Nous sommes d’accord pour dire qu’un être humain de son vivant a besoin de son milieu extérieur pour vivre, et qu’il est lui-même le milieu en son intérieur comme en son extérieur de multiples être vivants qui l’aident à vivre et à se nourrir. Nous sommes d’accord pour souffrir de l’incertitude de la survie de nos générations actuelles sans parler des suivantes. Nous sommes d’accord pour vouloir protéger au maximum la diversité merveilleuse des êtres vivants sur notre planète (ou ailleurs d’ailleurs), même si nous avons tout lieu de croire que de toute façon ni notre planète ni notre soleil ne seront éternels. Et nous voulons bien prendre notre part à la responsabilité de l’humanité vis-à-vis des être vivants de cette planète, pour les soigner et les aider à se reproduire sans pour autant oublier les cruautés des maladies, de la vieillesse et de la mort, et des cataclysmes naturels.

Pourtant nous ne sommes pas conduits pour cela nécessairement à nous soumettre à la démarche politique de Arne Næss et ses amis. Nous allons voir qu’il y a une contradiction fondamentale entre la participation de Næss à la résistance lors de la 2e guerre mondiale et ce qu’on trouve dans son livre de 1976 Ecologie, communauté et style de vie (E.F. H-S Afeissa et C. Ruelle, 2020 (2008), Editions Dehors).

Næss écrit : « L’éthique est une conséquence de la manière dont nous faisons l’expérience du monde », cette subordination de l’éthique au ressenti rappelle l’inquiétante proposition du Parti socialiste pour les prochaines élections de modifier la constitution pour mettre en premier un vague idée de protection de la biodiversité opposable par conséquent à la revendication des droits de l’homme qui figurent au début de cette constitution. (cité in Warwick Fox « Approaching Deep Ecology: a Response to Richard Sylvan’s Critique of Deep Ecology”, Environmental Studies Occasional Paper, n° 20, 1986, p. 46)

L’idée d’un gain « à court terme » pour « une petite partie » du genre humain est vue comme nocive pour l’ensemble des vivants… (p. 57 du livre cité de Næss). Il dit que le sentiment d’ignorance fait retarder la décision politique et qu’il faudrait agir tout de suite sans savoir, ce qui n’est pas très cohérent avec ce qui précède (ibid.). Cette hâte, ce refus d’ajourner, va dans le sens du choix de « décideurs », dictateurs comme les aimerait Carl Schmitt. Il conclut cette page en prônant des « mesures de conservation radicales », une conservation de quelle vie trash ?

Page 59 Næss donne un principe de l’écologie « profonde » : « le droit égal pour tous de vivre et de s’épanouir » et non pas sa « restriction aux hommes ». on confrontera ce principe avec ses « solutions » à ce qu’il appelle la surpopulation humaine. Et puis va-t-on permettre à tous les virus et toutes les bactéries de s’épanouir ? Même aux dépens des autres vivants, sous prétexte que ce ne sont pas des hommes ? Il compare la relation de l’homme à ce qui l’entoure à une relation maître-esclave : mais si je donne un ordre à un ordinateur dois-je chercher son épanouissement ? Dans la « plateforme du mouvement d’écologie profonde », p. 60, dès le n°1 il y a un problème : il est écrit quelque chose qui conduit à faire abstraction de la nocivité de certaines formes de vie pour l’humain, ou d’ailleurs pour d’autres êtres vivants voire tous. Un jour en rentrant de quelques jours de vacances j’ai trouvé dans mon logis me crocus complètement desséchés ainsi que les pucerons qui les avaient dévorés et s’étaient multipliés jusqu’à la mort. La phrase de Næss, après avoir parlé de « valeur intrinsèque », dit que « la valeur des formes de vie non-humaines est indépendante de l’utilité qu’elles peuvent avoir pour des fins humaines limitées ». La nocivité n’est pas évoquée. Certains êtres vivants sont magnifiques comme les cobras ou les serpents minutes…

On peut d’ailleurs se demander ce qui peut être au singulier qualifié d’« être vivant », quand on sait que dans un pays, La Nouvelle Zélande semble-t-il, un fleuve a été reconnu juridiquement comme être vivant ou entité vivante. Un poisson, de ce fleuve, on aurait compris. Certains, à force d’idolâtrie, ont imaginé comme Lovelock la Terre comme un être vivant, c’est « l’hypothèse Gaïa » que certains écologistes vénèrent comme origine et fondement de l’écologie, bien que le livre date des années 70.

Inversement, du côté du « petit », Næss parle de « valeur en soi », de contribution essentielle à la vie, en s’arrêtant sans doute aux plantes sans évoquer ni les bactéries, ni le cas limite des virus, ni les « algues tueuses » ou les plantes dites invasives. Il propose (p. 61) de maintenir la quantité d’individus pour chaque « espèce », sauf bien sûr pour l’humain dont il dit qu’il faut « une baisse substantielle de la population » dans le point 5 de sa plateforme. P. 63 il reste très vague et très inquiétant sur la diminution de la population humaine : il dit dans la Remarque 5 « Aussi est-il nécessaire de développer des stratégies transitoires » parce que sinon ça irait trop lentement… Il continue : « Plus nous attendrons, plus les mesures nécessaires devront être drastiques ». On verra dans la suite du livre d’autres déclarations très lourdes sur cette politique d’élimination de la « surpopulation » humaine.

P. 65 l’« analyse » va se fonder sur l’émotion : « L’examen visera à montrer particulièrement de quelle façon la faculté d’évaluer et d’éprouver des émotions donne à un individu, en pleine possession de ses moyens, la capacité d’agir sur la base d’une vue globale. » C’est l’écologie de l’extralucide sur la base de l’émotionnel…

Il y a aussi l’appartenance à un groupe qui fixe (arbitrairement ?) une hiérarchie de valeurs et de normes. On se soumet au « normal » du groupe au lieu de philosopher. La « *phylosophie » contre la philosophie et la morale (* « phylosophie », faute d’orthographe fréquente des débuts en cours de philosophie, signifierait selon l’étymologie la sagesse de la tribu, alors que l’activité philosophique exige autonomie de jugement, solitude de la réflexion, et vérification en dialogue).

L’écologie selon Næss, c’est que « toutes les choses sont liées entre elles » (p. 71). Comme si rien ne bougeait, comme si les liens ne se défaisaient pas et ne se refaisaient pas autrement. P. 79 il reste toujours autant dans le vague, apparemment pour critiquer d’autres « écologistes » : « Quand un écologiste dit que ceci ou cela doit être fait, par exemple : « Que nous devons réduire le niveau de la population humaine sur Terre ! », il suggère par là-même que cela peut être fait. » Mais dans quelle proportion la population mondiale doit-elle être réduite ? Et qui est ce « nous » auquel cette tâche peut-être violente incombe ? Toujours aussi inquiétant.

L’hostilité véritable à l’égard de l’humanité se confirme p. 87 : seule l’humanité semble « empiéter » sur « les autres espèces » : « Le développement de ces communautés non naturelles [?] que sont les communautés humaines, lesquelles empiètent sur l’espace qu’occupent les autres espèces, menace leur structure, leur fonction et leur stabilité. » Et il continue : « Or l’extinction d’une espèce au sein d’une communauté peut entraîner l’extinction de centaines d’autres ». Et quel effet aurait l’extinction de l’humanité, sur l’existence même, et le sens de l’existence, des autres vivants ?

Il prône une réduction, une « diminution significative de l’étendue de l’espace qu’occupe l’habitation humaine. » Ce n ‘est pas une parole en l’air, il y reviendra en parlant de camps de concentration. Déjà là on voit une histoire d’ « espace vital » à la Hitler. Il cite un auteur parlant des « organismes grands et rares », un certain Soulié, p. 88, dans un propos dirigé contre l’homme, ceux-ci ayant « droit » à un vaste espace.

On passe à la nature comme « chose en soi », expression citée en allemand : « Ding an sich »). Il prétend pouvoir connaître une « chose en soi » : p. 90 « Nous avons accès, non pas aux choses en soi, mais à des réseaux ou à des champs de relations auxquels les choses participent et dont elles ne peuvent être séparées. »

p. 97 il évoque l’idée que sans humain il n’y a pas d’odeur, pas de « paysage mélancolique », etc. Mais c’est pour le nier p. 98 : il parle d’une conception grossière pour cette idée. Næss dans « The encouraging Richness and Diversity of Ultimate Premises in environmental Philosophy” cite Aldo Léopold dans Almanach d’un comité des Sables (Paris, Aubier, 1995 (1949), p. 283 : “Une chose est juste lorsqu’elle tend à préserver l’intégrité et la stabilité et la beauté de la communauté biotique. Elle est injuste lorsqu’elle tend à l’inverse ». La justice subordonnée à la beauté…

p. 358 l’éditeur français cite Arne Næss ainsi : « Toute praxis réaliste nécessite, dans une certaine mesure, le meurtre, l’exploitation, et la suppression. » Tout un programme pour cet apôtre, soi-disant, de la non-violence (article : « Le mouvement d’écologie superficielle et le mouvement d’écologie profonde de longue portée. Une présentation » (1973), E.F. de Hicham-Stéphane Afeissa dans Textes clés d’esthétique de l’environnement, Paris, Vrin, 2007, p. 51-60). C’est très inquiétant, en particulier vu ce qu’il a écrit sur la prétendue « nécessité » de moyens « transitoires » pour réduire rapidement la population humaine.

Næss aime bien le mot Gestalt, comme Jünger et ses amis douteux des années 30 en Allemagne : p. 105 « La Gestalt d’une fleur -toutes parties prises ensemble- est influencée par la Gestalt d’ordre supérieur qui inclut l’environnement » : une hiérarchie de « totalités ».

A propos de la technique Næss procède en deux temps numérotés : 1° « La division du travail, dans le cadre de l’industrie, prend la forme d’une fragmentation du processus de production, entraînant un véritable déclin des Gestalts supérieures [encore !] qui confèrent un sens à l’activité et fournissent un objectif valant la peine d’être atteint. » 2° « La distinction entre les « faits » et les « valeurs » n’émerge qu’à la faveur de la décomposition de Gestalts au regard de la pensée abstraite ». Il présente comme dégénérescence de la technique l’éthique, ce qui correspond aux textes de Simondon étudiés par ailleurs).

Autre angle d’attaque de l’éthique : sur la question de l’émotion comme guide des décisions, Naess en vient à dévaloriser l’éthique comme si c’était du « vulgaire » émotionnel : p. 115 « Les réactions spontanées, qu’elles soient négatives ou positives, ne font guère plus qu’exprimer ce qu’une personne aime ou n’aime pas. Les points de vue éthiques constituent des manières de réfléchir et de théoriser de telles réactions ».

Il appelle à se détacher de la perception (pourtant un moyen utile de vérification des théories et des faits), les couleurs et le reste étant trop explicables par la structure de l’œil humain et de son cerveau. D’où un retour à la « Gestalt ». Quand l’écologiste « parle du cœur de la forêt, il n’entend pas par là le centre géométrique de la forêt », il pense une « unité », une « Gestalt » de la forêt… « Pour l’écologiste, les Gestalts telles que « le cœur de la forêt », « la vie de la rivière », et « la quiétude du lac » sont des parties essentielles de la réalité » (p. 118).

On voit que les sentiments remplacent le raisonnement et la vérification expérimentale dans cette « écologie ». « Il reste à présent à analyser quels sont les sentiments pouvant légitimement prétendre offrir une justification aux actions que nous entreprenons, et comment les lier dans un système cohérent qui articule et explique nos croyances afin de pouvoir les traduire en actes » (p.119-120). Le sentiment comme justification de n’importe quel acte, le « souci » de cohérence ramené à de la propagande censée justifier n’importe quel acte. Mais en même temps rien de stable pour un adversaire qui souhaiterait quelques explications : il parle p. 123 de la « révisabilité » contre ceux qui ont de la morale, les obstinés : contre « l’obstination dans le règne des normes ». En somme on nous fait la morale, mais c’est une morale à géométrie variable au fil des « émotions ». Il ose même parler de restes de puérilité pour le « Tu dois » !

Sous prétexte de « Gestalt » comme considération du « tout » dont on ne pourrait séparer des « parties », Næss détruit, p. 137, la capacité d’auto-détermination des êtres humains, pourtant utilisée comme slogan à la fin du livre, et pour détruire cette capacité d’autodétermination il assène trois affirmations numérotées. La première refuse à l’être humain d’être une chose, c’est-à-dire ici un individu, pour en faire un « nœud » de relations, sans frontières assignables. La 2e refuse qu’on parle d’intérieur ou d’extérieur de « l’organisme humain ». Un homme, une femme, n’a ni intérieur ni extérieur ni limites ce qui le fait tendre vers le néant identitaire et en matière d’acte subi ou accompli. La 3e exprime une référence au totalitaire alors que jusque là il n’y avait que de l’indéfini, de l’infini : il faut selon lui pour juger « recourir aux idées de champ total (etc.). » Il parle de totalité, une obsession des écrivains nazis du début du XXe siècle, insistant sur « la totalité de l’existence qui nous inclut nous-mêmes ainsi que les objets de nos pensées et de nos recherches expérimentales », toute expression sur la totalité étant « elle-même une partie, une Gestalt subordonnée, de cette totalité » : rien ne peut échapper à cette très vague totalité, pas même nos discours. P.141 retour sur l’association Gestalt-totalité : « La pensée gestaltiste conduit nécessairement à la promotion de la norme du bonheur, par contraste avec celle du plaisir. Le bien-être, en effet, relève d’une totalité. » Il y a là une utilisation totalitaire de l’obligation du « bonheur ». Rappelons au passage que Kant a démontré que le bonheur ne pouvait faire l’objet d’une norme en politique, notamment en raison de la diversité et de la singularité des complexions des humains, des organismes humains.

On en arrive au « petit détail négligeable », dirions-nous : p. 142 : « Considérée comme formant une Gestalt, la situation globale est positive, bien qu’un fragment particulier puisse être négatif. » Tu es malheureux ? Tu n’es qu’un fragment. Cela jette un éclairage particulier sur la fameuse « réalisation de Soi » associée à Næss.

P. 146 Næss se transforme en petit marquis de Sade dans sa définition de la « réalisation de soi » : « Le développement le plus profond et le plus englobant de la personnalité humaine garantit l’action belle. La nature humaine étant ce qu’elle est, il n’est pas nécessaire de chercher d’autres fondements de la morale. Nous n’avons pas besoin de nous réprimer nous-mêmes : nous avons besoin au contraire de laisser notre Soi se développer. Les belles actions sont naturelles, elles ne procèdent pas du respect pour une quelconque loi morale dont l’idée viendrait à l’esprit sans qu’il y ait un lien avec le développement de la personnalité. » Et si on suit ce beau programme, le comportement du nouveau petit personnage d’un roman de Sade formera un « totalité » (p. 147). Oh le beau critère ! Il s’agit pour Næss de la « norme ultime »… (Ibid).

Il nous invite à adopter pour la propagande un slogan confondant de bêtise, quel que soit notre amour du travail personnel (mais qu’est-ce qu’une personne pour Næss ?) : « Ce qui est fait par soi-même est bien fait. »

On a un autre exemple p. 164 de slogan bêtifiant : « Marchons sur Terre d’un pas léger. » Næss dit que c’est l’un des slogans marquants de l’écologie profonde. On veut bien le croire…

La suite, jusqu’à la fin, est un ensemble de leçons plus ou moins sommaires sur la façon de mener la propagande.

A plusieurs reprises Næss montre implicitement que les Etats sont écartés au profit des « communautés », par exemple p. 187 « ce qui est prioritaire, c’est l’économie des communautés. » Apparemment on est ici loin de la référence à la « totalité », mais en fait il s’agit de détruire les Etats pour se concentrer sur des communautés totalitaires référées à une confuse « globalité ».

Dans sa méthode de propagande Næss vante ce qu’il appelle « l’entretien en profondeur » (« deep interview ») (p. 198). C’est une inquisition émotionnelle : « S’ils se sentent menacés […], s’ils ressentent quelque incertitude […], s’ils se sentent en quelque manière inférieurs […], quels genres de frustrations sont les leurs [etc.] » et on pose sans arrêt la question « Pourquoi ? ». Ce harcèlement moral est assez puéril. Il dit que c’est une excellente « base d’action politique » (ibid.). L’entretien « doit durer au moins plusieurs heures, et être mené dans le calme, d’une manière naturelle, dans l’espoir d’atteindre les priorités de valeur et les perspectives ultimes de vie de la personne interrogée » (p. 198-199). « Au moins plusieurs heures » !

On en revient à l’attaque contre l’Etat, en particulier démocratique : « Dans l’Ecosophie T, il est d’une importance capitale que les minorités, c’est-à-dire les groupes ayant des systèmes normatifs très différents de la majorité, soient épaulées pour leur permettre de conserver les conditions de vie qu’elles pensent être essentielles et empêcher leur destruction par le vote à la majorité ou l’affirmation de priorité » (p. 199). Même les groupes néo-nazis ?

On en vient à un individualisme forcené, peu cohérent avec les théories affirmées par ailleurs : il va définir « le niveau de bien-être comme le niveau d’accord de la vie réelle en harmonie avec sa propre norme et ses propres valeurs. »

Il met en avant (p. 200) un projet conservateur. Travailler un espace naturel est assimilé à casser un bras volontairement à quelqu’un (p. 201).

Il en vient à ce à quoi on s’attendait, des variations sur « le Soi ». « L’espace naturel est une partie du Soi » (d’une population locale) (p. 201).

La contestation des études économiques ou plus généralement scientifiques se fait au nom du subjectif (cf. les « deep interviews ») : il s’agit d’abandonner les « données objectives » au profit des « évaluations subjectives » (p. 203). Sans aucun souci apparemment d’un effort vers la vérité ou la vérification. Voir par exemple p. 212, le positionnement contre les gouvernements qui recrutent des « spécialistes de toutes les sciences naturelles ». Le rejet de l’argumentation scientifique et de la vérification se confirme dans ce conseil de propagande qui se trouve p. 223 : « Mieux vaut en cette affaire adopter une attitude normative – « Vous ne devirez pas faire telle ou telle chose » – plutôt que propager des pronostics incertains que des experts mieux informés que vous sur l’état réel des ressources mettront en cause publiquement. »

Næss fait retour sur la réduction de la population humaine : après avoir suggéré une population sur Terre limitée à cent millions d’humains, il dit que ceux qui ne veulent pas répondre à une telle question « pensent probablement aux difficultés que soulève toute mise en œuvre d’une politique visant à réduire la population humaine » (p. 225). Il écrit que « la surpopulation des pays riches est évidente du point de vue global », le « global », la « totalité » étant invoqués pour conduire à ce qu’on n’ose pas expliciter : l’extermination des supposés riches ? Parce qu’ils voyagent ? Mais alors quel sera le sort des « pays pauvres » ? On va le voir. Le point 5 de la page 226 a comme titre « Renforcer le local et le global », c’est-à-dire faire l’impasse sur l’Etat et le droit. Il y est question de lutter contre le désir d’avoir des enfants, tout en restant prudemment dans le vague sur les formes de cette lutte, et en réaffirmant le « principe » de réduction drastique de la population humaine, sans plus faire la différence entre riches et pauvres. « La réticence à soutenir une politique de réduction de la population se fonde généralement sur l’idée étrange et fausse selon laquelle une telle réduction serait contraire à l’amour que les êtres humains portent naturellement à leurs enfants et à la volonté d’avoir une descendance. Or, qui oserait se déclarer l’ennemi des enfants ? Mais […] » On s’arrête sur ce « mais » qui suit l’expression « ennemi des enfants ».

Il est question de diminuer les relations humaines en faisant disparaître le commerce : « Rien ne justifie de maintenir une relation commerciale avec l’extérieur s’il apparaît que tel ou tel besoin peut tout aussi bien être satisfait localement » (p. 229). On verra ce qu’il en est du choix de ce qu’on  a à accepter comme « besoin ». Et Næss vante la réduction à de petites communautés, de la largeur d’un trajet de vélo (p. 230 sqq.). Et le projet politique se précise au point 10 : « Certaines communautés locales doivent prendre soin des institutions centrales nécessaires au fonctionnement global de la société. » La dictature est prévue (p. 231) ! On n’est pas loin des fantasmes télégéniques du clan Rabhi actuel.

Mais en attendant Næss prétend avec ses amis être non violent (p. 233 sqq.) et éviter l’illégalité. Il y a cependant une phrase qui pourrait nous inquiéter, p. 235 : « Cependant », oui, cependant, « ces actions [directes non violentes] n’ont pas vocation à se substituer aux combats quotidiens d’un type beaucoup moins spectaculaire. » Cela veut-il dire que ces « combats quotidiens » ont la licence d’être violents ? on verra tout à l’heure.

Remarquons que cette non-violence officielle précédant la conquête du pouvoir n’empêche pas ce pouvoir futur d’être lui-même dictatorial et violent. Son slogan répété dans ses « règles de la non-violence gandhienne » (p. 235-238) est « Combattez les antagonismes, pas les antagonistes ! ». On verra cependant l’attitude concernant la diminution de la population humaine.

Il s’agit bien de vocabulaire martial, dans toute cette 2e partie destinée à organiser la propagande. On le voit au style du passage suivant sur une obscure « 3e solution » qui n’est ni changer les partis existants ni fonder un nouveau parti : « On a toujours besoin d’une « cinquième colonne » qui adopte en toutes choses le point de vue des verts – sans qu’il faille pour autant le désigner explicitement comme tel […]. Le grand avantage d’une telle solution est que les partis traditionnels n’auront pas d’adversaire contre qui se liguer, ils n’en ressentiront pas la nécessité dès lors qu’on pourra calmement leur faire assimiler certaines des idées défendues par les verts sans qu’ils se sentent menacés » (p. 244-245). Il s’agit d’endormir ce qu’il faut bien appeler les antagonistes, ou les ennemis, puisqu’on parle de « 5e colonne ». C’est un peu comme plonger un animal dans l’eau froide pour ensuite monter doucement la température jusqu’à l’ébullition sans qu’il se révolte… Pourtant, rappelons-le, on pourrait par soi-même sans être « intoxiqué » par une propagande être convaincu de certaines idées de réparation de la nature et de conservation de zones à peu près « sauvages », sans pour autant souscrire au projet d’organisation sociale et politique de Næss et ses amis.

Le pire en matière d’explicitation de l’attitude envers les humains est p. 246 : on en est aux camps de concentration, sans faire de distinction entre riches et pauvres : « Les grandes concentrations de population au sein de petits espaces seront nécessaires pour minimiser les effets dévastateurs de cette surpopulation sur les autres types de vie et dans toutes les régions de la planète en général. » On ne voit pas bien d’ailleurs comment cela se concilie avec le discours sur la vie en petites communautés. Hypocritement il ajoute : « Ce qui compte en cette affaire, c’est de faire plus d’efforts pour améliorer la qualité de vie au sein de ces espaces de concentration. » On rit, ou on pleure ?

Prudent, Næss dit que la propagande ne peut pas dire publiquement quelle planification envisager en matière de population humaine, car ce serait « politiquement suicidaire » (p. 246). Certes, et voter pour ses amis serait aussi suicidaire…

Il commence par dire p. 247, au point 3, que « les partisans du mouvement d’écologie profonde » semblent proches d’un « anarchisme non violent », mais c’est dit contre le communisme. Et il ajoute aussitôt : « mais la gigantesque croissance exponentielle de la population humaine […] [rend] inévitable, semble-t-il, le maintien d’institutions politiques centrales fortes et justes » ce qui veut dire pas du tout non violentes et il ajoute que cette violence est légitime puisqu’il s’agit de « s’opposer au sabotage local des politiques vertes fondamentales ». Ce « local », c’est sans doute ce qu’il appelait au début du livre le « combat quotidien » non tenu d’être non violent. Le « sabotage » a bon dos, surtout quand on a déjà instauré un pouvoir dictatorial.

Toujours dans la ruse, il envisage p. 248 d’utiliser dans sa propagande des slogans socialistes à visée de sape du pouvoir démocratique. Par exemple « Pas d’individualisme agressif ! », « Faibles différences de revenu ! ». Mais il dit que clairement il y a incompatibilité avec les socialistes, qui parlent de production et de matérialisme. Pour lui les écologistes sont censés ne vouloir qu’un contrôle « local » des moyens de production (et du reste…).

Sur l’appel à l’initiative des militants, formatée par de mystérieux « naturalistes », p. 250-252, soyons circonspects, relisons le livre de Johann Chapoutot Libres d’obéir (Gallimard 2020), qui parle de ce SS qui proposa des années en RFA et ailleurs un modèle de management où avec enthousiasme l’individu prend des « initiatives » en se demandant ce qu’aurait décidé le « chef ». On peut voir par exemple p. 114 de ce livre une citation de ce « formateur » SS : « Les collaborateurs ne sont plus dirigés par des ordres précis donnés par leur supérieur. Au contraire, ils disposent d’un champ d’action bien défini où ils sont libres d’agir et de décider de manière autonome, grâce aux compétences précises qui leur sont dévolues » ( Reinhard Höhn, Das Harzburger Model in der Praxis, Bad Harzburg. Verlag für Wissenschaft, Wirtschaft und Technik, 1970, p. 6). Il y a là dit Chapoutot « aliénation certaine », on est « cantonné au seul calcul des moyens », etc. (p. 115).

Næss propose aux propagandistes de « promouvoir des décisions qu’ils réprouvent dans leur principe » pour ne pas s’aliéner « la sympathie de nombreux électeurs », en matière énergétique (p. 254-255).

Il accorde généreusement un « droit de vivre » aux plantes (toutes ?), et aux animaux (tous ?), qu’il n’accorde pas vraiment aux humains (p. 260). Il semble que ce soit bien tous et toutes, et du coup le « problème » de l’accroissement devrait se poser pour tous. L’homme est alors désigné comme meurtrier : « Le meurtre des autres formes de vie, la violence qui leur est faite et les contraintes qui pèsent sur leur épanouissement, font partie des conditions actuelles sous lesquelles la vie des êtres humains peut s’épanouir » (p. 263). Alors ?  On va nous punir pour avoir mangé une salade ? « La mise à mort motivée par la faim est un argument recevable », mais il suggère alors (p. 266) une « expérience de pensée » dans laquelle l’humanité pourrait décider sa propre élimination, ou peut-être suggère-t-il seulement qu’elle délègue le « pouvoir » à des « espèces plus sages et plus sensibles ». Envisage-t-il des extra-terrestres ? Ou des « surhommes ? Ne dit-il pas (ibid.) « cette expérience de pensée a le mérite d’indiquer que la recherche de la réalisation de Soi de l’humanité exige que chacun d’entre nous accepte de se laisser entraîner sur la voie d’une plus grande perfection. » N’oublions pas l’allusion à l’éducation par de mystérieux « naturalistes » plus adultes que les autres.

Il propose une dilatation de l’ego, qui devrait rendre très pacifique, mais il dit s’inspirer des indiens de Californie pour dire que quand on a faim « un compère est un frère, mais qu’il a l’air appétissant ! » (p. 274). La frontière entre lapin et cannibalisme semble ici assez mince… Surtout si par ailleurs il affirme « la norme de l’égalité des droits pour tous » (p. 276, y compris les animaux).

Cela l’amène peut-être à une certaine contradiction sur la référence à l’utile : après nous avoir parlé comme il l’a fait de la population ou surpopulation humaine, y compris en termes de camps de concentration, il veut encore nous parler d’utilité pour l’humain, au leur de mettre l’accent, comme nous, nous pourrions le faire, sur l’action désintéressée en faveur de la réparation de la planète. Il écrit p. 278, au sujet de la protection de la biodiversité, « ce qui est inutile dans un sens limité, peut devenir utile dans un sens plus large, notamment en satisfaisant un besoin humain. » On croyait que l’important était la valeur intrinsèque des êtres de la nature, et qu’il fallait invoquer cette valeur intrinsèque y compris contre l’intérêt humain individuel ou collectif. Encore un effet de propagande sans doute. Pourtant on conviendra hors contexte naessien que l’entretien conséquent du milieu où nous vivons peut nous sauver et sauver nos descendants d’une mort précoce.

Il parle p. 280 de « s’identifier à la nature », mais p. 283 il évoque le nazisme comme ayant eu le tort d’exploiter l’idée de nature et de vie, de « culte illimité de la vie », pour faire « l’éloge de l’exploitation et de la compétition acharnées ». Il parle de « descriptions indéfendables de la vie ». On pourrait alors penser que s’il était encore vivant il reconnaîtrait que certains passages de son livre sont à rejeter. Mais voici qu’il revient sur le thème de la « surpopulation » qui donne les phrases les plus inadmissibles peut-être de son livre car il écrit p. 284 : « L’horreur que peut inspirer le spectacle de la nature provient généralement de l’observation de scène de cruauté, dont le déchaînement est lui-même lié à la surpopulation. » Or lui-même envisage une cruauté très organisée et volontaire envers des humains pour « accélérer » la réduction de la population humaine. Il prétend que l’humanité a tenté d’exterminer ou de supprimer les autres espèces. On aurait pu penser qu’en évoquant les nazis il aurait signalé qu’ils avaient tenté de supprimer des humains, les Juifs notamment.

Il explicite ce qu’il prétendait écarter, le recours à la violence, p. 285, et pas contre les nazis : « L’écosophie T emprunte certaines de ses caractéristiques à la comédie [!], telle que Meeker la définit (l’égalité, la joie, l’épanouissement au sein de petites communautés), mais elle n’est pas tout à fait étrangère à la tragédie dans la mesure où elle préconise la non-violence, sans pouvoir garantir d’en faire réellement l’économie dans le monde dans lequel nous vivons. » Bref, la violence est ici affirmée, plus clairement qu’auparavant. Le prétexte est « de meilleures conditions sociales ».

A la page 286 commence l’attaque de la Bible des Juifs pour dire que seul le « Nouveau Testament » précise les responsabilités de l’homme dans la nature, et il choisit pour cela le passage le plus anti-juif des Evangiles, la parabole des vignerons, qui fait allusion à l’extermination des Juifs par « Dieu le Père » parce qu’ils seraient supposés avoir tué son « fils unique ». il s’amuse à dire : « était-il bien raisonnable […] de confier à une créature aussi ignorante que l’homme le souci d’administrer la nature ? » Puis il dit que les humains se comportent en réalité en « voleurs et en pillards » (p. 291). Voleurs de qui ? Et ceci pourrait-il justifier une punition violente administrée par Næss et ses amis ? Il veut utiliser certains aspects de la Bible et de la croyance en Dieu, mais dit qu’en réalité il refuse le statut de « gardien » à l’humain car ce serait reconnaître à l’humain un statut spécial, « supérieur » (p. 292). Inutile de dire qu’en plus il veut ignorer l’idée d’un don de Dieu à l’humanité.

Par la suite il évoque les penseurs méprisant le corps et la matière comme risquant de conduire au mépris des vivants non-humains. Passons sur l’accusation irrecevable de Descartes qui est d’ailleurs fort répandue aujourd’hui. Nulle violence chez Descartes à l’égard de la nature. En revanche il voit celle-ci en termes de rapports de force plus que de propriétés intrinsèques à chaque chose, et pense qu’on peut orienter les forces dans un sens favorable, et défend une science galiléenne contre une science ancienne détachée de toute application technique pouvant servir au bien général de tous, ignorants comme savants. Descartes était d’accord pour valoriser les soins médicaux dans un temps futur plus scientifique, il aurait aussi certainement explicité sa valorisation de soins vétérinaires analogues.

Aristote, lui, est évoqué sans critique par Næss, comme souvent aujourd’hui (cf. Amartya Sen), alors qu’il a des thèses clairement esclavagistes : il dit que si les machines et les violons (leur équivalent de l’époque) pouvaient marcher tout seuls, « nous n’aurions pas besoin d’esclaves ».

Pour finir Næss se demande si l’on peut vouloir que la biodiversité croisse à l’infini. On voit bien que cela interférerait avec le refus de la « surpopulation », du coup p. 313 il évoque vaguement l’insertion de « certaines clauses limitatives ». Lesquelles ?

p. 314 il fait l’éloge d’une société de castes, où l’école n’existerait pas, et de façon contradictoire il parle d’égalité entre les castes. Ili veut qu’il n’y ait plus de personnes seules, c’est-à-dire que toutes soient embrigadées dans une hiérarchie de « niveaux », sous prétexte que « par définition, les personnes seules n’ont pas le contrôle maximum sur les décisions de l’autorité centrale ». Quelle autorité centrale ?…Il invoque p. 319 « l’autodétermination » comme slogan, en contradiction avec ce qu’il vient de dire sur la « nécessité » de l’embrigadement des individus.

Enfin Næss envisage la censure en matière de besoins, en distinguant le souhait non recevable du besoin. Priver les gens de leurs désirs se fait en prétextant l’attention aux pauvres.

Finalement on ne comprend pas comment Næss peut poser une responsabilité particulière de nous humains, de notre époque, par rapport aux autres animaux, pour réparer ou « conserver » la planète. Et pourtant à partir de la page 300, il y en a des « directives » comme il dit !

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