La justice distributive est censée définir la juste rétribution d’un travail accompli, d’un exploit, etc. : ce n’est pas exactement la personne qui est méritante, c’est l’acte qui est méritoire. Un bon travail qui réalise un objet bien fait mérite que cet objet soit bien payé : il y a un juste prix, et il serait injuste qu’un objet raté soit payé le même prix. L’autre idée est de faire payer le même objet le même prix à chaque client, qu’il ait la vue basse ou pas, qu’il soit enfant, vieillard ou simplement adulte mûr.
Pourtant, il s’est développé tout un système fondé sur l’idée que des personnes elles-mêmes aient un mérite, parfois acquis à vie quoi qu’elles fassent, sous la forme d’un « diplôme ».
Ce « diplôme » serait acquis grâce au talent et à l’effort des plus talentueux. On trouverait ridicule de continuer à maintenir l’idée d’héritage, de transmission, de généalogie, qui conduirait à un grand conservatoire d’inégalités sociales, du moins si on mélangeait héritage culturel et compte en banque.
Mais la lutte contre les inégalités de départ dues au milieu, à la famille, au clan, etc. ne supprime pas une société d’inégalités, du moins dans sa version actuelle de « méritocratie », car on va décréter légitimes les inégalités à partir du moment où on les fonde sur le talent, l’énergie et l’historique des choix de l’individu. Du coup, la social-démocratie ressemble à la droite (voir Pourquoi lutter contre les inégalités, de Jean-Fabien Spitz, 2009). En prétendant lutter contre l’inégalité de naissance, on oublie que les talents, l’énergie, etc. échappent pourtant aussi à notre contrôle : on prétend fonder encore sur les hiérarchies naturelles l’ordre social légitime. On aime le rebrassage, et le hasard de la distribution des inégalités. On va même parfois s’opposer à une correction des inégalités par l’impôt, au nom de la justice : ainsi, Dworkin explique que ceux qui ont travaillé et économisé en se « privant » (mais se sont-ils privés) de soirées joyeuses voient une partie de leur argent distribué à ceux qui ont rigolé et ont été « irresponsables », et qu’ils trouvent cela scandaleux. Ceux qui ont ramé dans le passé peuvent être révoltés que des lois nouvelles corrigent les mêmes difficultés chez leur nouveau voisin (voir Kymlicka).
Pourtant la société bénéficie de deux sortes de hasard : le risque que prend un entrepreneur, avec le banquier qui lui prête de l’épargne, et le risque de celui ou celle qui se lance et consacre tout son temps à la création artistique ou la recherche scientifique.
Si ça marche, il faudrait rappeler que je ne suis pas tenu(e) à un « devoir » de ne pas profiter d’un hasard. Mais d’autre part « les individus ne sont pas tenus d’affronter seuls l’incontrôlable » (Spitz, op. cit. p. 105). Pourtant Kymlicka dit comme principe que ceux qui font des choix coûteux en ressources doivent en assumer les conséquences sans chercher à les rejeter sur les autres : ici on est en plein dans l’idée de culpabilité de celui qui dépense beaucoup de ressources, les siennes et celles des autres, par exemple pour acquérir un diplôme, ce que ne dit évidemment pas Kymlicka.
Quel est le risque que chacun peut légitimement prendre, en société, notamment sans consulter les autres ? Et d’ailleurs si l’on « consulte » les autres, celui qui donne son consentement avait-il le droit de le donner ?
Dans une société inégalitaire, ceux qui se tiennent au sommet veulent croire que tout le monde est d’accord pour reconnaître que ce succès est moralement justifié (voir Sandel, The Tyranny of Merit, Farrer, Straus and Giroux, New York, 2020, p. 13). Cette justification dans la méritocratie actuelle est liée au mérite lié lui-même aux efforts fournis pour réussir ses études. Ce « mérite » empêche de se sentir solidaire d’un sort commun et exerce une sorte de tyrannie sur l’individu, qui doit parfois renouveler sa revendication au mérite, pour notamment de nouveaux « diplômes », jusqu’à un âge avancé qui exigerait de valoriser d’autres expériences de la « vraie vie ». La pression devient immense quand l’individu veut que ses enfants soient dans la même caste de la hiérarchie (ce qui est un nouveau souci d’ « héritage »). Car si l’entretien de la mémoire, ou de la terre, était relativement facile à maîtriser progressivement familialement, en revanche dans la méritocratie actuelle l’enfant va être sur-parentalisé, sur-coaché, pour des sommes parfois plus fabuleuses que le coût des universités les plus sélectives auxquelles ses parents le font aspirer. De plus en plus d’enfants, parfois déjà devenus adultes, ont connu depuis la naissance une pression qui les rend dépressifs, révoltés, camés, suicidaires, et souvent pathologiquement perfectionnistes le reste de leur vie.
Ajoutons qu’il y a des dispositifs de « triche » liés aux passe-droits, aux chèques versés aux universités américaines, et que lorsque depuis trois ou quatre dizaines d’années la sélection de quelques universités américaines passe de 1 sur 2 à 6% on a un concours qui, pouvons-nous le supposer, choisit un peu au hasard en fait entre candidats équivalents, un peu comme le hasard des courses de chevaux de très haut niveau.
A côté de ce hasard de réussite, il y a la certitude de l’humiliation : pas de référence au mérite des diplômes sans dénigrement des autres, de tous les autres archi-majoritaires dans le pays.
Et cette humiliation des autres peut être exploitée par certains types d’individus, des populistes hargneux mais aussi capables d’évoquer le passé révolu avec tendresse, nostalgie, en faisant parfois rêver de sa restauration, ce qui est proprement la réaction.
L’élite à diplômes d’aujourd’hui a donné sa version, par cooptation trop bien faite, du « bien commun » en termes trop économiques, technocratiques, aux dépens de la solidarité (et de l’écologie), en façonnant les jobs disponibles en fonction des diplômes au lieu de faire parfois des diplômes en fonction des jobs vraiment nécessaires au bien commun. On met évidemment à part la grande instruction, la bonne éducation, hors diplômes, qui n’ont pas forcément à voir avec l’espoir d’avoir un bon job bien payé. A celui qui a une telle bonne éducation, peu importe que l’héritage culturel d’une famille, d’une communauté, d’un peuple soit sous-évalué, dévalué, non monnayable, il le considère comme un trésor précieux, à connaître et à faire connaître.
Certains historiens vous diront que quand on donne un pouvoir exclusif aux diplômés autour d’un gouvernement cela donne la folle légèreté de l’engagement des Etats-Unis dans la guerre du Vietnam. Il ne faudrait pas confondre la morale et les études. Certes, celui qui a du savoir, dit Platon, est plus responsable quand il agit mal car il sait mieux ce qu’il fait. Cependant que penser de cette parole d’Obama (manif anti-guerre à Chicago en 2002, comme sénateur de l’Illinois, discours mis sur internet et cité p. 94 du livre de Sandel Tyranny of Merit) : « Je ne m’oppose pas à toutes les guerres. Ce à quoi je m’oppose est à une guerre stupide [dumb] ». Il ne dit pas « guerre immorale », il dit « stupide » : Sandel montre l’omniprésence dans la politique de notre époque de l’opposition « smart »/ « dumb » : « futé »/ « stupide ».
Alors que 2/3 des Américains des Etats-Unis n’ont pas de diplôme universitaire, 95% des Représentants et 100% des Sénateurs en ont (Sandel op. cit. p. 97). Mais l’université développe-t-elle le sens pratique et le souci du bien commun ? Et la méritocratie est-elle capable de s’auto-menacer dans sa hiérarchie figée en discutant sans mépris sur ce qu’il faut faire avec les soi-disant « représentés » qui ne sont représentés par personne ?
Ajoutons que ces gens super-instruits qui sont au pouvoir depuis plusieurs dizaines d’années n’ont pas su élever le niveau d’instruction général – au contraire. Que représente le peuple, si les partis de gauche se soucient surtout de l’élite méritocratique (cf. Ibid. p. 102) ? Ces partis sont peu intéressés en fait aujourd’hui par la lutte contre les inégalités, ce que dénonce par exemple Piketty.
Quand le peuple proteste, on dit chez les technocrates : « Vous n’avez pas bien compris ». Et parfois : « On va vous expliquer mieux », en invitant des « pédagogues » à aider.
Or, toi, dans quelle société préfères-tu vivre si tu es pauvre, celle où tu peux garder l’estime, et l’estime de soi, n’est-ce pas ? Donc pas dans notre société (cf. Ibid. p. 114 sqq.).
L’idée de se concevoir comme un moi libre et indépendant qui saurait à quoi il a consenti dans le réel sert-elle à se soustraire à l’obligation de réparer le monde, et notamment auprès des descendants souffrants des opprimés ?
Inversement, invoquer les antécédents d’oppression ne doit pas servir à détruire l’idée de la personne indépendante, et responsable seulement de ce à quoi elle consent, en décourageant toute velléité généreuse et d’elle, et des autres.
Les « aristocrates » de naissance à l’ancienne avaient davantage conscience du rôle du hasard dans leur condition que les diplômés des méritocraties inégalitaires alors que ces derniers pourraient pourtant voir eux aussi la part du hasard dans le bon fonctionnement de leurs neurones. Il en résultait parfois une certaine générosité.
Face à l’ancienne aristocratie, suffit-il de proposer à chacun de grimper peu à peu l’échelle de la hiérarchie méritocratique selon les normes universitaires, est-ce vraiment pour un adulte un projet intéressant ? Et même pour un ado ? Concernant la vie sociale, la citoyenneté, la liberté ? Ne confond-on pas ce que Michael Walzer appelle les Sphères de Justice ?
Certes, on a fait un effort pour faire tomber certaines barrières autrefois « légales » racistes et sexistes. Mais celui qui va de succès en succès est avantagé par son moral sur celui qui vient d’échouer et affronte l’épreuve suivante, dit Sandel. Et celui qui est immigrant n’a bénéficié d’aucune des mesures d’égalisation des chances dont nous nous vantons.
Venons-en à ce qui de notre système est interprété selon le critère du marché : la satisfaction des autres par rapport à ce que je fais est aléatoire, elle dépend de leurs goûts du moment (à condition qu’ils soient solvables…). Ils paient pour ce qui a de la valeur à leurs yeux, et pas pour le mérite. Il n’y a pas de place pour les biens produits qui doivent bénéficier à tous, dans les critères. Pourtant c’est la communauté entière qui a rendu possible une réussite, cela pourrait entraîner une attention particulière à la notion de bien commun, et de droit de regard de la communauté sur le bien produit par moi qui l’ai rendu non seulement possible mais réel. Or, que penser des besoins mis en avant par le système en place ? Que penser de la rémunération des objets ou services qui satisfont ces besoins ? Et que penser de l’influence des « super-diplômés » sur la structure des emplois destinés à satisfaire ces besoins dont on ne sait s’ils sont prioritaires ou créés par les jobs créés par les diplômés ? Ceux-ci ont été recrutés aux Etats-Unis par le biais du SAT, une sorte de QI. Les familles des super-diplômés dépensent des fortunes pour entraîner leurs enfants pour ce test. Nous savons aussi dans d’autres pays que des gamins ne connaissent pas « les » codes. Mais parfois quelqu’un a l’idée, dans sa banlieue, qu’en ce moment même ils inventent « les » ou « des » codes de demain.
Mais avec ce système d’entraînement la première génération de diplômés devient rarissime dans les universités américaines. Ce n’est pas une consolation de savoir que les enfants de riches super-diplômés dépriment et jouent de moins en moins et que plus les parents s’occupent d’eux, plus ils sont malheureux.
Au passage, le gouvernement américain a dépensé 162 milliards de dollars en 2014-2015 pour aider les étudiants à payer leurs frais de scolarité, et il dépense au maximum chaque année 20 milliards de dollars pour aider les travailleurs à se recycler et leur trouver un nouveau job. Beaucoup de travailleurs se sentent méprisés. On a tendance à moins payer au quotidien quelqu’un qui a peu coûté d’argent pour ses études… A défaut de juste prix de leur travail, sachons ne pas confondre revenu riche avec apport reconnu au bien commun.
Mais avons-nous vraiment des instances dans nos sociétés pour la reconnaissance de ce que tel ou tel individu, telle ou telle société ou entreprise ou … communauté, apporte au bien commun ?
Michael Lewis (Flashboys, a Wall Street Revolt, New York, W. W. Norton and C°, 2015, p. 7-22) raconte une histoire : une entreprise a mis un câble de fibre optique reliant Chicago et la Bourse de New York : cela a accéléré la vente de futurs porcs et autres transactions, de quelques millisecondes : cela valait des centaines de millions de dollars aux yeux des spéculateurs. Le rôle de la fiance devrait être de faciliter l’économie et la satisfaction des besoins, et aussi certes de financer, par l’épargne recueillie, des projets plus ou moins risqués mais intéressants pour le bien commun.
Nous avons construit une société qui tend à casser les héritages sous toutes leurs formes, de telle sorte que les inégalités, au lieu de disparaître, deviennent distribuées par une sorte de loterie renouvelable en permanence. Il en résulte une grande instabilité, une grande insécurité, en particulier pour les enfants et les plus jeunes, et un risque d’effacement rapide de la transmission. C’est que le hasard des promotions, la loterie des « meilleurs » diplômes, donnent un pouvoir exorbitant à ceux qui se saisissent du pouvoir, politique ou sociétal : faire jouer la loterie, et se faire dire merci, terroriser ou enchanter, cela fait des nouveaux patrons de la société dite démocratique des gourous quasi divinisés, des « Parques », qui peuvent eux-mêmes avoir dû au hasard leur situation.
Du coup, récemment, le hasard est en train de prendre toute la place hors critère officiel de mérite. Imposture, ou comédie humaine ?
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