Notre société apparaît comme une société de l’insatisfaction militante. Et cela tant du fait du capitalisme qui alimente l’insatisfaction pour faire pression sur la consommation, que de la part de ses opposants qui pour s’imposer orientent les citoyens sur une contestation comme protestation d’insatisfaction.
L’insécurité est voulue par le pouvoir bien plus qu’elle n’est combattue, et cela par le moyen surtout de l’économie et de l’organisation financière et monétaire, en 2021. Ce n’est pas le fait de tel ou tel gouvernement, mais c’est un pouvoir qui circule partout et qui crée une insécurité émotionnelle avec des raisons économiques. Par exemple le temps est bouleversé. La consommation présente est stimulée par le sacrifice de l’avenir. Il faut dire que plus l’avenir est incertain, moins on est porté à sacrifier le présent. Mais la satisfaction présente du désir est considérée comme ne devant pas trop durer, sinon elle prive de la satisfaction suivante. Aujourd’hui lorsqu’on se fixe un but qui ne soit pas immédiat, alors il doit sans cesse être remis à plus tard par ceux qui ne veulent pas s’arrêter à un « état », ce sont notamment ceux qui épargnent toujours plus, et travaillent toujours plus, le moyen devenant plus désirable que le but. Evacuation et procrastination sont concomitantes. Dans « la société liquide » telle que la décrit en 2000 Zygmunt Bauman (Liquid Modernity, Polity Press, Cambridge, United Kingdom, 2000), on voit s’effacer la différence entre le transitoire et le durable.
Nous sommes conduits à détester ce qui dure, et du coup travailler pour une immortelle humanité est une idée qui s’est un peu perdue puisque nous nous sommes mis à détester ce qui durait.
Dans ce nouveau monde certaines séparations n’ont plus cours : notamment en politique où le privé mord toujours plus sur le public, et où par exemple on parle du privé en public, dans une société de « comparaison universelle » (même auteur, Life in Fragments, Polity Press, 1996). La « médiatisation » qui dissout le public parmi les publicités et les faits divers va jusqu’à culpabiliser les individus par confusion entre l’hygiène et le « fitness », et en même temps ce « privé » qui envahit tout est celui de la narration de « beaucoup » sur la vie de « peu ». L’individu est poussé par cette narration externe à ne plus croire son propre jugement. La vie non filmée, la vie vécue est celle qui paraît irréelle. L’évolution du monde, ce sont des contrôleurs toujours plus puissants et éloignés, séparés des contrôlés, avec toute une hiérarchie de subordonnés contrôleurs-contrôlés, qui ne savent plus pour qui ils travaillent. Les contrôlés se sentent de plus en plus impuissants, de plus en plus contrôlés. Mais le monde n’est pas vécu pour autant comme plus stable, au contraire : les détenteurs du pouvoir sont présentés comme toujours en mouvement, insaisissables et imprévisibles.
Le désir de révélation est désenchanté par la vision permanente des coulisses, des ratages, des créateurs eux-mêmes, interviewés de telle sorte qu’on les aide à créer un narratif plutôt qu’à révéler quoi que ce soit de déjà là ou déjà vécu. La révélation n’a pas lieu. Ou alors elle se fait dans une sorte de fanatisme religieux sans religion et hors procédures de justice : ainsi, sous des allures de bienveillance, des personnes affichent dans les rues un « On te croit » inconditionnel et terrifiant, susceptible de faire basculer toute la société dans la distanciation maximale des individus, qui seront alors la proie de ce que W. Reich appelle dans son livre La psychologie de masse du fascisme.
Le souci de l’humanité en 2021 est un peu plus fort, car le narratif apocalyptique aide les humains à se sentir un peu le dernier homme, la dernière femme, le dernier enfant. Cela fait se rejoindre l’histoire de l’humanité, dont nous effaçons le passé peu à peu, avec la phrase de Henry Ford le 25 mai 1916 dans le Chicago Tribune : « La seule histoire qui vaille un fifrelin est l’histoire que nous faisons aujourd’hui. » Mais cette histoire est axée d’une part sur la consommation, qui est plutôt individuelle, et d’autre part sur la production, qui pousse à la coopération. Or de plus en plus, on est ailleurs : la question devient identitaire : on s’occupe de qui on est et pas de ce qu’on fait, on devient captif d’un « influenceur » qui « nous » offre ses intentions, ses sentiments, pour notre contentement. Or, on l’a vu, cette identité racontée plutôt que vécue est très instable. Si on y ajoute que de plus en plus l’individu passe de non-lieu en non-lieu…
Un « non-lieu » ce sont des espaces privés de toute identification : comme nos aéroports, nos autoroutes, certaines chambres d’hôtel, des transports publics, les nouveaux bureaux, et peut-être bientôt avec le télétravail les intérieurs des domiciles privés (voir Marc Augé, Non-lieux : Introduction à l’anthropologie de la surmodernité, Paris, Seuil, 1992). On pourrait espérer fixer un peu les choses par la rencontre d’ « étrangers », mais souvent aujourd’hui celui qu’on qualifie d’étranger se voit voué à une rencontre sans passé par définition. Quelqu’un faisait remarquer qu’autrefois, mais est-ce seulement autrefois, on appelait d’une drôle de façon les enfants à la prudence : on leur disait : « Et surtout, ne parle pas avec les étrangers ! » Pas d’avenir à espérer de ce côté-là, et pas même de présent. Nous sommes tous un peu comme dans ce film Le Terminal, sorti en 2004, prisonniers d’un non-lieu d’aéroport sans plus de dehors.
L’ethnicité, du coup, paraît permettre de se raccrocher à du (prétendu) stable. Mais peut-être ne pourra-t-on pas échapper à un fatalisme qui fait obstacle à la liberté, et à un refus des différences, en ce sens que soit on est à l’intérieur, et alors on est « pareils », soit on est à l’extérieur et on est ennemis, bourreaux, non pas occasionnellement, mais « de fait », par essence.
La réaction « laïque » pour retrouver une certaine permanence va bien avec cette expression que revendiquait Caroline Fourest sur la 5 dans Cpol, le 17 octobre 2021 : elle disait qu’il faut affirmer : « Je ne suis pas que ça ». La laïcité, ce n’est pas prôner un citoyen indifférencié mais un citoyen qui à la base est une conscience, c’est-à-dire que je, tu elle, il, « n’est pas que ça » (black, homo, prof, français, etc. à l’infini).
Il faut sortir du non-faire et des enchantements du narratif ensorcelant, et cela par l’action, la vérification, la relation entre soi-même et l’autre, il faut vivre et aimer l’autre, le temps, l’espace et la durée.
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