Kojève oppose Hegel aux sages de la Grèce antique : ceux-ci mettraient en ordre successif d’abord le savoir et la connaissance de soi pour ensuite agir (ajoutons : agir sagement). Hegel selon la lecture de Kojève laisse penser que « sans la création par l’action négatrice, il n’u a pas de contemplation du donné. » (p. 49 de L’introduction à la lecture de Hegel, édition de Raymond Queneau, Gallimard, 1947. Il s’agit de notes des cours des années 1933-39 de Kojève, plus certains textes pour ces cours rédigés de la main de Kojève lui-même). On commence par une action qui n’est pas dite sage, mais « négatrice », on se demande alors comment il peut encore y avoir du donné à contempler, seul el résultat comptera. Page 50 pour parler du désir du monde Kojève dit que dans ce désir « on désire le supprimer ». Quand Kojève parle dans ses écrits de « supprimer » il est vraiment aussi question de mise à mort. Il continue p. 52 avec un négativisme impitoyable récusant tout frein, aucune « existence déterminée » ne peut retenir de cette volonté exterminatrice : « Il faut réaliser la Négativité, et elle se réalise dans et par l’Action, en tant qu’Action ». Il n’est pas question de simple écriture. Et p. 55 la mort est explicitement évoquée : « Seule la mort individualise vraiment l’existence. » Mais attention, on verra plus tard, par exemple dans les appendices, que tout être ne peut être qualifié de « mourant » : l’animal ou la plante ne meurent pas pour Kojève, et peut-être a-t-il inspiré Heidegger, qu’il évoque souvent, très favorablement, alors que Heidegger est clairement Nazi en 1933 et ensuite, quand Heidegger dans un texte nie aux Juifs la capacité de mourir, car n’étant pas totalement humains à ses yeux.

L’entreprise de développement de ses possibilités doit conduire celles-ci, et l’homme individuel, à « nier ce qu’il est » (p.63, notes de cours de 1934-35). Pour devenir un « homme nouveau », il s’agit de prétendre que la morale est hors-jeu si on lit bien Hegel, qui ne fait pas de morale mais une « philosophie de la morale » (p. 65). Seule règle : se conformer au « Zeitgeist » (ibid.), les mœurs du temps du peuple chez lequel on vit (on est en 34-35). Sinon on a le statut de criminel ou de fou.

Pour régler son compte à ce qu’il appelle le « judéo-chrétien », Kojève raille son opposition au monde qui l’isolerait (p.66) parce qu’il n’appartient pas au camp des maîtres du monde et n’y est pas reconnu, ce qui en fait un « Esclave », que ce soit de Dieu ou pas. Il présente de façon péjorative le terme de Selbstbewusstsein, censé caractériser l’homme religieux. Mais pourtant selon le dictionnaire ce mot allemand a une valeur positive, celle de « confiance en soi ». On pourrait parler ici, contre Kojève, de l’individu qui, loin de se vivre en esclave, volontaire ou involontaire, se confère à lui-même une autorité de jugement , une liberté morale.

p. 69 nous ne sommes pas loin de la mentalité fasciste telle que la définit Mussolini : le but est que l’individu s’unisse à l’absolu, présenté comme l’universel. Kojève fait une satire de « l’intellectuel bourgeois » qui essaie de vivre indépendamment de l’Etat (et pas seulement de la Nature) et dont Kojève se résigne un peu trop facilement, vu ce qui se passe en Allemagne au même moment, à ce qu’il sombre « dans le néant », évoquant une mentalité verbeuse, folle ou suicidaire.

Dans le cours de 1935-36 il précise ses attaques contre l’individualisme, comme le décrit Mussolini dans sa théorie du fascisme et comme on en parle… aujourd’hui en France, et il dit que « l’action transformatrice du Monde ne peut être que collective. » Il continue sur la stérilité de la raison et de l’individu religieux : « Le Moi du Religieux – et donc le Moi « raisonnable » – est isolé. D’où l’ »individualisme » de la raison et par suite sa stérilité » (p.80). L’athéisme militant de Kojève est collectiviste, visant l’abolition de l’individu dans le collectif. Un collectif qui n’est pas l’humanité entière mais le peuple, le « Volk ». L’espèce est pour lui une notion qui reconnaît trop les individus isolés, membres de la même espèce même s’ils sont sans contact, et donc il n’y a pas d’ « unité réelle » (p.84). Pas de droits de l’homme non plus, donc, ajouterons-nous. Seul le « Volk » permettrait selon Kojève à l’individu de « se réaliser » : « L’homme est « citoyen » (Bürger) en ce sens qu’il ne peut se réaliser en tant qu’homme que par l’intermédiaire du peuple (Volk) organisé en Etat » (p.84). Rien dans le texte n’indique une différence à faire entre types d’Etats. Pire, p. 87 il dit : « Le Maître véritable tue », sans manifester le moindre rejet de cette attitude de maître esclavagiste et massacreur, alors qu’il vient de parler du « citoyen ». Il ne condamne pas le meurtre, mais l’échec éventuel du meurtre : tout révolutionnaire n’est pas un criminel, mais « le révolutionnaire qui échoue est un criminel » (p. 89). « Qui échoue » : l’idée est précisée ici (p. 88) : « Si, par naissance [ ?], l’individu ne s’adapte pas à la société, c’est un fou (ou un criminel), son idée est folle (ou criminelle). Si l’individu la réalise, en transformant la société qu’il « critique », il se transforme lui-même et son idée cesse d’être folle, puisqu’elle correspond maintenant à la réalité. » Même si elle est criminelle ? Le succès du nazisme à conquérir le pouvoir efface-t-il sa criminalité ? Et va-t-on ne considérer comme fous ou criminels que les résistants au nazisme tant que leur révolte est un échec ? C’est assez clair quand on voit ce que dit Kojève en général p. 92. Hegel a bon dos : « Pour Hegel : l’individu se juge lui-même par la réussite. » Il continue dans une grande confusion (p. 93) en associant la réussite elle-même de l’individu à un suicide, en termes d’ « œuvre » : « Œuvrer est donc se tuer -médiatement », et il vient d’expliquer pourquoi : « L’œuvre de l’individu est détruite par les autres – lesquels sont l’individu lui-même en tant que membre du Volk et du Staat. »

Contre Kant et sa morale il prétend lire Hegel pour dire que les vrais jugements moraux sont ceux que l’Etat formule et garantit, sans qu’on puisse le juger car le tribunal c’est le succès historique : « Les Etats eux-mêmes sont jugés par l’Histoire universelle », une fois achevée (p.95). Le tyran n’est pas vraiment un méchant, mais un dieu, « incarnation de la « volonté générale » des citoyens » (p.99).

Typiquement fasciste arrive cette remarque sur la guerre, comme source du progrès (voir le manifeste de Mussolini) : « La guerre est humanisante, puisque négative : progrès par les guerres » (p.100), il l’a bien précisé au-dessus, la paix serait abrutissante, et l’Etat se constitue pour lui par la guerre (on n’est pas loin de ce Carl Schmitt nazi qu’il admira tant quand il le connut).

p.101 il affirme la supériorité du masculin sur le féminin (voir La notion d’autorité, livre destiné à Pétain en 1942, d’où le terme « femme » est éliminé) : « Le plan féminin, limité à la Famille, est inférieur donc au plan masculin, qui est le plan politique. » Et en détruisant la famille par le libertinage, « la Femme est la réalisation concrète du crime » (p.105), il dit cela pour rendre responsables les femmes du passage de la Cité antique à l’Empire romain. P.187 il redit : « L’agent immédiat de la ruine [du monde païen] est, chose curieuse, la Femme ». Cette stigmatisation est accompagnée d’une « raison » : parce que cette « Femme » agit sur l’homme jeune, et l’exemple choisi est Alexandre le Grand…

Toujours sur le terrain politique, dans son cours de 1936-37, Kojève a une formule terrible qui pour nous fait penser aujourd’hui à Eichmann : « Fonctionnaire de la mort ». Sans une once de critique il valorise le « seigneur féodal », p.125, capable de vivre pour l’Etat, et valorise le « Kampf » comme « lutte sanglante pour la reconnaissance » (p.143). Et le problème serait d’arriver à l’achèvement parfait, « sans possibilité d’extension ou de changement », pour être dans la « vérité » (p. 145). Et cela nous renvoie au « chef de l’Etat » (il ne parle pas, en France où il est, de députés, de ministres ou de présidents de la République) : il rêve de son Etat final « universel et homogène » (une expression qui revient tout le temps chez Kojève), comme réellement individu : il parle du moment où un individu devient un individu, parce qu’il est satisfait, pour conclure : « Seul le chef de l’Etat universel et homogène (Napoléon) est réellement satisfait […] lui qui est donc vraiment libre […] mais tous les citoyens sont ici « satisfaits » en puissance, car chacun peut devenir ce cher tyran, dont l’action personnelle (« particulière ») est en même temps action universelle (étatique), c’est-à-dire action de tous (Tun Aller und Jeder » (p.146). On voit ici la volonté d’assimiler l’universel à un simple type d’Etat, du moment que son dictateur a réussi : prenant prétexte de Napoléon, Kojève écrit que « toute Action est égoïste et criminelle, tant qu’elle n’a par réussi » (p.153). Ne peut-on penser que pour Kojève Hitler a réussi, en 1936-37 ? (Certes il n’est pas nommé). Kojève pense qu’en combattant l’orgueil on empêche l’action.

En 1937-38, p.167 et suivantes, Kojève insiste sur la faim et l’homme affamé, et insiste sur la négation : « Désirer le non-Etre, c’est se libérer de l’Être » (p.169). Selon lui désirer est désir que nous dirions dictatorial : « L’homme qui désire une chose désire surtout faire reconnaître son droit sur cette chose » (p.169), alors qu’il était question de l’homme affamé.

Le maître ne travaille pas, mais comme il est dans la « lutte », pas de problème (p.171). L’important pour devenir un homme c’est d’être esclavagiste, de faire être le rapport maître-esclave (p.172). Et l’histoire est valorisée ainsi par Kojève : elle « est l’histoire de l’interaction entre des Maîtres guerriers et des Esclaves travailleurs. »

Et « être homme, dit Kojève, c’est être Maître, l’Esclave n’est pas un homme, et se faire reconnaître par un Esclave ce n’est pas se faire reconnaître par un homme » (p.174). C’est terrifiant, surtout en cette période.

Le nihilisme de Kojève ne s’arrête pas là, être un homme, dans sa lecture à lui de Hegel, c’est être « un Néant qui néantit », et le travail est compris ici comme néantisation. Et c’est le travailleur, non le « guerrier » qui porte la responsabilité écœurante chez Kojève de produire des mitrailleuses.

p.185 Kojève refuse aux Grecs la possibilité d’être véritablement des individus, parce que leurs chefs ne sont que des représentants, alors seul le tyran, dictateur « au sens moderne », est un individu, car au lieu de représenter, il créerait l’Etat (et le peuple) par sa volonté personnelle et sa volonté de se faire reconnaître dans son individualité. On est très proche du philosophe nazi Carl Schmitt qui a sa théorie de l‘incarnation du peuple opposée à la représentation républicaine démocratique où le représentant émane du peuple et porte la parole des citoyens, au lieu d’être fantasmé comme créant le peuple (cette conception républicaine va avec le respect des élus).

p.186 il critique comme mentalité d’esclave-travailleur la valorisation de l’individu humain, comme personne respectable.

On en arrive p.189 au bourgeois, en général assimilé par les fascistes au Juif, qui serait censé être oisif et à rééduquer par le travail. P.192 « l’intellectuel bourgeois » non seulement est pacifique en tant que bourgeois mais en plus il ne travaille pas (p.197), il n’est donc ni maître (il ne veut pas se battre) ni esclave (il ne travaille pas paraît-il). Donc sa révolte risque d’être purement verbale. Mais Kojève pense que « grâce à » la Terreur l’homme est définitivement satisfait… (p. 194)

Il en vient à sa promotion d’un athéisme religieux. « En croyant parler de Dieu, l’homme ne fait que parler de lui-même » (p. 208-209), et toute révolution « véritable, c’est-à-dire pleinement réussie, entraîne nécessairement l’athéisme » (p.213), sans doute comme humain satisfait. Et réciproquement « un athéisme conscient aboutit nécessairement à la Révolution ». Il faut abolir le « Je et Tu » du dialogue entre Dieu et l’homme, car il subsiste là du particulier. De toute façon la religion ne fait que refléter le « Volksgeist » du moment (p.218). Le mot « totalitarisme » apparaît en haut de la page 230, sans distance critique particulière (on est en 1938). Et il s’éclaire par l’allusion à Napoléon, que Kojève présente comme le premier homme concret et le premier individu : « Il est la première réalisation de l’individualité, de la synthèse du Particulier et de l’Universel » (on voit que Kojève n’utilise pas le mot « singulier » pour désigner la synthèse du particulier et de l’universel). Il voit Napoléon comme créateur de l’Etat, et cela lui plaît, comme Carl Schmitt préfère voir le « bon » représentant comme celui qui crée le peuple plus qu’il ne le représente. Kojève s’oppose à un « moi » hégélien qu’il présente comme séparé donc irréel, face à un monde séparé donc déshumanisé.

Théorisant toujours son athéisme, il montre le destin du christianisme comme devenant anthropologie athée post-napoléonienne (p.238). Pour justifier sa théorie il se pose non en historien mais en « phénoménologue » qui « prend une religion donnée non pas telle qu’elle a été en fait, mais telle qu’elle aurait être, si elle se comprenait parfaitement elle-même, si elle réalisait parfaitement sa mission historique. » Kojève s’autorise ici un peu n’importe quoi pour définir comme athéisme la « mission » du christianisme. Sa description des divers types de religion passe par la « religion du donné » (p.239), la « religion du meurtre » (p.240) et la religion du travail, et il dit p. 241 que l’homme dépasse son Dieu « chaque fois qu’il travaille pour [Lui]. »

Prétendant que le Maître d’esclaves ne doit pas travailler et qu’il ne sait pas travailler (p.242), il en fait un esthète, qui regarde en esthète les produits du travail sans penser à l’effort nécessaire pour les produire. Quant à l’esclave, il est censé pour Kojève être en dehors de l’Etat (p. 243). L’esthète, comme l’émigré de la Révolution française, n’a pas osé changer le monde. Il se moque au passage de Socrate (et de Kant) en utilisant Hegel qui dit que la « conscience éthique se laisse donc aussi déterminer là, comme par un jeu de dés, selon un mode irréfléchi et étranger » (E.F. de la Phénoménologie de l’Esprit par G. Jarczyk et P.-J. Labarrière, Folio Gallimard 1993 p.841). Il continue pour reprocher à l’attitude poétique (p.247) de « ne pas consommer », et au poète mystique de ne pas supprimer « l’objet » (l’objet ici, c’est le dieu).

p.248 Kojève parle des Juifs pour dire que Hegel n’en parle pas sauf dans une note-pas de trace de la note dans l’édition Folio. Kojève renvoie aux écrits de jeunesse de Hegel, or le livre L’Esprit du christianisme et son destin, du jeune Hegel, peut paraître très antisémite. Kojève continue en disant que « le » Juif ne peut être reconnu comme Etat et appartient au « prépolitique », et il prétend, à tort, que la religion juive est « celle de la nature ». Il parle de ratage des Juifs comme guerriers : ils n’ont pas de rapport totémique avec leur Dieu (ce qui semble vouloir dire vu ce qui précède qu’ils ne cherchent pas à le tuer ni à le manger), et ils ont selon lui une religion régressant à un hypothétique « stade primitif du dieu-mana, de l’Un « abstrait ». » Pour Kojève le Dieu des Juifs change, et « devient le Dieu chrétien et se maintient sous cette forme tant que dure l’Histoire. » Une confusion assez malveillante. En 1938. Le progrès serait (p.249) de désirer le désir au lieu de désirer quelque chose et « le premier pas : le culte orgiaque des Mystères ». A l’orgie succède dans la même page le culte de l’athlète : « L’athlète représente l’essence de la Religion de l’Art. » Il trouve cependant que la lutte sportive manque de sérieux, n’étant pas assez accompagnée du risque de mort.

A une époque où Hitler organise sa guerre Kojève se sert de Hegel pour parler (p.251) de « Nations unies » qui posent un problème pour parler de victoire, ce qui lui permet d’introduire ce qui sera son dada dans la dernière période de sa vie : la constitution de 3 empires sur la planète, américain, russe et latin, en attendant son but, l’empire planétaire, « Etat universel et homogène ». Il écrit : « Ce n’est pas telle nation qui est victorieuse, mais les « Nations Unies ». Alors : ou bien on supprime la victoire, ou bien le différentes Nations, en les intégrant dans un Empire. » Et conformément à son projet constant comme intervenant dans l’Union européenne en formation, après 1945, il écrit  (p.251) : « La Nation, pour se réaliser, se « supprime » elle-même dans l’Empire » : fin de l’Etat-nation ! Il insiste sur la prophétie du « rhapsode » qui annoncerait la fin du « Monde épique » : il voit l’arrivée de l’Empire et le comprend, l’annonce, mais par là il s’exclut de la nation et l’anéantit.

Après avoir prétendu que le supplice du bouc émissaire se transformait en comédie, il écrit un passage, toujours p.252, qui évoque le partage ami/ennemi de Carl Schmitt : « Il ne peut y avoir que deux Acteurs dans la Tragédie ; pas de troisième, puisque pas de « moyen terme » qui résoudrait le conflit. » Il fait une allusion à ce que serait une société de maîtres, vouée à la guerre civile. Pour amorcer une définition du bourgeois comme « Esclave sans Maître » (p.253). Ce maître ne pouvant que mourir (« qui prétend vivre en maître est un imposteur » p.254) on est voué à passer à la démocratie, que Kojève considère comme une comédie bourgeoise avec des notions vides comme chez Socrate vu par Kojève, de Bien et de Beau (p.255). Les Juifs sont mis en cause dans ce « monde bourgeois » qui fait fusionner la propriété privée, la Personne juridique et le monothéisme juif. 

Suit la contestation du respect de l’individu comme personne dans le droit. Il pense que la Personne c’est la personne divine de Jésus-Christ (p.257). Il préfère parler du patriarcat à ce propos, avec un père « transcendant » qui se ramène à une certaine idée de « l’Action de la Lutte et du Travail » proche des idéaux allemands de l’époque. On retrouvera ce thème du père dans le livre La notion d’autorité destiné à donner un cadre institutionnel au pétainisme en 1942.

Il se réjouit du travail qu’a fait l’Eglise pour l’accès à la science hégélienne : « L’Eglise élabore un dogme tel qu’il suffira d’y supprimer l’idée de Dieu et de la transcendance pour obtenir la Science hégélienne » (p.262).

On passe à l’année de cours 1938-39. Kojève y fait intervenir la figure du sage, satisfait et en pleine conscience de soi (p.273). Il laisse ouverte la question de savoir si c’est un homme moralement parfait. Le philosophe, faute de savoir ce qu’il veut, aimerait être non pas philosophe, mais sage. Seulement l’athée n’a pas de modèle de sagesse à prendre chez les religieux, alors Kojève trouve que le sage saura seulement après la réalisation de l’Etat universel et homogène, « c’est-à-dire après l’achèvement de l’Histoire » (p.284), car on ne compte plus, en athée, sur l’irruption n’importe quand de Dieu qui se révèlerait à l’homme (p. 285). Pour Kojève Hegel n’arrive pas à prouver que la seule attitude possible est d’admettre la possibilité de réaliser un jour l’idéal de la Sagesse, qui répondra, selon l’écriture de la Phénoménologie de l’esprit, à la question « Qui suis-je ? »

Kojève, p.290, en 1938-39, semble assez raisonnable pour dire qu’il n’y a pas encore d’Etat parfait, il évoque une « perfection inhumaine quelconque (esthétique ou autre) ou de la race, ou du peuple, ou de la nation » comme n’autorisant pas « aujourd’hui » à « subordonner la conscience que j’ai de moi-même ». Mais il espère une « action négatrice » qui en détruisant le Monde qui est, « créera par cette destruction même le Monde conforme à l’idéal », et il faut agir en vue de la réalisation de l’Etat hégélien indispensable à l’existence de cet homme » (=le sage). Sauf que l’Etat qu’admire Hegel est finalement l’Etat prussien, que Hegel… déteste !

Kojève en vient dans ses règlements de comptes avec le « judéo-chrétien à parler de « suppression » : l’Etat exige la suppression de tous les intérêts particuliers, « qui s’excluent mutuellement » (p.301). Auparavant il présente un conflit imaginaire à nos yeux : celui qui se décide pour soi est censé se décider par là-même contre Dieu, ou alors s’il se décide pour Dieu, il est censé se décider contre « soi-même », et dans ce conflit à la Carl Schmitt Kojève en vient à poser la décision comme ne nécessitant aucune justification : « Et il n’y a pas de « raison » de la décision autre que la décision elle-même » (p. 293). Il en vient à invoquer la nécessité – comme c’est commode – pour que n’importe qui soit volontairement accompagné par chacun. P. 298 il prétend, en feignant de croire que c’est un présupposé de Hegel, que toute idée conçue par l’homme doit irrésistiblement se réaliser. Il dit cela quand l’idée qui veut s’imposer en Allemagne et ailleurs est le nazisme. Pourtant il n’exclut pas le conflit, contre l’autre : il évoque la « nécessité » pour être d’exclure et de combattre ce qu’on n’est pas et  « l’Autre qu’on n’est pas » (p.313), y compris semble-t-il sa propre famille puisqu’il en vient à croire que le sage est un être sans généalogie, en ce sens qu’il « se produit lui-même et se révèle lui-même à lui-même ». Reprenant alors le mot de « Totalité » énoncé p. 303 il dit que le Sage « s’identifie à cette Totalité » (p. 327), on est dans le code de la « Totalité » qui abolit tout dehors au risque de supprimer vraiment quelqu’un, bien que ce ne soit pas explicité ici (voir cependant les appendices, et l’Esquisse d’une phénoménologie du Droit, autre livre de Kojève rédigé en 1943). Le collectif crée la réalité, comme histoire, qu’ensuite le philosophe va « révéler » (p. 331). Une réalité vouée à être totalitaire (p.334) : « A la fin de l’histoire, dans l’Etat universel et homogène, la vie collective ou « publique » (culturelle, sociale, politique) coïncide complètement avec la « vie personnelle » qui cesse ainsi d’être purement « privée ». Ainsi la conscience de soi philosophique du citoyen de cet Etat final révèle la totalité de la vie culturelle et politique réelle. » Voilà, fin de la vie personnelle, il reste seulement un Etat dit « total » où disparaît la marque individuelle de la vie culturelle et politique. Kojève reprend p.350 l’idée de détruire l’individu humain, comme trop petit. « L’âme individuelle est trop petite pour pouvoir être connue, pour la connaître il faut la voir en grand, c’est-à-dire il faut contempler la cité. » Kojève aurait besoin sans doute d’un microscope.

Commençant une méditation sur le temps, il en profite au passage pour faire dans une note un texte célèbre, sombre et poétique, sur un coup d’Etat, celui de César qui franchit le Rubicon, la limite extrême autorisée pour des soldats en armes. Il distingue le mégalomane qui veut être dictateur, mais n’en a pas les moyens vu son humble passé, et César dont le présent et les projets sont riches de possibles grâce à son passé accumulé (p.369). Mussolini a beaucoup évoqué ce coup d’Etat antique de Jules César.

Suit la description du nihilisme de Kojève sur le temps : « Le Temps où prime l’Avenir ne peut se réaliser, il ne peut exister qu’à condition de nier ou d’anéantir. » L’homme crée et détruit dans le présent en fonction de son idée de l’avenir, avec un désir en plus de « reconnaissance sociale », d’où « l’Histoire ». Kojève parle du désir de reconnaissance chez l’homme à sa façon en le codant exclusivement comme « lutte sanglante de prestige » (p. 371). Et il dit que selon Hegel [ ?] « toute compréhension-conceptuelle (Begreifen) équivaut à un meurtre. » il prétend que la vérité est le résultat d’un travail de « négation » très actif, où nier revient à détruire (cf. p.375-376). Il pense qu’on ne peut comprendre la nature, sauf comme matière première du travail humain. Il monte en fait une machine à broyer.

Il rêve d’un moment futur où il n’y a plus de temps, plus d’humain, car un Livre va surgir, « sans désir et sans avenir » (p.386). Si l’homme est « réconcilié avec lui-même », dans l’Etat homogène, etc., il n’y a plus de temps (par passage à l’éternité), et il n’y a plus d’homme, il n’y a plus que « le Livre » : on ne peut rien y modifier, on ne peut rien y ajouter (p.385), « les lecteurs successifs ne changent rien au Livre », et « l’avenir de Paul qui n’a pas encore lu le Livre n’est que le passé de Pierre qui l’a déjà lu. »

Pour le nihiliste Kojève, il n’y a histoire que tant que la « négation » n’a pas été épuisée. « L’Histoire progresse tant qu’il y a possibilité (actualisée) de négation, mais lorsqu’il n’y en a plus, elle s’arrête définitivement. »

p.403 il en vient plus explicitement que jamais à s’attaquer à « l’individualisme ». Il parle de « dégoût », il parle de « vanité-vaine », comme faisant allusion à « l’individualiste » qui se croit original alors que tous les « individualistes » se ressemblent (selon lui évidemment). Kojève se moque de celui qui se croit « au-dessus de la mêlée ». Il va jusqu’à le traiter de « bête » à partir d’une expression de Hegel. Ensuite dans la note 1 p. 403-404 il s’attaque au religieux comme « opposé à une Révolution sociale ».

Quant à l’action, il n’y a pas à compter sur elle pour faire l’histoire de façon réfléchie : « Pratiquement, si l’Histoire est comprise par des philosophes, elle est créée par ceux qui généralement ne le sont pas » (p. 404).

Le Sage n’est guère pour nous une figure rassurante : il n’est ni désintéressé, ni objectif -est-ce le portrait, l’autoportrait, de Kojève lui-même ? il pense à son « Moi personnel » comme « le but dernier et le couronnement de l’Histoire » : on voit que Kojève réserve son ironie à l’individu-citoyen et couronne de gloire l’individu-tyran solitaire. Il est vrai que cet individu est censé ne plus pouvoir agir, car tout le possible a été réalisé, il n’y a plus rien à faire, « autrement dit, le Monde est mort, il est passé, avec tout ce qu’il implique, l’Homme y compris » (p.410).

Pourtant on ne peut écrire sans manger ni boire, information importante pour clore ces conférences… Le Sage se souvient du Désir et de l’Action, il en revient au « Désir de boire et de manger qui fut un jour refoulé […] par un désir de Reconnaissance » (p.425). Kojève utilise Hegel pour se moquer des « pauvrets » ascètes. Et puis p. 431 il reprend son leitmotiv à savoir que l’homme est néant et il pense que « le Temps doit effectivement être compris comme un anéantissement de l’Etre ou de l’Espace ».

Enfin le travail de l’homme en détruisant transforme l’être spatial « en un véritable Passé, inexistant et partout non-spatial » (p.431). L’Histoire est elle-même néantisée ainsi (p.432) : « Et si l’Histoire est certainement l’histoire des erreurs humaines, l’Homme lui-même n’est peut-être qu’une erreur de la Nature qui « par hasard » n’a pas été immédiatement éliminée ». Comment peut-il y avoir du hasard sauf plaisanterie ? Il n’est pas très plaisant d’entendre parler d’ « élimination » de l’homme lorsque s’organise l’élimination hitlérienne.

p.433 on s’aperçoit dans la note 2 que Kojève connaît finalement le mot « inhumain », mais il ne l’utilise que pour dire que « la connaissance vraie » est « inhumaine » et impersonnelle. Il fait fi de toute émotion et en particulier de toute compassion.

Le travail humain aussi est passé à la moulinette nihiliste : pour parler de la disparition de l’homme, dans une note p.434-435, Kojève dit qu’à la fin les hommes travaillent le moins possible, en donnant une référence au Capital de Marx (L.II chap.48).

p.441 il écrit : « Tous les moucherons de la Subjectivité sont brûlés dans ce feu dévorant », ce qui est une traduction de Hegel, et cependant il reconnaît que Hegel « ne pouvait pas accepter l’abandon nécessaire de l’individualité. » Les moucherons qui brûlent, l’invocation de la nécessité : que de massacres le nazisme a prétendu faire par « nécessité » ! Nous sommes en 1939.

Dans son premier appendice qui reprend les notes de Kojève lui-même sur une partie de ses conférences, il est assez éclairant sur la substitution, à l’argumentation de la vérité, de l’histoire dont on se demande en quoi cette « histoire pleine de bruit et de fureur et ne signifiant rien » selon la phrase fameuse d’une pièce de Shakespeare pourrait être érigée en prophétie omni-révélatrice. Kojève se sert du terme allemand Weltgericht qui désigne d’ordinaire l’idée chrétienne de « Jugement dernier » par Dieu, en éliminant Dieu au profit de cette si anonyme et si peu synthétique « histoire du monde », il traduit l’expression de Hegel « Weltgeschichte ist Welgericht » par « L’histoire universelle est un tribunal qui juge le monde » (p.459), il jongle ainsi avec les mots, « Welt » devenant tantôt l’adjectif « universelle » et tantôt le nom « monde ». Pour parler d’un prétendu tribunal aux juges mystérieusement absents en tant que personnes, et où la « discussion » devient ceci (p.459) : « On « discute » non pas à coups d’arguments verbaux, mais à coup de massues et d’épées ou de canons d’une part, et de faucilles et de marteaux ou de machines de l’autre. » On est dans les années 30 et l’on nous parle symboliquement de révolution stalinienne d’un côté, de révolution nazie de l’autre, à la place de la parole et de la réflexion. Cela va avec l’idée qu’on a vue dans ce qui précède les appendices, à savoir que l’histoire est menée par des actes, et non des paroles, notamment des paroles réfléchies. On est dans l’apologie du coup de force. Il se moque au passage (p. 460) des gens qui croient utile, comme Descartes, de « méditer ».

Lui, Kojève, qui prétend se fier au déroulement de l’histoire comme tribunal, développe (p.461) une erreur, volontaire ou non, sur la biologie. Il prétend que si une « erreur de la nature » surgit (on peut penser aux mutations animales), elle est irrémédiablement éliminée. Cela ressemble à une apologie de l’extermination bien concrète au sein de l’histoire humaine. Il décrit ainsi « l’élimination » orchestrée selon lui par la nature : « l’animal meurt, ou, du moins, ne se propage pas. » On suppose qu’il est un ennemi de la théorie scientifique darwinienne et de la possibilité d’une évolution des espèces par mutation-erreur de codage. Il va cependant laisser à l’homme une possibilité de survie. « L’homme est seul à pouvoir se tromper sans devoir pour autant disparaître » mais « ce maintien de l’erreur dans le réel n’est possible que parce qu’est possible sa transformation en une vérité » : dans son cour comme dans l’Esquisse d’une phénoménologie du Droit il a dit que le révolutionnaire était à considérer comme un criminel tant qu’il ne réussissait pas à prendre le pouvoir.

Il refuse à chacun dans l’histoire le droit de se comprendre lui-même, quand il dit (p. 484, suite de la note 1 de la p.483) « L’histoire implique et présuppose une compréhension des générations passées par celles du présent et de l’avenir. » Il ne soulève guère les difficultés que l’anthropologue relève quant à la possibilité pour quelqu’un d’une culture de comprendre un trait d’une autre culture.

Il se dit redevable de la lecture de Sein und Zeit à la fin de la note (p.485) et par le de la « double ontologie » de Heidegger le « grand philosophe », sans dire un mot de l’engagement nazi de Heidegger alors que nous sommes en 1934-1935.

Pour parler de la phénoménologie et de l’histoire le mot central de Kojève est « Totalité », avec une majuscule (« la Totalité de l’être réel qui se révèle à lui-même par le Discours de l’Homme […] »(p.485)). Il reproche à Hegel de ne pas être assez dialectique…Il est vrai que pour Kojève c’est la « négativité » qui compte derrière le mot « dialectique » (voirp.491). Ce que j’appellerais le nihilisme adulte de Kojève c’est entre autres cela (p.492) : « Ce n’est donc ni dans se « idées » (ou son imagination) plus ou moins « élevées », ni par se « aspirations » plus ou moins « sublimes » ou sublimées que l’Homme est vraiment libre ou réellement humain, mais uniquement dans et par la négation effective, c’est-à-dire active, du réel donné » (etc.).

Sa « logique » devient exterminatrice, par un sophisme du « plein » p. 492-493 : il dit qu’on ne peut créer qu’en « niant » le réel donné qui est présenté comme tellement « dense » qu’il n’y aurait pas de place pour le nouveau. Autant dire que les Juifs sont un obstacle que va détruire la révolution – et en l’occurrence la révolution qui commence en 33-34 est le nazisme en Allemagne : il écrit que « le nouveau ne peut pénétrer dans l’Etre et exister qu’un prenant la place de l’Etre-donné, c’est-à-dire en le niant. » Rappelons que derrière le mot « nier » se cache non du discours, pour Kojève, mais de l’action, des actes de suppression. On en arrive à l’apologie de la folie comme non-pensée p. 493. « D’une manière générale, la Négation, la Liberté et l’Action ne naissent pas de la pensée, ni de la conscience de soi et de l’extérieur ; ce sont ces dernières au contraire qui naissent de la Négativité se réalisant et se « révélant » (par la pensée dans la conscience) en tant qu’action libre effective. »

Il en vient à un fantasme de toute-puissance p.495 que nous avons déjà vu dans les notes de cours des auditeurs, en se vivant comme « créé par soi-même »…

Passant à une réflexion sur le travail, Kojève commence mal par la banalisation des souffrances au travail et de l’esclavagisme (p.497) : « Le Travail est toujours un travail « forcé ». » Il voit des étapes qui rappellent le fatalisme techniciste actuel : « A force de travailler, sous la contrainte, l’esclave-ouvrier devient contraint en plus de s’adapter aux changements de monde qu’il a réalisés avec ses semblables sous la contrainte. » Kojève trouve cela génial, et en plus il prétend que le travailleur est poussé à travailler plus, volontairement, par recherche du prestige (alors qu’il est censé être encore esclave).

Quant au « Maître » ou supposé tel et supposé se caractériser par l’oisiveté, tout lui est permis mais il est voué à la mort. Est-ce le KGB ou le nazisme qui influence Kojève ? Il écrit p. 500 (texte ici de Kojève lui-même pour ses cours) : « Le Maître oisif est inéducable », or « il y aura toujours un reste de Servitude dans le Travailleur tant qu’il y aura sur terre un reste de Maîtrise oisive ». Donc… « L’Esclave est obligé de supprimer la Maîtrise par une suppression non-dialectique du Maître qui s’obstine dans son identité (humaine) avec soi-même, c’est-à-dire par son annulation ou sa mise à mort. » Il y a là des parentés avec son Esquisse de la phénoménologie du Droit écrite en 1943. Il faut comme on l’a dit presque toujours voir chez Kojève une « mise à mort » derrière le mot de « suppression ». On appréciera le terme « obligé » pour une incitation au massacre des supposés « oisifs inéducables » avec l’argument démagogique de la fin de l’esclavage. P.501 il décrit cela comme la « lutte finale ».

Kojève s’attaque au bas de la p.503 à l’individualité, comme introduite par « l’anthropologie judéo-chrétienne ». On utilise aujourd’hui plus volontiers le terme « singulier » pour la synthèse du particulier et de l’universel chez Hegel, mais Kojève rebondit sur cette idée de synthèse comme « individualité ». Kojève refuse, comme Mussolini dans sa théorie du fascisme, que l’individu soit quelque chose d’autre que ce que désigne un certain type d’Etat (p.505) : « L’Homme n’est donc vraiment humain, c’est-à-dire « individuel », que dans la mesure où il vit et agit en tant que citoyen « reconnu » d’un Etat » et il précise que l’individu doit lâcher toutes ses caractéristiques tribales (« famille », « classe sociale », « nation », « race »…). Cela se précise un pas plus avec le mot « supprimer » p.506 : « Car dans l’Etat homogène les « différences spécifiques » (Besonderheiten) de classe, de race, etc. sont « supprimées », et cet Etat se rapporte donc directement au particulier en tant que tel, qui est reconnu comme citoyen dans sa particularité même. » L’individu est réduit à un isolement sans soutien possible. On n’a plus de le droit d’être juif, par exemple, même si cela n’est pas explicite, n’oublions pas qu’il a dit que l’individualité au départ était « judéo-chrétienne ». p.509 on passe au totalitarisme explicite : « Ce qui existe réellement, ce n’est ni l’Identité, ni la Négativité, mais la Totalité. » « L’Individualité « révèle » la Totalité dans la mesure où elle implique l’Identité ; la Liberté « manifeste » cette même Totalité en tant qu’impliquant la Négativité : et l’Historicité est l’ « apparition » de la Totalité en tant que telle, c’est-à-dire en tant que synthèse de l’Identité individuelle et de la Négativité libre, ou mieux encore, libératrice. » Kojève fait ici sa théorie de la doctrine totalitaire à l’époque des régimes totalitaires, comme pour les consolider sur le terrain intellectuel.

Suivent quelques considérations sur l’amour comme stérile en quelque sorte, même en donnant naissance à un enfant, car ce ne serait que de la nature, et il conclut (p. 512) : « C’est l’Histoire et non l’Amour qui créent [sic] l’Homme. » Et le nihilisme de Kojève se conclut par la mort qui réunit les amants, enfin… Le mieux, c’est la mort volontaire, considérée comme une œuvre (p.514). La mort humaine serait censée annuler en sublimant. Sur le suicide il écrit des paroles très enthousiastes : « Se donner la mort pour échapper à une situation donnée à laquelle on est biologiquement adapté (puisqu’on pourrait continuer à y vivre), c’est manifester son indépendance vis-à-vis d’elle, c’est-à-dire son autonomie ou sa liberté », et il en déduit que cela vaut pour toute situation, et entre autres, évoquant le livre de Dostoïevski Les Possédés [certains traduisent « Les démons »], sur les nihilistes russes, évoquant le personnage de Kirilov il dit qu’« un suicide « par honte » est lui aussi un acte libre » et que Kirilov a « supprimé la toute-puissance de l’extérieur. »

Suit un passage confus sur le possible et l’impossible. Pour dire que la liberté d’un individu différenciée de ce que l’Etat lui ordonne est « incompatible avec l’infinitude » (ce qui est destiné à théoriser l’athéisme en présentant comme contradictoire la proposition d’un Dieu à la fois infini et libre) Kojève dit que les possibilités qui ne se réalisent pas deviennent des impossibilités, et il ajoute  (p.518) que les possibilités réalisées « déterminent ses impossibilités ». Et cela le conduit à dire qu’un individu « ne peut se réaliser et se manifester en tant qu’individu tel qu’en réalisant et manifestant aussi la Mort. » Il propose finalement un Etat total où les « existences humaines deviennent réellement interchangeables », avec l’idée confuse que l’action de chacun « sera aussi l’action de tous, et inversement » (p. 518-519). On est dans le cauchemar.

A la fin (Heidegger a-t-il eu connaissance de ce texte en écrivant son texte abominable sur les Juifs comme n’ayant pas le droit de se dire mourir ?), il dit que l’animal ne meurt pas, il « peut seulement subir sa fin ».

Il termine cet appendice par un éloge de l’athéisme et de Hegel comme ayant été « le premier à avoir tenté une philosophie complète athée et finitiste » (p.525 note 1). La note se termine par un éloge de Heidegger qui commence par « de nos jours » (à partir de 1933 Heidegger est très officiellement nazi pour tout le monde) : « De nos jours Heidegger est le premier à avoir entrepris une philosophie athée complète ».

L’appendice 2 est le texte écrit par Kojève pour ses deux dernières conférences de 1933-34. Il reprend des propos sur la mort, en insistant sur la mort volontaire et voulue (p.550). Négligeant l’amour de la vie et le pari presque déraisonnable qu’on fait sur l’avenir en y faisant naître un enfant, Kojève dit sinistrement « L’enfant implique et présuppose la mort des parents » (p550). P.552 Kojève écrit un passage confus sur la maladie que serait censée faire « dépasser la nature » (ce qui est attribué aux conférences de 1803-1804 de Hegel), jusqu’à écrire cette chose : « La maladie et la mort de l’animal ne sont qu’une tentative avortée d’auto-transcendance », oubliant ou ignorant cette phrase célèbre de Bichat au XIXe siècle : « La vie est l’ensemble des fonctions qui résistent à la mort. »

Son nihilisme de la p.553 plairait peut-être à certains écologistes, sauf que c’est une sorte de compliment chez Kojève : « En bref, l’Homme est la maladie mortelle de la Nature. » Et cette phrase morbide, nihiliste, désespérante, avec le recours à ce mot heideggérien : « authentique » : « On peut même dire que la mort est la « manifestation » dernière et authentique de la liberté. » Un individu ordinaire pourrait y réagir en disant : « A quoi bon vivre, Monsieur Kojève, et si longtemps, si l’important est de mourir ? » p.555-556 Kojève justifie la Terreur par la trop grande indépendance d’esprit de révolutionnaires qui ne s’identifieraient pas à l’Etat, qui « s’opposent en tant que particuliers isolés à l’universel incarné dans l’Etat. » Alors « l’Etat ne peut donc se maintenir, la volonté générale ne peut s’accomplir, qu’à condition de nier ces « particuliers » d’une manière tout aussi absolue qu’est ou veut être absolue leur affirmation d’eux-mêmes par la négation des réalités universelles. Et c’est pourquoi la « sagesse du gouvernement » se manifeste au cours de cette étape par la Terreur. » Hegel était moins laudatif de la Terreur ! La guerre contre « l’individualisme » est ouverte (en fait, elle l’a déjà été par Mussolini et autres dictateurs fascistes du 20e siècle). Elle ne s’est pas refermée en 2023.

Un lecteur à la bibliothèque de l’ENS d’Ulm, pas dégoûté, a souligné dans le livre le passage suivant en le notant en marge « B » pour « Bien » (p.556) : « C’est donc bien dans et par la Terreur que cette liberté se propage dans la société, et elle ne peut pas être atteinte dans un Etat « tolérant », qui ne prend pas ses citoyens suffisamment au sérieux pour leur assurer leur droit politique à la mort. » Voilà ce que Nietzsche appellerait le sinistre « esprit de sérieux » : assassiner les gens, voilà qui est bien, un Etat tolérant, voilà qui n’est pas sérieux !

p.558 on trouve le culte de la guerre si cher aux fascistes qui en font LE facteur de progrès : à sa façon Kojève fait du roman avec Hegel et dit des guerres qu’elles sont « de agents créateurs de l’histoire » et Kojève insiste sur son usage du Hegel des conférences de 1805-1806 pour en finir par porter au pinacle le « guerrier » de la « guerre purement politique » : « C’est donc bien la guerre meurtrière qui assure la liberté historique et l’historicité libre de l’Homme. L’Homme n’est historique que dans la mesure où il participe activement à la vie de l’Etat, et cette participation culmine dans le risque volontaire de la vie dans une guerre purement politique. Aussi l’homme n’est-il vraiment historique ou humain que dans la mesure, où il est un guerrier, du moins en puissance » On se rappelle au passage la partie « religion à propos de la Phénoménologie de l’esprit où une note sur les Juifs les a présentés comme des guerriers ratés, ou des gens qui ont raté d’être des guerriers. p.559 Kojève cherche chez Hegel de quoi confirmer la « nécessité historique de la guerre » et p. 561 en évoquant les guerres napoléoniennes Kojève pense que « c’et donc bien la guerre (pour la reconnaissance) qui termine l’Histoire et porte l’Homme à sa perfection=satisfaction. »

Ce qui pour Kojève permet de « détacher réellement l’homme de son hic et nunc », c’est la mort. Certes… (p. 562). Et les cadavres parlent pour Kojève, et disent que la mort est la « réalisation » dernière […] de l’Universel dans l’existence empirique. » Il prétend se référer à la Phénoménologie de l’Esprit qu’il traduit p.563 mais il détache du contexte de dévouement l’acte considéré par Hegel au nom de certaines valeurs : Kojève fait comme si c’était la mort qui était une valeur ! Proche du « Viva la muerte » des milices de Franco, Kojève reconsidère « l’Action », dont on a vu qu’il l’associait à la négation du donné, ce qui conduisait à ce qu’il appelait « suppression », et dit que l’action « se manifeste sur le plan « phénoménal » en tant que mort », et il insiste : pas la mort subie, mais la mort « consciente et volontaire ». On ne meurt pas ici pour une cause, or Hegel, lui, considérait les guerres révolutionnaires comme menées pour la liberté de tous. Raffinant dans le nihilisme, Kojève devient de plus en plus lyrique (p.567) : « L’homme n’est pas seulement mortel, il est la mort incarnée ; il est sa propre mort. Et à l’encontre de la mort « naturelle », purement biologique, la mort qui est l’Homme est une mort « violente », à la fois consciente d’elle-même et volontaire […] un suicide. » Lui ne s’est pas suicidé…

p.569 il embourbe la reconnaissance dans le lien qu’il fait avec la mort, « qui anéantit le reconnaissant, donc la reconnaissance elle-même, et par suite le reconnu en tant que reconnu. » Son problème est qu’à la différence de Hegel Kojève ne reconnaît pas l’humanité de celui qui reconnaît, l’esclave de la lutte du maître et de l’esclave. Du coup on entre encore un peu plus dans la barbarie par destruction du barbare par lui-même (p.570) : « S’il y a meurtre et lutte sanglante pour la reconnaissance, c’est pour qu’il y ait « suicide ». »

Kojève prétend conclure de façon « totalisante » (p.572) : « La base dernière de l’existence-empirique [il veut traduire ainsi le mot « Dasein » cher à Heidegger] humaine […], la source et l’origine de la réalité humaine, est le Néant. » On se demande en quel sens il dit que l’homme est censé supprimer ce qui est « en créant ce qui n’est pas ». On se demande si en fait il ne veut pas dire qu’il crée du néant, plutôt qu’interpréter avec optimiste qu’il y aurait venue à l’existence d’une création, d’une œuvre, d’une créature.

Le dernier mot de l’appendice, donc de son texte de la dernière conférence de 1933-34, est « Terreur ».

Si dans le 3e appendice, dans un plan à lui de la Phénoménologie de l’Esprit, Kojève distingue les attitudes « apolitiques » (il a chargé pas mal dans cette catégorie les intellectuels), et les attitudes politiques opposant le « citoyen loyal » et « le révolutionnaire », il vient de dire à la fin du 2e appendice (note 1 p.573) que Marx a refusé de voir « que la Révolution est non pas seulement en fait, mais encore essentiellement et nécessairement – sanglante. » Le roman Les Bienveillantes met excellement en scène les « argumentaires « nazis en termes de nécessité » et de « nécessaire » pour les pires atrocités. Il faut nous méfier aujourd’hui de l’invocation des « nécessités techniques ».

Il nous apparaît que les prises de notes des auditeurs de Kojève en 1933-34 ont négligé ou mal perçu le nihilisme de Kojève théorisant à sa façon les trois fascismes les plus connus de la période 1933-1939 : le fascisme de Mussolini, le franquisme et le nazisme. On veut croire contre Kojève qu’il y a d’autres façons de théoriser l’athéisme que l’apologie de la Terreur quelle qu’elle soit et du suicide, d’autres façons de définir l’homme que l’anti-humanisme qui en fait « la mort » (cf. p. 567).

Laisser un commentaire