Et si le chapitre Θ 10 de la Métaphysique d’Aristote avait gagné sa réputation d’extrême difficulté parce qu’il formule le sujet de ce chapitre en choisissant une phrase particulièrement problématique ? L’a-t-il choisie sans en voir la difficulté, ou justement parce qu’elle posait problème ? Il essaie de s’en tirer par une argumentation en termes d’énumération qui se veut complète des types d’énoncés. Mais aujourd’hui l’histoire est passée par là et l’on ne peut si vite écarter l’idée que la parole puisse créer de la réalité.

Après quelques mots, la phrase d’introduction se termine ainsi, par la question « quand » (πότε) : quand est-il question du vrai et du faux à propos de savoir ce qui est et ce qui n’est pas ? Et il poursuit : en effet c’est maintenant que nous devons examiner ce que nous disons vraiment quand nous parlons. Et maintenant voici l’énoncé du sujet : « Ce n’est pas parce que nous croyons que tu es blanc en vérité que tu es blanc, mais c’est parce que tu es blanc que si nous disons cela [à savoir que tu es blanc], nous sommes dans le vrai » (1051b6-9).

Aristote rejette la première hypothèse, « discursiviste », mais a-t-il vraiment argumenté ce rejet ? Francis Wolff écrit dans son article « La vérité dans la Métaphysique d’Aristote » : « Notons que l’adéquation « discursiviste » est éliminée sans argument par Aristote » (Cahiers philosophiques de Strasbourg, tome 7, 1998, p. 133-168). Et si pourtant Aristote avait cru faire le job ? F. Wolff pense que dans le discours archaïque on écoute le maître pour savoir la vérité. Il n’envisage pas que ce qu’Aristote rejette, c’est la possibilité pour la parole de créer du réel.

Mais le choix par Aristote de la phrase  « Tu es blanc » reçoit aujourd’hui, maintenant, un démenti de l’histoire. En effet si dans l’Antiquité la blancheur n’était peut-être pas une question très importante, en revanche aux Etats-Unis elle est devenue une question déterminante, car il était interdit de vendre comme esclave un blanc.

Mais du coup, il fallait faire des lois qui définissent qui est blanc. Dans l’article « Whiteness as Property » (réédité dans le vol. 134, l’article à été publié pour la première fois en juin 1993 par la Harvard Law Review dans le numéro 106 n°8, p. 1710-1791), Cheryl I. Harris explique par exemple que la loi décidait que si un enfant avait un père blanc et une mère noire, il était noir. Diverses considérations généalogiques ou autres (traits du visage par exemple) se maintinrent jusque vers 1950. On voit donc ici un discours avoir des effets de réalité indiscutables, énormes. Il ne saurait suffire, comme a l’air de le suggérer Aristote, de se fier à un coup d’œil rapide sur « toi », ce que toute personne pourrait faire à moins, dit-il, d’être soit frappé de cécité, soit très ignorant. Mais justement, qu’est-ce que savoir en matière de propriété de blancheur d’un être humain ? Pour insister sur les traitements désagréables de cette question dans l’histoire, certains ont proposé de traduire par « blanchité », mais le titre de l’article est bien, à cette date de 1993, « Whiteness » et pas « Whitened ».

« Tu es blanc » : cet énoncé n’est ni un énoncé qui porte sur de l’élémentaire, ni un énoncé par porte sur le complexe, ni un énoncé qui porte sur le sensible (« sensation » visuelle), ni un énoncé enfin qui porte sur les mathématiques. C’est un énoncé politique qui porte sur l’humain dans la mesure où il est créé par le discours. Si on pourrait à la rigueur ne pas faire de différence entre genre et sexe au vu de l’anatomie, en revanche il est sûr que la blancheur de l’homme blanc est tellement le fruit du discours que certains essaient de rattraper la chose, d’effacer l’histoire, en proposant une cécité à la couleur (« colorblindness ») dans la fréquentation des humains.

Mais c’est encore sauver le raisonnement d’Aristote, qui refuse la possibilité pour la parole de créer. Maintenant, après l’histoire, et après les années 1950, il nous faut parler de la blancheur et de la noirceur qui restent attachées à l’histoire de chacun de nous, et réparer ce qui peut l’être.

Et du coup, effet collatéral de l’histoire, il nous faut dialoguer autrement avec la Métaphysique d’Aristote. Un jour, selon la Bible, Quelqu’un dit : « Que la lumière soit », avec des effets de réel paraît-il…

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