Il y a un problème de transmission. En un sens les prophètes se doivent d’être limpides s’ils veulent vraiment alerter. De l’autre côté l’alerte, si elle doit traverser les siècles, doit avoir un caractère « mystérieux » ouvrant largement au « décryptage », à l’interprétation de chaque siècle, de chaque individu.

Les cabbalistes sont dans une attitude qui peut paraître contradictoire : ils disent qu’il y a un secret qui ne peut être publié, et en même temps ils se revendiquent d’une tradition, d’un « message » se transmettant de cabbaliste à cabbaliste à travers les générations. Qabala veut dire « réception », d’où « tradition ». Alors, la tradition fait-elle bon ménage avec la vérité « révélée » ? Quel est le caractère « caché » de l’Eternel ?

La prophétie étant écrite exige un oral, elle a un style poétique.

Le prophète est-il un laïc ? Voire un « laïque » ? Il y avait des prophètes « professionnels » parfois raillés par les grands prophètes qui les accusent de donner des bonnes nouvelles par démagogie. Dans la Bible, 1 rois 22, 4-40 (et 2 Chr 18, 5) on parle de plus de 400 prophètes pour conseiller le roi d’Israël, mais le roi va chercher à consulter aussi le seul individu qui ne dit pas ce qui lui fait plaisir, et qu’il déteste pour cette raison : Micaia. Mais finalement le roi Ahab le met en prison et fait ce que l’ont encouragé à faire unanimement les 400 autres prophètes. Mal lui en a pris, il meurt dans le combat. Les grands prophètes font figure de marginaux et sauf exception ce ne sont pas des cohanim, ni des rois. Saül avant d’être roi va errer avec des prophètes qui traînent ici ou là et va prophétiser avec eux. Amos en 7, 14 dit de lui-même : « Je ne suis ni prophète ni fils de prophète. » C’est qu’il y a l’idée d’un appel non identifiable à un pouvoir en place ni à une famille. Ainsi Samuel enfant entend une voix et croit un moment que c’est celle du Grand Prêtre, qui lui explique que non.

On dit que les prophètes sont « exaltés » pendant la prophétie. L’un d’entre eux demande au Sanhédrin qui l’a convoqué de la musique pour se mettre en condition. Parfois ils s’affirment comme contraints par l’Eternel, ce qui écarterait l’idée d’un goût du pouvoir personnel. Jonas est un cas emblématique en ce qu’il tente d’échapper à la prophétie. On a le cas étrange d’un non-juif, Balaam, appelé pour maudire le peuple d’Israël et qui obéit à l’inspiration divine et le bénit. Jérémie a cette parole à l’égard de l’Eternel : « Tu m’as séduit, tu m’as fait violence. »

Parfois au lieu de parler ils font des gestes à valeur symbolique, gestes « étranges », comme se mettre à nu, rapprocher deux bouts de bois, épouser une prostituée, etc. Leurs rêves sont parfois des visions, que l’Eternel ou un ange leur interprètent, ou pas…Et en un sens le début de la Torah peut être interprété comme une vision de Moïse à qui est attribuée l’inspiration de la Torah.

Parfois ils font des miracles, ils agissent sur le cours des événements : guérisons d’Elie ou d’Elisée (lèpre, enfant « mort »), ou arrêt du soleil (ce qui scandalisait les philosophes du 18e siècle par rapport à leurs idées de lois naturelles). Il y a parfois un doute par rapport au paragraphe précédent : Jérémie qui jette un vase à la porte de Jérusalem fait-il une annonce, ou provoque-t-il l’écrasement de la ville ? L’action se ferait par l’usage de la parole ou du geste symbolique. Pour Jérémie on opte plutôt vu le reste de sa vie pour une simple annonce. Certains disent qu’en fait c’est l’avenir qui agit sur l’esprit du prophète.

Mais parfois la prophétie du prophète ne se réalise pas, car du fait qu’il l’a dite les humains ont changé de comportement : c’est le cas de Jonas quand il se décide à prophétiser. Peut-on dire que c’est une prédiction mensongère ? Non. C’est une prévision qui est énoncée à des fins « thérapeutiques », comme en médecine : si l’on prévoit l’issue fatale d’une appendicite cela conduit à l’opération qui guérit.

Il y a dans la prophétie un rapport à l’invisible : l’Eternel parle ou fait écrire sans se montrer. Il y a des signes visibles de l’invisible, tels sont aussi les prophètes eux-mêmes. Mais on marque bien qu’ils ne sont pas Dieu (c’est moins clair dans le christianisme).

Les prophètes sont-ils des pédagogues ? Ou des fous ? Ils sont parfois traités de déments : Osée 9,7 ; Jérémie 29,26.

La psychologie des prophètes selon Maïmonide n’en fait pas des exaltés, mais plutôt des pédagogues, dans Le guide des égarés. Il insiste surtout sur leur maîtrise de soi en matière sexuelle, ce qui nous change de bien des gourous de secte. L’inspiration touche ce qu’ils ont de plus rationnel, de plus proche de l’Eternel, pour les philosophes (l’intellect agent, et pas comme on pourrait le croire l’imagination ou les sentiments).

Et pourtant, la prophétie ne s’accompagne-t-elle pas chez eux de plaisir, comme chez les mystiques chrétiens tels Jean de la Croix ou Thérèse d’Avila ? En tout cas il y a des mouvements d’amour. Parfois les grands prophètes disent que l’Eternel a fait exprès d’inspirer de fausses prophéties : Ez. 14,9 ; Jér. 20, 7 ; 1 Rois 22, 20-23.

A quoi servent les prophètes ? A faire changer de religion : arrêter de raisonner en termes de puissance divine à notre service. Ils annoncent des invasions, comme non contraires à la volonté divine. On sort d’une certaine conception polythéiste du « dieu national ». Du coup l’Eternel prend davantage un aspect cosmique. Des valeurs universelles sont mises en avant : la vérité (qui et aussi comme « émeth » fiabilité dans l’action), la justice, la bienveillance, etc.

Les prophètes disent que la pureté de la vie vaut mieux que les offrandes même « objectivement » parfaites. Peut-on joindre les deux ? Les rabbins, même après la destruction du Temple, étudient les offrandes, le geste d’offrande peut aider à améliorer la prière et les gestes liés aux mitsvot. On sanctifie la vie sans passer par la mort des animaux, mais en passant peut-être par la méditation sur la mort et la destruction, pour arriver à l’idée cabbalistique de réparation du monde, « tiqoun olam », où il s’agit non seulement de réparer les effets de nos propres fautes, ou maladresses, mais aussi de réparer ceux des autres, voire même les effets de la création non voulus par l’Eternel : la « brisure des vases ».

 Peut-être que les prophètes qui ont été retenus dans la Bible l’ont été parce que c’étaient des personnes plus lucides que les autres, et pas ou pas seulement « extralucides ». Et puis ils ont su donner un espoir pour le lointain futur, comme le firent les Psaumes.

Ils ont fait en sorte que dans notre esprit le pouvoir politique ou religieux (rois et prêtres) n’ait pas le dernier mot. Ils nous ont aidés à ne pas vivre à genoux, mais debout comme dans la prière par excellence, la Amida. Ainsi Elie en 1 Rois 21 et 2 Rois 9, 25-26 défend les humbles contre les rois, annonçant à Achab que l’Eternel el fera périr pour avoir envoyé à la mort d’humbles vignerons, Nabot et ses fils, pour s’emparer de leur terre.

Il y a parfois de la nostalgie chez les prophètes, comme lorsqu’à Kippour on évoque la belle cérémonie au Temple. Mais cette nostalgie est une forme de récupération du passé disparu au sein de la modernité : ne pas se priver de l’identification au nomade ou au paysan ou au marin ou au roi d’autrefois, ou aussi à la jeune fiancée d’autrefois.

Si les sacrifices selon certains prophètes n’agissent ni sur l’Eternel ni sur ceux qui les font, il n’en est peut-être pas de même de leur récit, appuyé sur la réalité historique antique, avec sa localisation centrée à Jérusalem. La proximité divine est vécue comme ayant été historiquement possible, puis perdue, puis retrouvée, puis reperdue, et donc trouvable et cherchable. Mais on va chercher de nouvelles voies, et si possible en commun ; l’étude, la prière, le Talmud, la Cabbale.

Pourquoi les règles de pureté des cohanim ne concernent-elles pas les prophètes ? (Sauf bien sûr s’ils sont cohanim eux-mêmes). Peut-être est-ce que la barrière entre la vie et la mort ne les concerne pas tout à fait ? Pensons au sommeil profond de Jonas dans la tempête, à sa survie dans le poisson avec un chant joyeux… Et pour Shimon bar Yo’haï, par exemple en ce jour de Lag baOmer, on pense qu’à sa mort s’imposa l’idée d’union, de mariage, de « hiloula » (ce n’était peut-être pas un prophète mais qui sait si sa sagesse ne lui a pas fait comprendre quelque chose des prophètes ? On dit que Moïse a été enterré par l’Eternel lui-même, et qu’il est mort d’un baiser de l’Eternel).

Pourquoi a-t-on décidé à un certain moment que la prophétie juive était terminée ? Alors que d’autres peuples ont dit que l’Eternel leur avait envoyé de la prophétie, bien plus tard parfois, voire jusqu’à nos jours ? Est-ce dû à l’exil ?

Il y a une ambiguïté : Daniel « prophétise » mais n’est pas dans la partie des prophètes (neviim), il est dans les kétouvim : avec les Psaumes et les Proverbes et les Chroniques entre autres.

Est-ce que l’Eternel a eu le sentiment d’avoir tout dit au peuple juif ? Pourtant il aurait pu se répéter : n’y a-t-il pas des répétitions dans la Torah ? Ou est-ce qu’il a jugé que c’était désormais exclusivement à nous les humains de parler et de faire preuve de pédagogie, et de deviner l’avenir, dirigés par l’éducation reçue de tous ces écrits de tous les prophètes ?

Il y a peut-être quand même un « joker » dans la durée, un « germe », le Messie, ou le nom du Messie. Mais si celui-ci est roi alors il ne peut être prophète ? Cependant on attend de lui qu’il donne du sens, comme le montrent bien des passages laissés « inachevés » dans le Talmud dans son attente. « Viens et écoute », dit souvent le Talmud. « Le sage est plus grand que le prophète, […] depuis que le Temple a été détruit, la prophétie a été enlevée aux prophètes et elle a été donnée aux sages. »

Il faut toujours faire attention à ce que personne n’accumule tous les pouvoirs, et c’est en pensant à cela que la tradition juive a dissocié les rois, les prêtres et les prophètes, et qu’elle a dit que le Messie étant roi ne pouvait être prophète. Mais si le pouvoir est transféré aux sages, alors le risque est que l’on peut être à la fois roi et sage, comme Salomon, et qu’alors il n’y ait plus de contre-pouvoir possible.

Dans la vie politique nous savons, et l’épidémie l’a montré de nouveau, mais aussi le recours aux experts dans l’affaire Sarah Halimi, que d’une part le politique peut prétendre au savoir et pour cela recourir à des « savants », au risque d’une part que le savant prenne la place du politique aux dépens du peuple et de la démocratie, et d’autre part que le politique risque de ne recruter que les experts qui confirmeront sa conviction (ou son préjugé) de départ, sans vouloir accepter la controverse.

 Si dans la science la controverse est reconnue comme importante pour l’approfondissement des argumentations, des démonstrations, et des vérifications, il y a eu parfois dans le judaïsme des « sages » pour penser que la controverse était une catastrophe. Il faut au contraire voir combien la makhloqet, « controverse » désintéressée, est importante dans l’étude juive, et dans l’éducation d’un sage à la fois passionné et assez humble pour prendre en compte qui n’est pas de son avis. Le Talmud est rempli de controverses, d’objections et de réponses aux objections, de rebondissements inattendus qui font toute la vivacité de la pensée et toute la passion, mais accompagnées de prudence, dans l’action de chaque Juif soucieux du monde comme il se doit.

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