L’Empire latin, tout court, c’est le vrai titre du manuscrit de Kojève écrit en 1945, qui devait lui assurer son poste dans le cadre de l’Europe de Jean Monnet jusqu’à sa mort dans une réunion à Bruxelles en 1968. C’est la chemise dans laquelle il était classé qui porte les mots “Esquisse d’une doctrine de la politique française”. Si ce texte n’a pas été publié (et la publication de la revue La Règle du jeu n° 1 ne comporte que des larges extraits, de même qu’il n’y a que quelques passages dans l’édition que la BNF a publiés à l’occasion d’une conférence de Raymond Barre, qui fut le secrétaire de Kojève), en revanche ce texte a bien dû circuler, comme La Notion de l’Autorité, écrit en 1942, destiné au gouvernement de Vichy, et l’Esquisse d’une phénoménologie du Droit, écrit en 1943, qui a dû prendre la même direction. De même que les notes de cours concernant les cours de Kojève faits de 1933 à 1939 devant un public réduit bien choisi qui portaient très “librement” sur La Phénoménologie de l’Esprit de Hegel, non encore traduite en français (publiées par les soins de Raymond Queneau en 1947).

Dans ce texte de 1945, on notera que les seuls propos agressifs de Kojève visent exclusivement les Résistants, que l’on voit qualifiés de nihilistes, intellectuels de gauche à exclure de la vie politique en les renvoyant à leurs chères études littéraires. On sait que lors de son bref passage, tardif (après la fin du régime de Vichy), dans un mouvement de Résistance il attaquait déjà des gens comme tout particulièrement Albert Camus. Pour parler des résistants Kojève utilise deux fois, de façon détestable et volontaire, le mot « collaboration ». Pour parler des communistes résistants il parle de « collaboration politique avec les communistes » de la part de la Résistance française au nazisme, au lieu de reconnaître les FTP comme résistants (d’ailleurs aucun mouvement de Résistance n’est nommé). Il en fait des Vichyssois ! En 1945 Kojève ose écrire du Parti communiste français « Un parti conservateur, dont la devise pourrait être exprimée par la formule vichyssoise : « Travail-Famille-Patrie » » ! Par ailleurs il parle de « collaborationnistes » avec les Anglo-Saxons pour les Résistants français, dans une expression qui met sur le même plan les collabos.

Son effort est d’associer le mot « résistance » avec du négatif. Par exemple il écrit à propos du « mouvement » de la Résistance française, « étant formé en vue d’une résistance, étant donc né d’une pure et simple négation, ce mouvement reste encore privé d’idée directrice positive, et il manque par conséquent d’unité, voire de réalité politique. Telle quelle, prise ne bloc, la Résistance ne peut donc servir ni de force motrice, ni même de courroie de transmission ou d’organe de couplage. » Cet encouragement au mépris de la Résistance en 1945 a semblé rencontrer un certain succès. Il continue en parlant de « choix », qui veut dire qu’il s’agit d’écarter certains : « Ce mouvement [de la Résistance au nazisme, nazisme qu’il ne nomme jamais nulle part dans les 4 livres de la période 1933-1945] a accaparé par la force des choses de nombreux éléments foncièrement nihilistes dits « intellectuels de gauche », pour lesquels le non-conformisme a en soi une valeur absolue au lieu d’être une conséquence parfois nécessaire, mais toujours regrettable, d’une volonté constructive. »

Sur les résistances, il attaque, à propos du colonialisme et aussi des résistances à son projet d’empire qui viendraient de l’intérieur de l’Europe constituée de la France, l’Espagne et l’Italie (sainte alliance totalitaire des vichyssois, des franquistes et des fascistes ?) : « La volonté politique d’autonomie ne peut se réaliser qu’en rencontrant et surmontant des résistances. Elle doit donc être armée contre ces dernières. » Et il parle bien d’une armée : « Cette armée impériale doit être une et unique » et dirigée par la France.

Niant totalement l’idéal humaniste des Résistants au nazisme, il écrit qu’il faudrait dire en toute frachise « que la France est politiquement morte une fois pour toutes en tant qu’Etat-Nation » (Mais, ajoute-t-il, « la mort est aussi une renaissance » (… !)). Il parle de « redressement » et continue le discours vichyssois sur la décadence : « L’effondrement militaire et moral de la France en 1940, ainsi que le malaise politique qui y règne aujourd’hui. » Alors que la Résistance vient de triompher (le manuscrit est daté d’août 1945, trois mois aprs le 8 et le 9 mai 1945). Et il écrit : « Il est bien difficile de nier ou même de ne pas voir que la France d’avant-hier, d’hier – et même d’aujourd’hui – n’a pas ou n’a plus d’idée politique nette et consciente. Non seulement en fait, mais dans la conscience même, le Français moderne vit en « bourgeois » et non en « citoyen ». Il agit et pense en « individualiste ». » On sait au passage que l’attaque contre le supposé « individualisme » du respect des Droits de l’Homme, de l’individu dans sa singularité, est au début du programme mussolinien dans le texte de la Théorie du fascisme.

Justement, en parlant d’individu, l’attaque de Kojève contre de Gaulle prend la forme de l’ironie et cherche sans doute à susciter l’idée d’une sorte de trahison d’un Français qui serait devenu « anglais » : faisant allusion au « splendide isolement », Kojève dit que de Gaulle a une situation « splendide » mais « isolée ». Au passage, il dit un peu plus loin qu’il faudrait harceler de Gaulle dans des réunions secrètes et « prolongées » pour le rallier, par épuisement sans doute, au nouvel impérialisme dit « latin » dont rêve Kojève. Kojève a parlé dans son texte de différences de « race », certes entre guillemets, avec les Anglo-Saxons. Et en III il dit : « les idées « raciales » généralement vagues et incertaines » : il ne dit pas « racistes et monstrueuses ». On dira deux mots de son colonialisme.

Si Kojève est très sévère sur les Résistants au nazisme, en revanche il ne tarit pas d’éloges sur Hitler et les nazis : en écho à ce que Kojève a développé sur Robespierre et la Terreur par ailleurs, il voit Hitler comme celui qui a modernisé à marche forcée une Allemagne attardée et substitue aux idéaux révolutionnaires français et notamment, dirons-nous, à la Déclaration des Droits de l’Homme de 1789 le slogan hitlérien : « Car il est bien évident que le slogan hitlérien « Ein Reich, ein Volk, ein Führer » n’est qu’une – mauvaise – traduction en allemand du mot d’ordre de la Révolution française. » Il écrit que Hitler, le « Führer » allemand, « n’est qu’un Robespierre allemand, c’est-à-dire anachronique, qui – ayant su maîtriser son Thermidor – a pu entreprendre lui-même l’action réalisatrice napoléonienne. » Il essaie de faire allusion à sa lecture de Hegel, dont il a été présenté comme LE spécialiste en France, alors que les hégéliens sérieux l’ont depuis longtemps écarté des études sérieuses. Il n’aime pas la défaite militaire des Nazis, leur « grotesque » ne tenant selon lui qu’à avoir voulu rester dans le cadre de l’Etat-Nation. Mais un bel éloge est réservé quand même aux troupes nazies…  « L’Etat allemand disposait de quatre-vingts millions de nationaux dont les qualités militaires et civiques (sinon morales) se sont révélées au-dessus de tout éloge. »

Dans son projet pour garantir à son régime idéal une force militaire suffisamment dissuasive, Kojève compte sur l’exploitation coloniale. Des colonies doivent être abandonnées pour ne pas avoir à chercher à les défendre contre des agressions : il s’agit de l’Asie et du Pacifique. Au passage s’exprime un immense mépris pour les gens et les cultures concernés : Kojève dit que ce serait important de faire en sorte que si l’URSS et les Etats-Unis se battent, le combat se détourne de l’Europe vers ces zones que « leurs champs de bataille » se limitent « à l’Asie et au Pacifique » : « En épargnant l’Europe qui est décidément trop petite et trop précieusement « vieille » pour être soumise à l’épreuve des engins destructeurs de demain ». Comme si la Chine, le Japon, etc. n’étaient pas des civilisations « vieilles » elles aussi, et comme si la vie de leurs habitants comptait pour rien…

Il envisage transitoirement pour le monde entier trois empires, orthodoxe, protestant, catholique, avec un colonialisme qui règlera le « problème » musulman. Il dit au passage que les « Israélites » français sont en fait imprégnés de catholicisme. Son empire latin sera formé comme « unité économique » pour arriver à ses fins, par mise en commun des ‘ressources de leurs patrimoines coloniaux » avec restitution recherchée auprès des Alliés des appropriations italiennes en Afrique du Nord. Cette exploitation colonialiste (le mot « exploitation » est répété plusieurs fois) ne va pas évidemment avec une citoyenneté des Africains. Quad Kojève a parlé des Nazis sans les nommer, il a écrit, dans ce même manuscrit : « Pour pouvoir soutenir une guerre moderne, le IIe Reich a dû occuper et exploiter des pays non-allemands et importer plus de dix millions de travailleurs étrangers. » La déportation présentée tranquillement comme une « importation » nécessaire ! Et il continue ainsi : « Mais un Etat-Nation ne peut pas assimiler des non-nationaux et il doit les traiter politiquement en esclaves. » En esclaves : on sait que dans l’Esquisse de la Phénoménologie du Droit et dans les cours sur Hegel de 1933-1939 Kojève traite en animaux les esclaves. Comme le souligne Biancotti dans la même revue La Règle du Jeu n°1, le projet européen de Kojève ne va pas changer la situation des Africains colonisés en passant des Etats-Nations à « l’Empire latin » : Biancotti relève cette phrase du texte : « Un Empire latin comptant 110 ou 120 millions de citoyens (d’ailleurs authentiques quant à leur mentalité et aspect extérieur). » Biancotti relève ici le racisme comme « fondement » de la citoyenneté européenne selon Kojève, et nous remarquons que le chiffre de 110 ou 120 millions de citoyens exclut évidemment de la citoyenneté les Africains réduits à la condition d’ « esclaves » eux aussi. Le mot « authentiques » est évidemment souvent repris à Heidegger par Kojève qui dit son admiration pour le plus grand théoricien de l’athéisme à son avis.

Quelques mots sur la façon dont Kojève à la fin se met cyniquement en avant avec se amis vichyssois pour travailler à l’Europe économique à construire – et comme on sait il a réussi, il s’est fait embaucher au plus haut niveau pour ça jusqu’à sa mort en 1968 après avoir « réussi » le Kennedy Gate.

Demandant à se concentrer sur les « forces réelles détenues par l’élite économique, technique et culturelle » il dit sur les Résistants : « Il faudrait refouler ces éléments foncièrement anti-étatiques dans le domaine littéraire qui lui (sic) appartient en propre et d’où ils ne sont sortis qu’au hasard des événements. » Et s’il faut « refouler » les Résistants jugés « non-conformistes », en revanche il pousse à recruter des collabos. « L’idée politique elle-même, qui rejettera tous ceux qui la trouveront par trop conformiste » va aller avec le recrutement des collabos présentés comme « ceux qui croient ». « Car, dit-il, rien ne dit qu’un ancien « Vichyssois » doive être écarté en quelque sorte d’office […] il serait injuste et dangereux de vouloir se passer de tous ceux qui ont eu la foi en la « révolution nationale » et qui ont agi en conséquence. Car il doit être permis aux rares gens qui agissent et qui croient, de se tromper parfois, même si leur erreur est grave », etc. On parle ici des crimes de la collaboration exterminatrice avec le nazisme comme d’une simple « erreur ».

Ce qui est étonnant, c’est la tromperie ou l’aveuglement des adeptes de Kojève, à l’université ou ailleurs, qui reprennent un ou deux mots ou brouillent même parfois les dates, notamment pour le texte de 1943 Esquisse de phénoménologie du droit dont ils font un texte d’après la 2e guerre mondiale en réaction humaniste ! Un influenceur qui a été célébré pour avoir prédit la crise financière de 2008 passe plus d’un tiers de son livre à expliquer l’arriération mentale irréductible de civilisations africaines et autres, tout en se prétendant lecteur assidu de Kojève.

La crise de l’autorité en Europe s’arrêtera le jour où l’on saura critiquer précisément le culte dans l’Union européenne du mythe kojévien qui s’est voulu en fait une théorisation plus efficace du nazisme pour régner sur le monde dans un Etat enfin mondial un jour qui soit « universel et homogène », formé d’individus enfin « quelconques » interchangeables et … peut-être de même « aspect extérieur » !

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