Quelle difficulté, de concilier la démocratie avec l’aptitude d’un Etat à se sortir d’une guerre à la fois victorieusement et honorablement ! Un regard sur l’histoire des penseurs de la stratégie n’est pas inutile.
Sun Tzu nous montre l’étrangeté de la guerre par rapport au bon gouvernement : il écrit dans L’art de la guerre : « toute guerre est fondée sur la tromperie », on peut feindre par exemple le désordre, et il dit aussi : « L’art suprême de la guerre, c’est soumettre l’ennemi sans combattre. » Soumettre, tromper, voilà qui pose problème, au moins en temps ordinaire – mais quand y a-t-il un temps ordinaire ? Quand y a-t-il un temps extraordinaire ?
Certains prétendent paradoxalement, en se réclamant d’Aristote, que le but de la guerre est la paix. On pourrait leur objecter que cela paraît un détour bien inutile, de passer de la paix à la guerre pour arriver à la paix. Et puis l’obsession de la paix peut conduire à sacrifier des valeurs, des gens, et aussi à se priver d’une victoire qu’on aurait remportée en cas de guerre immédiate. Mais le souci des valeurs peut conduire non aux valeurs, mais à la valorisation de la guerre pour elle-même. Ibn Khaldoun commet cette erreur en prônant la guerre non pas pour se défendre mais pour ce que Fârâbî appelle une « mission civilisatrice ».
Et puis on peut confier au gouvernement le soin de préparer l’Etat à toute éventualité, voire à la dissuasion, ce qui va avec le proverbe latin : « Si vis pacem, para bellum », « Si tu veux la paix, prépare la guerre ». Est-ce que la démocratie ne risque pas de s’absorber trop dans la préparation de la guerre, par exemple en « disciplinant » ses citoyens-soldats, en sapant l’économie des autres, en développant un culte du guerrier ? Ne prend-on pas des risques en espionnant même ses alliés, et en semant la discorde hors des frontières ? Ne peut-on être tenté de développer son économie par les usines d’armement et la recherche de « marchés » supplémentaires supposant la guerre (voir le film Lord of War) ?
La préparation de la guerre peut conduire à privilégier à la tête de l’Etat un certain type d’autorité, un certain type d’humains. Ainsi, Machiavel écrit (Le Prince, chap. XIV) : « Un prince doit donc n’avoir d’autre objet ni d’autre pensée, ni s’approprier d’autre art que celui de la guerre, de son organisation comme de la discipline qui s’y rapporte. » Donc cela peut favoriser des gens qui veulent commander sans réplique, se maintenir au pouvoir dans la durée et en toute circonstance, et satisfaire leurs ambitions « privées » finalement. Déclarer ou provoquer la guerre risque d’être choisi comme moyen de se maintenir indéfiniment au pouvoir si l’on réussit à se présenter comme seul capable de faire face à la situation…
Certains ont cherché à immobiliser ou au moins ralentir la guerre. Les forteresses obligent à des sièges qui prennent beaucoup de troupes et ralentissent l’adversaire, et qui peuvent à l’avance et pendant le siège dégoûter les financiers de la guerre. Vauban fut le théoricien de la guerre à la fois immobile (fortifications), et mobile (organisation de l’intendance). Il propose inversement de harceler chez l’adversaire les flux logistiques. Il insiste aussi dans la même idée d’approvisionnement sur la profondeur stratégique. Ceci pourrait nous conduire à réfléchir sur la forme idéale du territoire d’un Etat. Jusqu’où doivent aller ses frontières ? Il faut aussi savoir sur quels alliés ou neutres on peut compter, notamment pour l’approvisionnement, voire la retraite opportune. On peut aussi laisser en avant d’autres Etats faire la guerre à notre place…
Le succès de la préparation de la guerre peut tenir à la question du recrutement et de l’information des soldats. On est pris entre deux feux : la contrainte de les former, surtout aujourd’hui, à une large autonomie de « commando », et la peur de le voir livrer des secrets stratégiques s’ils sont pris.
Le rapport du soldat au gouvernement est compliqué. Le soldat peut être tenté de dire au gouvernant pour les projets de guerre et les guerres déjà là : « Laissez-moi faire ». Alors qu’une bonne connaissance de la stratégie permet au gouvernant de choisir à peu près n’importe qui comme général, qui devra obéir aux ordres du gouvernement. On réfléchit ainsi autour du roi Louis XIV : Chamlay écrit à Louvois le 9 novembre 1688 (SHD A1 827, n°50) : « Présentement par les grandes conquêtes que l’on a faites, et par la situation avantageuse des places que l’on a fortifiées, le Roi se trouve en état de faire commander une armée par qui lui plaira, sans avoir lieu de rien appréhender de la capacité médiocre de celui à qui il la confiera. » Vauban comme d’autres donne plus de pouvoir au politique par la connaissance plus « scientifique » de la stratégie.
A partir du XVIIIe siècle l’augmentation des populations humaines pose de nouveaux problèmes et provoque des tentations désastreuses de « guerre totale » et d’extermination, chez les gouvernants et théoriciens qui ne participent pas au mouvement de rejet de la guerre de conquête.
Des armées plus populeuses sont plus difficiles à alimenter et à manœuvrer. C’est précisément au moment où la vie du soldat prend plus d’importance que les pertes humaines deviennent régulièrement des grands nombres. De plus le recul de la noblesse conduit à s’interroger sur la figure du « héros ». La défaite peut tendre à devenir aux yeux des gouvernants une erreur « scientifique », à coût humain très perturbant.
On s’oriente vers la recherche de guerres rapides : les Etats peu riches cherchent à éviter une guerre longue en jouant de l’effet de surprise. On s’attaque aussi au plus faible des alliés adverses en précédant leur offensive coordonnée, afin de dissuader les autres (Frédéric II de Prusse). On insiste sur l’occasion : le lieu et le moment. Napoléon, qui a gagné presque toutes ses cinquante batailles rangées, écrit : « La guerre est l’affaire du moment : ce qui était bon à midi ne l’est plus à deux heures » (Archives Nationales, Paris, 390 AP 25, ms de décembre 1818).
Et puis se développe une pensée sinistre : Clausewitz pense que la guerre doit conduire, par la violence, à l’anéantissement de celui qu’on considère comme un ennemi. Il trouve un but à la guerre qui est ceci (De la guerre I, 2, p.34) : « Imposer à l’adversaire notre volonté est le but. » Un auteur encensé encore de nos jours. Du coup la paix risque de ne pas être acceptée ni signée en raison de l’humiliation. Il pense aussi que puisque la guerre est devenue du fait de la multiplication des démocraties « l’affaire du peuple », alors il va falloir travailler au corps son propre peuple et l’autre peuple. Il remarque qu’après la défaite, l’insurrection du peuple « vaincu » peut priver le peuple « vainqueur » de sa victoire. Nous ajouterons qu’avec sa définition des buts de guerre, cette insurrection est peu évitable.
Certains proposent des aménagements. Mahan par exemple insiste sur l’intérêt de la guerre navale, car trop de conquêtes terrestres « exigent de l’entretien » : on a vu la probabilité d’insurrections selon les buts de guerre. Mais la mer étant inhabitable, on ne fait qu’y passer, on remporte une victoire ici, et le lendemain l’ennemi de la veille y passe, alors bien sûr on peut oublier Vauban et voir la puissance comme un phénomène dynamique. D’ailleurs de nos jours ne pourrions-nous dire que les zones terrestres se « liquéfient » en quelque sorte, comme le Moyen-Orient, l’Afghanistan, etc.
Les avions vont renforcer la position d’ennemis de la démocratie, comme Giulio Douhet, admiré de Hitler : ils pensent que pour la victoire sur une démocratie il faut massacrer le peuple, et la guerre aérienne par la maîtrise de l’air et les bombardements le permet.
Ce qu’on a appelé la guerre éclair avec parfois un soupçon d’admiration scandaleuse pour le « stratège » Hitler a été largement dû au fait qu’il avait en face de lui des chefs d’Etat normaux, humains : en mars 1939 Hitler menace de détruire la moitié de Prague, alors le président de la Tchécoslovaquie Hácha capitule, pour sauver la vie de son peuple. En avril 1940 Hitler fait le même genre de menace et le roi du Danemark pour sauver la vie de son peuple ordonne la fin de la résistance. Le 1er septembre 1939 à l’aube Hitler détruit et massacre par les airs la petite ville polonaise de Wieluń, qui n’était ni un objectif militaire, ni un objectif économique de toute façon. Les bombardements de Varsovie en septembre 1939 et de Rotterdam en mai 1940 sont suivis de la capitulation de la Pologne et des Pays-Bas. La lâcheté exterminatrice est donc passée pour de la stratégie remarquable…
Façonnés par l’idée que seules les démocraties pouvaient vouloir épargner leur peuple, des « stratèges » nord-américains ont eu peur de la Russie soviétique en croyant que cette dictature pouvait assumer les bombardements nucléaires malgré les pertes humaines, ce qui la rendait encore plus terrifiante à leurs yeux, mais c’est une autre histoire.
A l’opposé de la recherche de guerre éclair, et parfois en réponse à celle-ci, la guérilla se prépare et prépare ses acteurs à une guerre longue, de harcèlement et de division, à laquelle on prépare aussi la population en travaillant à obtenir d’elle une opinion favorable. Mao a la bonne idée de s’installer au départ loin du lieu du pouvoir « central ». Che Guevara ajoute le souci de casser, détruire au maximum. La guérilla sous sa forme terroriste a ajouté le travail de sape psychologique et l’exploitation des médias.
Certains ont du coup eu du succès en proposant une stratégie pour contrer l’insurrection et la guérilla, notamment David Galula, « inspiré » par la guerre d’Indochine et la guerre d’Algérie, bien en cour aux Etats-Unis de l’époque. Il parle par exemple d’action psychologique, de brouillage des communications et en quelque sorte de contre-guérilla.
Dans cet univers de stratèges peu humains, que faire ? Il faut se rappeler que parfois on ne peut pas ne rien faire, car ne rien faire serait encore un « faire » avec ses conséquences. Il serait bon de parler autrement de « victoire » qu’en termes d’anéantissement, évidemment, et mieux théoriser la fin, et les fins, de la guerre, afin de restaurer l’autorité des démocrates et des démocraties.
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