Déjà on découvre un dysfonctionnement dans la tête d’Eve qui prétend qu’elle a acquis un homme (il y a une insistance sur la virilité chez Onkelos qui utilise גַבְרׇא pour traduire en araméen le texte biblique au verset 4,1 de la Genèse). Et c’est non pas avec Adam, mais avec l’Eternel selon Eve. Le Midrach Berechit Rabba dit qu’une femme dit qu’elle a acquis son mari quand son premier enfant naît. Eve prétend avoir fait de l’Eternel son partenaire sexuel. Cela évoque la fin de la paracha Berechit et les mésalliances entre humaines et divinité qui conduisent à des naissances confuses d’êtres qui entraînent le monde à sa destruction (paradoxalement le déluge préserve la vie et fait renaître un nouveau monde sur Terre). Eve fait comme s’il y avait une association, peut-être à égalité dans sa tête, entre elle et l’Eternel en oubliant Adam. Qu’en résulte-t-il pour la mentalité de son fils Caïn ? Il y aurait un mépris relatif du 2e fils, un culte de l’aîné, contesté sans cesse dans la Bible par deux moyens, la consécration du premier né, qui doit être racheté, et le contournement de l’aîné pour certains types de successions.

Caïn « servit » la terre (avoda), tandis qu’Abel fut berger. Caïn est peut-être trop tourné vers la matérialité. Et puis on précise qu’Abel a donné ses premiers nés, tandis que Caïn n’a pas donné de prémices.

Il se met en colère comme s’il avait le droit pour lui, comme si l’Eternel lui devait quelque chose après son « sacrifice ». Le matin de Yom Kippour la lecture de la Haphtara tirée d’Isaïe souligne ce scandale des gens qui jeûnent et pensent que cela leur donne un droit sur l’Eternel, voire tous les droits. Une belle image du fanatisme.

On voit aussi une certaine réserve sur une spiritualité uniquement centrée sur les fruits et les légumes de ce qui est enraciné dans un lieu fixe. Pourtant au départ les humains n’étaient pas censés manger des animaux (cela change après le déluge). Il se peut qu’il y ait une certaine allusion à des civilisations « végétariennes » par ailleurs très violentes, capables de tuer des humains, par exemple par sacrifice humain.

L’Eternel interprète déjà la colère de Caïn comme quelque chose de mal, qui aurait à être pardonné, SI et seulement si Caïn faisait un effort. Le mal est aussi présenté (en 4,7) comme une espèce de serpent (רֹבֵץ) qui désire intensément Caïn, comme « la » femme après l’infraction de l’arbre par Adam et Eve va désirer follement son mari, au point de se soumettre à lui (le verbe est le même : תְּשׁוּקׇתוֺ – la Septante traduit curieusement par un verbe qui signifie l’inverse, se détourner avec dégoût : ἀποστροφειν). Il y a une sorte de nuance sexuelle, peut-être vaguement sadique ou masochiste. Et de même que le mari va se servir du désir de la femme pour la dominer (avant la régulation par l’éducation morale adéquate de l’humanité), l’Eternel invite Caïn à dominer le mal qui le désire. A moins qu’Il ne dise sa crainte : tu vas être tenté de dominer sadiquement dans ta gestion du « yetser hara », de ton mauvais côté.

L’araméen de Onkelos après la mise à mort d’Abel ne dit pas « Qu’as-tu fait » mais « Qu’as-tu servi ? » (עֲבׇדְתָּא מֶה) On peut penser qu’il a aliéné sa liberté. Au service de quelque chose, pas de quelqu’un (« mè » ou « ma » et pas « mi », qui voudrait dire « qui »). Onkelos évoque explicitement les générations futures qui ne naîtront jamais à cause de ce geste de mise à mort d’Abel. La terre est maudite de nouveau, cela veut dire que l’être humain doit désormais éviter un soin de la terre qui serait un culte servile de la nature (« avoda » cf. 4,2) et de la matérialité, la terre avait déjà été définie comme maudite en 3, 17. La force de l’humain ne pourra désormais venir de la terre (elle ne peut non plus sans dommage naître d’unions « illicites » sacré-profane, divin-humain comme ce qui est censé avoir menacé la survie de l’univers à la fin de la paracha Berechit).

Après cela Caïn ressemble au fugitif qui cherche une ville-refuge après avoir tué (« michgaga », « par mégarde »), sauf qu’il n’y a pas encore de ville-refuge. Cela va avec l’idée que ce premier homme « assassin » ne savait pas ce que c’était d’assassiner, sinon il n’y aurait pas « michgaga » (4,12-15). Dans un Midrach Caïn accuse l’Eternel d’avoir su d’avance qu’il allait tuer Abel. Mais en réalité l’Eternel ne pouvait soupçonner ce « fonctionnement » des actes humains. Désormais nous savons tous pleinement ce qu’est assassiner et nous n’avons plus cette excuse de Caïn.

Caïn, loin d’être condamné à mort comme un assassin est censé le mériter, reçoit un signe sur le front interdisant le cycle infini de la vengeance : on ne peut faire ici du mal au meurtrier, rajouter le sang au sang. Ce sera différent après Caïn mais en même temps la Bible prévoit des villes-refuges pour celles et ceux qui n’auront tué quelqu’un que sans intention de tuer, sans connaître au préalable une « cible ».

Adam arrête d’approcher sa femme pendant 130 ans à la suite de cet épisode catastrophique entre leurs deux enfants. C’est Lemekh selon les commentateurs, descendant bien sûr de Caïn, assassin lui-même, qui gronde Adam parce qu’il n’honore plus Eve. Seth naîtra et renouvellera l’espoir. L’humanité descendra à la fois de Caïn et de Seth. On remarquera que ni Adam ni Eve ne se sont mis en colère, on laisse seulement entendre qu’une profonde tristesse (de 130 ans) est tombée sur eux.

 

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