui parfois sort de son domaine ? Au XIXe siècle la « science » officielle biologique a développé des thèses racistes parfaitement monstrueuses sous prétexte d’évolutionnisme et en prétendant, sordide imposture, à la vérification expérimentale. D’où l’importance de l’épistémologie.

Concernant la place de l’humain dans la nature, une sorte de haine de l’homme actuel s’est développée de plus en plus ces temps-ci, avec un mythe occidental de la perte du sens ancestral de la vie intime avec la nature, d’un côté, avec un « transhumanisme » d’un autre côté qui pratique le mépris de l’humain au profit d’un constructivisme aveugle au nom de la modernité. Des politiques sournois sont à l’affut, par exemple autour de Pierre Rabhi et sa famille, par exemple autour de la « charte mondiale de l’environnement » (1982) qui comporte ceci : « Toute forme de vie est unique et mérite d’être respectée ». La haine de l’humain va du côté de l’écologie profonde avec un « biocentrisme » qui critique le principe d’utilité. Cependant il y a bien un problème du côté de la classification des « nuisibles » et des « nuisances ».

Nous avons tendance à opposer l’homme et le monde, le doute pouvant s’installer sur la bienveillance de ce monde à l’égard de l’homme. Pourtant le doute cartésien qui est allé jusqu’à la négation de l’existence d’un « monde extérieur » a grâce à la démonstration de l’existence d’un Dieu créateur bien intentionné démontré in extremis que nos sensations attestent bien qu’il y a un extérieur au « Je » qui pense. Et Descartes dans le Discours de la Méthode dit que la nouvelle science, galiléenne, en concevant le monde naturel comme un jeu de forces, va en permettre la maîtrise pour le plus grand bien du progrès technique.

Mais cet extérieur, est-il si extérieur ? Le vivant est-il extérieur à son milieu ? Avec son goût du paradoxe Bruno Latour, p.23 de son livre Où suis-je ? (Ed. La découverte, 2021), écrit : « Il n’y a pas d’environnement », le « milieu » ou supposé tel a été depuis des millénaires transformé par des milliards de vivants qui ont rendu la Terre favorable par leur travail : « Cette idée d’environnement n’a guère de sens puisque vous ne pouvez jamais dessiner la limite qui distinguerait un organisme de ce qui l’entoure (Ibid.).

Qu’est-ce qui a mal tourné alors dans le travail humain ? Comment la tension vers la transformation en un intérieur-milieu idéal de notre maison-Terre a-t-elle conduit au risque inverse, à savoir un milieu hostile pour demain à force d’évacuer les « nuisibles » ? Ce qui est en cause n’est-il pas une structure mentale politique aberrante ? Et malheureusement il semble bien que les écologistes aient la même obsession des « nuisibles » et de « nuisances »…

Or, sans ces insectes souvent jugés « nuisibles, qui volètent ou rampent autour de nous, pas d’oiseaux, entre autres, et pas de fécondation des arbres et des plantes. Sans les « nuisibles » oiseaux qui mangent les récoltes (rappelons-nous la Révolution culturelle où des millions d’oiseaux ont été tués par l’épuisement volontairement organisé qui obligeait un milliard de Chinois à faire des bruits effrayants en continu), pas de germinations de multiples plantes et pas d’engrais, sans chats qui tuent parfois les oiseaux, il y a des invasions de rats, comme actuellement en Australie. Sans vaches pas de méthane, mais pas de lait non plus. Si les humains disparaissent, il n’y aura personne pour entretenir les centrales nucléaires et prendre soin des déchets nucléaires. Et que sait-on des virus sans lesquels peut-être jamais la vie ne serait venue sur Terre ?

Alors bien sûr on parle de maladies, de pathologies, d’anomalies, et on trouve des techniques de guérison, de redressement, de réparation. Mais avec des effets dits « secondaires », un peu comme on parle de « dégâts collatéraux » dans les guerres. Et puis notre vie s’allonge, certes, et permet une forte natalité. Mais avec de l’appétit, de la soif, des besoins de « purification » des eaux usées, ou des eaux salées.

Les inquiets qui ont de l’avenir stockent, pour eux et leurs enfants, bien plus parfois que ce qu’ils pourraient consommer en une vie. Car l’animal humain est à la fois particulièrement prévoyant et particulièrement fou, fou d’angoisse notamment, et il est saisi depuis toujours du désir (non-vivant ?) d’immortalité. Alors quel rapport à la mort et à la destruction serait politiquement raisonnable ?

Par exemple, il paraît à certains raisonnable de brûler les corps morts. Mais n’est-ce pas infiniment plus polluant que d’enterrer les morts en pleine terre ? D’accepter qu’ils nourrissent la terre et ses habitants végétaux et animaux ? Les risques d’épidémie ainsi produits sont-ils prépondérants sur les risques de stérilisation de la planète ?

Que peut-on détruire de la ville qui contribue à redynamiser la vie sur terre ? On a commencé à réintroduire un peu de désordre, des plantes poussent « en désordre » au pied des arbres, et bientôt dans les rues et sur les balcons. La « pelouse » diminue au profit de milieux nouveaux, des ruches apparaissent qui terrorisent certains passants, car notre désir d’aventure est bien atrophié de nos jours, les ours des Pyrénées sont aujourd’hui des intrus pour bien des habitants, et les lapins ont été chassés des aéroports mais les aéroports n’ont plus la cotte.

Les milliards d’interactions entre les vivants, les milliards d’interactions même entre nos cellules, et notamment nos cellules nerveuses, rendent presque impossible la certitude de l’avenir même proche de notre vie. Ces interactions vont avec des stratégies de survie, de mise à mort de l’autre, et même parfois de suicide et d’expédition suicidaire. Une de ces stratégies est de maintenir son milieu. Changer de place, franchir une frontière, c’est souvent pour un vivant se condamner à péricliter, voire mourir. On a bien compris cela parfois en tendant à une civilisation planétaire unique, avec par exemple des chaînes d’hôtels à peu près identiques tout autour du monde. Ne pas être « dépaysé ». Pourtant ce qui est au-delà de l’apparente frontière de notre milieu, de notre cité, de notre Etat est très utile aussi à ce qui est vivant à l’intérieur. Et l’aventure est à nos portes si nous le voulons encore.

Ce qui est en cause, c’est de vivre autrement au même endroit. Que faire ? Que ne pas faire ? Respirer est-il toxique pour la planète ? Où bien n’est-ce pas une certaine conception de l’économie-reine, ou dictatrice ?

Il faudrait que l’économie redescende un peu sur terre. La nature n’est pas là pour confirmer à tout prix les chiffres, comme du temps de Staline et Lyssenko où si la nature, la réalité, ne confirmait pas les chiffres elle devait être punie, car elle avait tort – à vrai dire c’étaient les « dénonciateurs » des erreurs et des mensonges qui étaient punis. Aujourd’hui c’est la nature dont l’humain en son ensemble qui est punie, par exemple parce que le glyphosate tue les abeilles qui ne fécondent plus ni la nature, ni l’agriculture, de ce fait. On ne peut dire éternellement que ce sont les défuntes absentes de tout bouquet qui ont tort…

Il ne faut pas croire que les économistes soient à fond de cale dans les infrastructures et le cambouis. Ils sont, comme les scientifiques la plupart du temps, devant leur ordinateur, mais eux ne savent pas très bien coder, et changer le logiciel en fonction des contraintes nouvellement révélées, des paramètres autrefois inconnus, sans parler de quelques plaintes prolétaires ou syndicales.

Bien souvent les économistes ont cru pouvoir « biologiser » le destin des entreprises, en prétendant à la mode fasciste que la sélection des plus « forts » sortait « naturellement » des concurrences féroces et non compensées. Il ne fallait pas « fausser le jeu » (voir Hayek, prix Nobel d’économie, Sorman en France, etc.). Les humains qui prétendaient analyser et corriger raisonnablement l’économie non pas sur le papier, mais dans le réel, étaient traités de prétentieux impuissants – il est vrai qu’on les nourrissait de cette sorte de bromure professionnel qu’est l’espoir hiérarchique. Je me souviens d’un article du Monde, il y a quarante ans, dont l’auteur écrivait, sans rire, que telle courbe décrivant l’évolution de l’économie, qui ne collait pas depuis des années, était finalement confirmée … par l’évolution des quelques mois précédents. La carte n’était pourtant pas vraiment le territoire. Je ne sais pas si la courbe a été finalement abandonnée. Il est vrai que « de nos jours, le monde où l’on vit ne se superpose que rarement au monde dont on vit » (Bruno Latour, Où suis-je ? p.97).

Cependant, le piège serait de trop vouloir « s’enraciner ». Le philosophe Emmanuel Levinas disait à juste titre contre Heidegger qu’un être humain n’est pas un arbre. Il est fait pour sortir et pas seulement pour rester assis sur un imaginaire « territoire ». On est très déçu, en lisant le livre cité ici de Bruno Latour Où suis-je ?, de trouver p. 113 une « fine allusion », comme en passant au « nomos de la terre » cher au Nazi Carl Schmitt (voir plus bas la citation de la p. 185). Et pas pour s’en échapper, au contraire, mais pour dire que la terre de nos ancêtres doit faire la loi sur nous. Autant dire que la femme dont B. L. parle, Sarah Vanuxem, « sera jugée à sa capacité de décider de la fécondité ou de la stérilité des formes de vie auxquelles son sort est désormais mêlé » (ibid. p. 113-114). L’écologie est ici une fois de plus facteur d’esclavage, d’impossibilité voulue à se mouvoir, l’exil et le voyage étant du coup une trahison : un confinement volontaire par discipline schmittienne… Il déclare p. 139 : « Les universels à l’ancienne, empruntés à Univers, n’ont pas cours sur Terre. » Il s’agit donc de « rapetisser » l’universalisme sous prétexte de retour à la terre, de volonté « terre à terre ».

Le retour à la terre est même une sacrée chute morale si l’on n’y prend pas garde. L’auteur nous fait craindre le pire quand il semble regretter que son ennemi ne soit pas plus reconnaissable : « Je veux bien avoir des amis et des ennemis, mais je voudrais qu’ils s’organisent en lignes à peu près reconnaissables […] Je ne demande pas que mes adversaires portent un uniforme, mais quand même, qu’on sache les reconnaître » (Ibid. p. 144). On sent comme une mauvaise odeur, une pollution morale assez fétide. Mais la suite du texte semble nous dire de réagir à cette tentation, et d’abolir la haine de l’autre, quitte à la retourner un peu sur soi, temporairement : « me voici encore une fois jeté hors de toute appartenance » (ibid. p. 146). Le monde aussi ! Car son diagnostic p. 147 n’est pas mauvais : notre monde commun n’est pas du tout commun, on ne nomme pas les choses de la même façon, et ces mots sont matière à conflit, la « viande » par exemple, ou les vaccins. Dans la guerre que nous menons pour la survie de la Terre, il est déraisonnable pour ne pas dire pire de s’opposer en deux camps, nous dit finalement l’auteur, et il nous dit qu’il faut « cesser de vouloir « remplacer ce monde par un autre » (Ibid. p. 150). La peur du « grand remplacement » revisitée ? Les presque dernières lignes du livre, dans une partie intitulée « Pour en savoir un peu plus », explicitent le rapport de l’auteur au Nazi Carl Schmitt : « Le Nommos de la Terre vient, bien sûr, du livre décisif de Carl Schmitt, Le Nomos de la Terre dans le droit des gens du Jus Publicum Europaeum [suit l’édition récente en français] ; sur la nouvelle notion d’espace impliquée par Schmitt, voir mon « How to remain human in the wrong space ? A comment on a dialog by Carl Schmitt » (Ibid. p. 185).

Prendre des leçons d’humanité chez C. Schmitt, cela ne manque pas de sel ! On attend SANS impatience ce futur article. Voilà l’écologie bien mal servie, une fois de plus, par un penseur français contemporain, hélas.

2 réponses

  1. Avatar de Louise Salmone

    Merci pour cet article, je vais rester sur la piste (du vivant… 🙂 ) de Baptiste Morizot, à très bientôt de vous lire

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    1. Avatar de coiraultneuburger

      Une piste intéressante merci

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