Comment éviter que la technique serve de prétexte à la standardisation de l’éducation des êtres humains ? Vous avez peut-être tous lu le livre récent d’Harari Homo deus qui présente les innovations techniques présentes et à venir comme un destin inévitable et à mon avis cauchemardesque.
Remontons un peu dans le passé. Des livres importants par leur influence ont utilisé le travail et la technique pour une propagande large contre l’humain, la morale et la démocratie. La technique dans sa perfection, la « polytechnique » comme dirait Simondon, est une convergence des luttes contre l’individu dans sa singularité et contre le travail libre et responsable. Seul ce qu’il appelle le technicien pur ferait exception, mais comme médiateur obligé entre la nature et les hommes devant être suivi aveuglément.
Mais ni E. Jünger avec son livre de propagande de 1932 Der Arbeiter, ni Simondon avec son livre si proche souvent dans ses « symboles » Du mode d’existence des objets techniques dans les années 50, qui a influencé la « French Theory », ne doivent nous faire oublier la lutte contre les « fines allusions » de l’extrême-droite qui démoralisent le rapport au travail et à l’avenir humains.
La résistance des travailleurs a conduit de vastes empires personnels à détruire peu à peu le travail au nom de la technique, et la préoccupation morale au nom de l’esthétique d’un monde naturalo-technique bien rangé, comme du vivant mais moins « brouillon » que le vivant naturel.
La centralisation extrême de l’ « électronique » dans les services publics vient en juin de provoquer deux pannes géantes nationales en France, l’une bien connue d’Orange pour les numéros d’urgence, y compris dans les DOM-TOM, l’autre passée plus inaperçue de la Poste française dans tout le pays un bref moment le 17 juin. La décentralisation nécessaire et voulue par tous est depuis quelques années passée à la trappe. Pour la communication de nos informations, de nos besoins et de nos courriers faudrait-il recourir aux coursiers, et aux pigeons voyageurs ?
Déjà des foules d’humains sont voués au « human computing », des micro-tâches répétitives les vouant à être seuls devant l’ordinateur, sans défense, sans droits, mal payés, et sans qu’un film à succès comme Les temps modernes mette le « hola ». Ces emplois contribuent notamment à des escroqueries, comme « liker » à outrance la page internet d’une marque.
La dissolution du lien social est grande, du fait de cette solitude devant l’ordinateur, et aussi parce qu’on ne sait plus, avec l’anonymat et les pseudonymes et les avatars, qui nous parle et qui nous écoute. Nous ne savons même pas si notre intimité va survivre, notamment du fait de l’usage du téléphone, de ses photos et de ses vidéos quasi-indestructibles pour les plus nocives d’entre elles, et à cause de la généralisation du télétravail depuis chez soi.
Peut-on avec Stiegler voir une révolution possible et espérer en un modèle social « contributif » pour le travail ?
Mais pour que les contributions des gens soient prises en compte il faut qu’il y ait globalement, dans notre société actuelle, un grand pouvoir d’achat, sinon les prises en compte des contributions sous la forme de moteurs de recherche comme Google disparaîtront. Or le pouvoir d’achat global va avec une incurie globale quant à la façon dont les objets sont produits, empaquetés et expédiés.
Par rapport à toute la propagande totalitaire du « travail » qu’on trouve entre autres dans le livre de Ernst Jünger Der Arbeiter, ne peut-on opposer l’auteur de Totalité et infini qui est un tel médecin contre la pensée totalitaire ? Une difficulté surgit : p. 171 de ce livre (Livre de Poche, 1e édition 1971), Levinas écrit : « La prise sur l’indéfini par le travail ne ressemble pas à l’idée de l’infini. Le travail « définit » la matière sans recourir à l’idée de l’infini. » Il dit que le travail de la main suspend l’imprévisible et l’indétermination (p. 173). Or ce qu’il nous faudrait chercher à préserver dans notre histoire des techniques et du travail sera notamment l’incertitude et l’indétermination. Nous allons essayer d’aborder des auteurs fascinés par le totalitaire grâce aux repères que nous donne l’œuvre d’Emmanuel Levinas.
Simondon pense que le côté « ustensile » des choses n’est pas important pour le progrès technique, car ce qui compte, c’est la tension vers la perfection technique, celle qui ne laisse rien au hasard, et qui prône comme éducation le formatage de l’homme comme serviteur de la technique, au lieu que l’humain soit servi par elle. Pour Levinas au contraire penser le côté « ustensile » de la chose est essentiel pour distinguer l’humain de la chose, pour éviter la chosification idéologique de l’humain. C’est déjà chez Kant, mais de façon moins radicale, quand celui-ci dit de penser l’humain comme fin et pas seulement comme moyen.
Levinas, dans ses réflexions sur la technique, remarque que la possession suppose une « demeure » à soi pour stocker les choses qu’on possède (p. 174). Sans maison, sans « chez soi », que possède-t-on des choses ? Mais la maison exige pour Levinas une femme, gardienne du foyer. Or jusqu’ici les femmes n’ont guère pu dire ce qu’elles souhaitaient comme évolution de la technique et satisfaction des besoins. Alors, aujourd’hui, peut-on leur demander ce qu’elles voudront ? Et puis ne croyons pas que la technique est immortelle et prime en ce sens sur l’humain mortel. L’intérêt pour le travail ne va pas pour Levinas sans le souci de ce que l’être humain mourra un jour ; le travail fait que cette mort est ajournée, et que « la jouissance comme corps qui travaille, se tient dans cet ajournement premier » (p. 178). Pas de travail possible si l’on n’a pas « le temps », pas de travail non plus si l’on se donne trop de temps, dans l’oubli de la mort possible. Pas de travail sans effort pour l’homme et la femme de retarder la mort et sans le souci de ne pas être in-différent à la mort d’autrui.
L’être humain n’est pas une chose, parce qu’il travaille, ce qui veut dire qu’il se « recueille » et s’accorde un délai (p. 178). Le travail est réservé à un être « menacé, mais disposant de temps pour parer à la menace. » On ne peut donc pas accorder qu’un robot travaille, donc (p. 179) : « Travailler, c’est retarder la déchéance » (p. 180). On est du côté de la néguentropie. Il n’y a là rien à voir avec le déterminisme de la machine bien faite dans un contexte de pensée totalitaire, cette pensée qui parle de la prétendue nécessité technique « parfaite » qui serait le but « vital », avec ses diverses solutions finales, du nazisme qui on se le rappelle a squatté dans les années 1920-30 les organisations dites de « travailleurs ». Rompant avec cette propagande asservissante qu’on trouve dans Der Arbeiter en 1932, Levinas écrit dans Totalité et infini p. 181 : « Le tâtonnement n’est pas une action techniquement imparfaite, mais la condition de toute technique. La fin n’est pas aperçue comme fin dans une aspiration désincarnée dont elle fixerait le destin comme la cause fixe, le destin de l’effet ». Il faut sortir du culte idolâtre du destin supposé de la technique et de la vie, il faut comme on dit « mettre la main à la pâte », pour vivre cette chance ou cette malchance de peut-être « rater son coup ». Ne dit-on pas dans les croyances populaires en France qu’une femme qui a ses « périodes » a toutes les chances de faire tourner la mayonnaise qu’elle se risquerait à préparer de ses mains… Nous sommes des humains avec un corps d’humains, c’est ainsi que nous nous mouvons et que nous mouvons le monde.
Il faut opposer à Simondon pour qui le travailleur doit servir la technique une idée autrefois banale que la technique doit servir le travailleur. Et pas seulement lui. Dans son livre de propagande nazie de 1932, Der Arbeiter (E.F. Julien Hervier qui en fait la préface, en 1963, Christian Bourgois, réédité en 1989, p. 198), Ernst Jünger écrit que la technique est à la disposition du travailleur si, et il y a un si, si « la figure (Gestalt) du travailleur mobilise le monde ». Mais « tout représentant de liens situés en dehors de l’espace de travail – tel que le bourgeois, le chrétien, le naturaliste – sera exclu de cette relation ». Et de quelle exclusion s’agit-il pour Jünger ? Une exclusion par la violence : la technique devrait même normalement « receler une agressivité ouverte ou dissimulée envers de tels liens ». p. 219 il dit que la tâche ultime de la technique est de préparer une « unité impériale » et « sa tâche ultime consiste à réaliser une Domination, où l’on voudra, quand on voudra et comme on voudra ». Qui est ce « on », en 1932-33, sinon le leader des hitlériens ?
Le livre de Jünger, réédité en français on le rappelle après la guerre sous la pression de Heidegger, s’attaque à l’individu et à ses droits : p. 284 « le renoncement à l’individualité constitue la clef qui ouvre des espaces dont la connaissance a été perdue depuis longtemps », et la technique servira selon Jünger à en supprimer le désordre et la confusion, notamment (p. 273) « l’entassement désordonné des masses urbaines », vu comme un « lèpre » envahissant la Terre. Après avoir rêvé sur les hexagones de la ruche, pour parler d’urbanisme d’une façon qui a dû plaire à Le Corbusier, Jünger dit (p. 289) que « plus le type reconnaîtra nettement qu’il constitue une race, plus il sera infaillible en tant que créateur de formes ». De même que Simondon rêve d’un technicien pur comme d’un être supérieur dans son livre L’individuation psychique et collective (2e partie de sa thèse, parue en 1989 chez Aubier), Jünger espère d’une certaine souveraineté technique l’avènement d’une « race » supérieure ».
Evoquant des prétendues « puissances de décomposition » p. 297, Jünger parle d’« autodissolution des représentations traditionnelles de la légalité ». Et (p. 324) « le type considère l’opinion publique comme une affaire de technique ». Il n’y a plus à respecter le droit ni la morale. Le but du recours au « type » est l’uniformisation totale et totalitaire : par exemple (p. 328) « la presse cesse d’être un organe de la liberté d’opinion pour devenir l’organe d’un monde de travail univoque et rigoureux ». La liberté et notamment la liberté d’opinion est décriée dans son livre dans ses passages consacrés à la prétendue « mise en ordre » de la culture. Obsédé par les gros navires et les gros engins pour lesquels il faudrait trouver un lieu adéquat et qu’il faudrait visiter à la place des musées, il propose aussi une modification de la langue (p. 344) : la « langue des agitateurs » doit « céder la place à une langue de commandement semblable à celle qui retentit sur le pont des navires. Les gros engins cela va aussi avec l’oubli de la morale par une sorte d’admiration de l’insensibilité de ce que donne le service, plus que l’usage, de techniques de pointe : « Il y a une grande différence entre les anciens iconoclastes et incendiaires d’églises et le haut degré d’abstraction qui permet à un artilleur de la guerre mondiale de considérer une cathédrale gothique comme un simple point de repère dans sa zone de tir » (p. 203). Telle est sa conception des lieux… La gestion de l’espace dans ces fantasmagories de la propagande est une obsession : « Là où les symboles surgissent l’espace se vide de toutes les forces de nature différente. » Ainsi, l’espace et ses supposés hauts-lieux doivent pour la réalisation de la perfection être gérés et remplis, aussitôt réalisée la destruction, l’extermination, des « forces de nature différente » par un ordre planétaire d’objets et de gens bien formatés par une soi-disant race supérieure.
La « démocratie du travail », drôle de démocratie, va bannir voitures, radios et téléphones, car « c’est un genre de luxe qui sera de moins en moins autorisé à l’intérieur de la démocratie du travail » (p. 350) : on sait que certains courants admirés par les écologistes, mais clairement situés dans l’éventail politique d’extrême-droite, comme ce qui tourne autour de Pierre Rabhi et du film Demain, et peut-être du film du même réalisateur qui va sortir cette année, font des projets de micro-sociétés isolées les unes des autres, et les moyens de communication sont à peu près virés de toutes les images du film si célébré comme projet d’avenir.
Paradoxalement cela fait partie de la « volonté technicienne » à la Jünger : « On voit aussitôt à quel point la volonté technicienne peut apparaître comme l’expression spécialisée de la volonté d’une race supérieure. » Il voit l’avenir radieux grâce aux Etats qui ont « ces cent mille hommes qui sont les seigneurs et maîtres des moyens techniques, et en qui s’incarne la plus haute force combattive que la terre ait jamais connue. » On voit ici se confondre le prétendu « travailleur » de Jünger et le milicien sûr de sa force destructrice.
Alors Jünger concentre son recours au symbole, et le symbole qu’il choisit du règne de la technique… ce sont les gaz asphyxiants, et la recherche à leur sujet (p. 354-356). L’organisation devra « commander toutes les phases du travail guerrier ou pacifique » (p.359) et cette organisation va formater les travailleurs-instruments de cette gigantesque machine planétaire polytechnique : on parle de race supérieure, par répétition à l’infini du type du « travailleur » qui va « prétendre à la totalité en se concevant comme le représentant d’une figure (Gestalt) supérieure » (p. 363). Dans l’éducation de ce membre d’une prétendue « race supérieure » il y a ceci (note de l’auteur p. 364) : « On possède un rapport concret à l’homme quand on réagit avec plus d’émotion à la mort de son ami ou de son ennemi Durand qu’à la nouvelle que 10000 personnes ont été noyées dans une inondation du Hoang-Ho. » Il y a chez Jünger comme chez Simondon une grande utilisation de l’opposition abstrait-concret, l’abstrait devant s’effacer (ou être effacé ?) devant le concret. Contre Heidegger qui prétend retrouver la nature avec ou contre la technique, Simondon pense que la technique dans son progrès vers la perfection retrouvera comme milieu idéal pour sa (prétendue) vie les « hauts lieux » de la magie originelle.
Face à tout ce fatras qui pourrait nous dégoûter à tout jamais du progrès technique, la solidité d’une conscience morale avertie retrouve ses repères dans le charmant écrit de Levinas repris dans Difficile liberté, p. 323-327 du Livre de Poche (1963, date de la réédition sous la pression de Heidegger de Le Travailleur de Jünger, et 1976) : « Heidegger, Gagarine et nous ». Un chapitre qui à la fois nous aide à prendre nos distances avec le rejet de la technique telle qu’elle se vit du temps de l’après-guerre pour Heidegger, et en même temps à ne pas contribuer à promouvoir un culte du technicien « pur » qui dicterait ses décisions aux politiciens et aux sociétés de la planète.
Simondon est très obsédé par les lieux, notamment sous la forme des hauts-lieux naturels : « Chaque point singulier concentre en lui la capacité de commander à une partie du monde » (p. 165). Il fantasme sur le cœur de la forêt, le sommet des montagnes, les promontoires, des lieux qui selon lui « concentrent les pouvoirs naturels ». Par exemple les montagnes auraient été tendues dans leur « poussée » vers le sommet. Finalement p. 168 les « points-clefs » sont censés se concrétiser, s’objectiver sous forme d’outils et d’instruments. Il essaie de faire le lien avec l’idée de « totalité » qui revient sans cesse sous sa plume à partir de la page 172, avec une fascination esthétique pour le totalitaire : « Le caractère esthétique d’un acte ou d’une chose est sa fonction de totalité » (p. 181). P. 184 il ajoute que des lieux sont à « remplir », alors que Levinas insistait sur « vider les lieux » et accueillir la nudité-vacuité du visage de l’autre homme.
Mais Levinas se bat contre l’espace totalitaire et les « hauts lieux » magiques et espère de la technique l’ébranlement des civilisations sédentaires » et, loin du remplissage obsessionnel de Simondon, ou de Jünger avec ses « gros engins » et son logement « méthodique » des masses, Levinas s’attache à l’effort vers le vide, la vidange, la catharsis, qui évoque un peu Maître Eckhart pour qui l’âme ne peut recevoir le divin que si elle se vide. Levinas écrit : « Le développement de la technique n’est pas la cause – il est déjà l’effet de cet allègement de la substance humaine, se vidant […] » (D. L. p. 324).
Il s’agit aussi de « vider les lieux », mais pas dans un exode forcé : Gagarine est là pour en témoigner. « L’implantation dans un paysage, l’attachement au lieu », voilà qui conduit à partager l’humanité en « gens d’ici » et « étrangers » [ou migrants…] (p.325). Se déraciner conduit à s’humaniser en se vivant soi-même comme étranger, étranger à tout lieu en particulier qui drucirait l’opposition entre le même et l’autre. Bien dirigée, « la technique nous arrache au monde heideggérien et aux superstitions du Lieu. » Ce qui enthousiasme Levinas, et l’humanité avec lui, dans l’exploit russe et Gagarine, c’est « par-dessus tout, d’avoir quitté le Lieu. » Bien sûr, influencé par les gens qui ont une esthétique de l’espace bien rangé, il dit de façon un peu désuète que l’espace est devenu « espace homogène », un « absolu » qui ne tient guère compte d’Einstein, ni non plus des théories mathématiques et physiques postérieures à la publication du livre. Mais ici, on casse les superstitions d’une croyance en une technique future, parfaite en ce qu’elle retrouverait la nature par son pseudo-élan vital et par ses hauts-lieux. Levinas parle du christianisme intégrant les petites idoles de pierre ou de bois ou d’argile et les petits dieux, lares et pénates, de la demeure « idolâtre » romaine, et il parle du judaïsme comme éloignant tout cela, mais comme rapprochant aussi l’humain de l’autre, « dans la nudité de son visage », sans se soucier du prétendu « but commun » supposé animer le travail, mais qui en réalité sert à immoler le travail au profit d’une technique uniformisante et déshumanisante.
Simondon voit la technique comme mangeant la nature, qui dans une machine ferait « ainsi partie du système des causes et des effets » (p. 46 de Du mode d’existence des objets techniques, Aubier, éd. Montaigne, 1958). Il transforme en exigence le fait que parfois le progrès d’un objet technique « impose » une adaptation de l’environnement à lui, comme les avions récents qui exigent une piste très longue (en 1958) et pas les premiers avions. Il faut comme si l’objet technique était vivant et se créait son milieu avec « individualisation » (alors que chez lui le travailleur n’a guère droit à l’incontrôlable individualisation humaine, du moins dans ce livre) (p. 56-57), et il pense à une convergence des structures techniques, qui éliminerait l’indétermination et l’incertitude.
Rejoignant le jeu sur concret/abstrait de Jünger il dit (p. 72) que « la technicité est le degré de concrétisation de l’objet. » Il a un culte de « l’élémentaire » qui survivrait au démontage et se transporterait ailleurs. Son rêve d’ordre va avec la soumission au progrès technique en supprimant la morale : « Plus la technicité d’un élément est élevée, plus la marge d’indétermination de cette puissance diminue » (p. 74). Le technicien serait celui qui s’intéresse à la tâche en elle-même, plutôt qu’à un but (p. 126). Et le « technologue » aurait à être le « représentant des êtres techniques ». Cela rappelle ces « arnaqueurs » qui se présentent comme représentants et porte-parole des êtres vivants qui, muets, ne peuvent guère les contredire.
Simondon couronne ainsi p. 151 l’utilisation totalitaire de la technique : « L’intégration d’une représentation de réalités techniques à la culture, par une élévation et un élargissement du domaine technique, doit remettre à leur place, comme techniques, les problèmes de finalité, considérés à tort comme éthiques et parfois comme religieux. » C’est « l’inachèvement des techniques [qui] sacralise les problèmes de finalité et asservit l’homme au respect de fins qu’il se représente comme des absolus ». Bref il faut en finir avec la morale qui n’est qu’un dégât collatéral pour Simondon de l’inachèvement de la technique et de la prise de pouvoir des religieux.
Je ne sais pas si en 1958 Simondon était amnésique par rapport à l’histoire, mais il est né en 1924 et l’on n’est pas loin en 1958 de la conférence de Wannsee qui en 1942 présenta comme un problème technique l’extermination des Juifs, en lui collant l’appellation de « solution finale ».
Sans se choquer Simondon décrit tranquillement la pensée nazie p. 223 : « La pensée nationale-socialiste est attachée à une certaine conception qui lie la destinée d’un peuple à une expansion technique, pensant même le rôle des peuples voisins en fonction de cette expansion maîtresse ». Il va dans le sens de cette technicisation de la dictature expansionniste nazie en parlant de l’éducation totalitaire des peuples : « c’est la culture, considérée comme totalité vécue, qui doit incorporer les ensembles techniques en connaissant leur nature, pour pouvoir régler la vie humaine d’après ces ensembles techniques » (p. 227).
« Régler la vie humaine d’après ces ensembles techniques » : ce « réglage » du point de vue technique remplace toute règle morale, tout règlement juridique, et prime sur tout, sur la morale mais aussi sur le travail, que nous voyons aujourd’hui en train de disparaître sous la pression des thuriféraires de l’asservissement à la technique future parfaite. Il y a une vraie idolâtrie comme l’envisage la Bible : on construit, on taille le bout de bois qu’on va adorer (voir p. 235), mais aussi qui va lui-même servir grâce au travailleur servile, en s’intégrant à une machine, elle-même située au bon lieu.
L’objet technique ne doit plus selon Simondon être un ustensile, mais être une apparition, « sans passer à travers la relation du travail » (p. 241, dans la conclusion). Le travail n’est qu’une partie soumise à la technicité (p.241) et la technicité en fait un nouvel « être naturel » (p. 245). Certes l’expression « nouvelle race » n’est pas dite comme dans le livre de Jünger…
A la fin de son livre il dit son espoir du règne de la technique, il faut oublier l’ustensile, l’utilitaire : ce qui compte c’est que « ça » fonctionne. Il conclut que « c’est le fonctionnement, et non le travail, qui caractérise l’objet technique (p. 246), alors il n’y a qu’à foncer, oublions le travail et réglons-nous sur le programme de conversation « transindividuelle » que nous propose Simondon en guise de dialogue : « On peut nommer information pure celle qui n’est pas événementielle, elle qui ne peut être comprise que si le sujet qui la reçoit suscite en lui une forme analogue aux formes apportées par le support d’information. » Je suppose qu’ici « forme » évoque pour Simondon « Gestalt ». On voit là un peu le trajet de l’ordinateur via le wifi à l’imprimante 3D…Pas vraiment ce qu’on espère de la communication humaine.
Alors il n’y a plus de place pour l’humain, façonné pour épouser la machine et s’engager à l’entretenir. Ces humains doivent être tous pareils : « la relation à l’objet technique ne peut pas devenir adéquate individu par individu, sauf en des cas très rares et isolés ; elle ne peut s’instituer que dans la mesure où elle arrivera à faire exister cette réalité interindividuelle collective que nous nommons transindividuelle, parce qu’elle réalise un couplage entre les capacités inventives et organisatrices de plusieurs sujets » (p. 253). Après le réglage à la place de la règle morale, le couplage à la place du couple…
Nous pourrions revoir d’une autre façon la technique en relation avec la vie, en cultivant la singularité, l’imprévu, l’harmonie et l’inharmonie dans la coopération, en pensant par exemple à ces tambours africains dont on garde volontairement la particularité, la singularité, et qui vont néanmoins être ensemble sans être, comme on dit en musique, « accordés », ce qui pourrait être une uniformisation mortifère pour l’âme.
Levinas aimait bien ce texte du Talmud qu’il cite dans Hors sujet (Fata Morgana, 1987, p. 177) : « Grandeur du Saint béni soit-Il : voici l’homme qui frappe de la monnaie d’un même sceau et obtient des pièces toutes semblables entre elles ; mais voici le Roi des rois, le Saint béni soit-Il, qui frappe tous les hommes par le sceau d’Adam et aucun ne ressemble à l’autre » (Talmud Babli, Traité Sanhédrin 37a). L’exemple, comme objet technique, de la monnaie, renvoie à la valeur : toute pièce différente sera rejetée, comme erreur ou comme fausse monnaie, sauf pour les collectionneurs de rareté. Soyons plus souvent des raretés, comme la pierre d’angle, grâce au geste singulier de nos corps animés singuliers.
Attentif à l’inhumanité des théories qui prônent la technique comme devant être le véritable objet du culte, et prétendent qu’il est vivant et évolue, sous prétexte que l’homme a vocation d’en être le serviteur, Emmanuel Levinas dans Hors sujet p. 165 souligne que « la technique elle-même peut comporter des exigences inhumaines », et qu’on a tort de voir le progrès technique comme une fatalité, un « déterminisme » auquel on doit se soumettre, alors que la technique doit être au service de l’homme, et que le travail doit être valorisé et non méprisé, ni soumis à un prétendu « technicien pur » dégagé de toute morale, car le travail a pour fonction de remédier à la misère et à la faim, dans le respect des droits de l’humain.
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