Certains, pour mettre en place le monstre linguistique de la « démocratie illibérale », soit une tyrannie populiste, s’attachent à attaquer la liberté qui règne, même imparfaitement, dans nos démocraties. Chantal Mouffe veut nous diriger sur la seule voie possible à ses yeux, dont on ne sait si c’est le chaos ou l’uniformisation violente, par la désignation d’un ennemi commun à la place de l’effort pour le bien commun et la vie bonne pour tous.

Nous verrons 1° le refus de la liberté et de l’universalisme dans la « démocratie » que prône Chantal Mouffe. 2° Ouvre-t-elle au pouvoir du peuple, ou au pouvoir sur le peuple ? 3° Et ce peuple, d’où sort-il ?

1°Le refus de la liberté et de l’universalisme dans la « démocratie » que prône Chantal Mouffe

Elle pose comme base l’idée que « le libéralisme nie la démocratie et la démocratie nie le libéralisme » (Le Paradoxe démocratique, E.F. Denyse Beaulieu, Ed. Beaux Art de Paris – Ministère de la culture et de la communication, 2016 (2005) p. 21).

La supercherie, selon elle, de ceux qui revendiquent la liberté comme seule possibilité pour un peuple, ou l’humanité, de vivre en démocratie c’est que pour évacuer les antagonismes ils excluent, et qu’au nom de l’intérêt commun, du bien commun, ils effacent la diversité insynthétisable des valeurs.

De plus, la recherche du consensus est pour elle évidemment absurde (p.112-113), car il ne peut y avoir de réconciliation définitive ni de victoire finale de la guerre interminable que se livrent selon elles les individus et les groupes. Quand on a l’impression d’un consensus c’est qu’il y a d’une part exclusion (de ceux qui ne consentent pas) et d’autre part subordination de ceux qui sont « différents » (p. 32). Il ne faut pas, dit-elle, ignorer que « certains droits existants se fondent sur l’exclusion ou la subordination de certains autres », ce qui lui sert à exclure la référence aux droits de l’humain.

Bref il ne peut y avoir dans « sa » « démocratie » ni pluralisme, parce que les intérêts ne peuvent se concilier en intérêts communs (p.60-61), ni universalisme, parce que « aucun acteur social donné ne peut s’attribuer la représentation de la totalité » (p.34). Elle prétend que le recours à l’idée de raison sert surtout à exclure comme irrationnelle une personne avec qui « on ne peut pas discuter » (p.74).

Mais cela ne l’empêche pas d’attaquer « l’individualisme » qui prétend au principe que les individus préexistent à la société, et qui en les prétendant seuls vivants, opère une « privatisation de la vie » (p.104).

En conclusion de ce premier point, Chantal Mouffe rejette toutes les obligations liées à l’idée d’une morale universelle et qui réguleraient la politique au point de privilégier le régime démocratique. « Absolument rien ne justifie d’attribuer un privilège particulier à un prétendu « point de vue moral » gouverné par la rationalité et l’impartialité, où un consensus rationnel universel pourrait être atteint » (p.107).

Mais elle va redéfinir la démocratie à sa façon, opposée à la référence à la liberté par conséquent, et centrée sur la constitution d’un peuple (dèmos) dont on se demande si vraiment ce serait lui qui aurait le pouvoir (« kratos » d’où « démocratie »).

2e Le pouvoir du peuple, ou sur le peuple ?

Quelle sera la légitimité du pouvoir dans la redéfinition de la démocratie qu’effectue Chantal Mouffe ? La réussite d’un coup de force attirant l’adhésion émotionnelle d’un certain nombre qu’on constituera alors – et définira – comme « le peuple ». « (a) Si un pouvoir a su s’imposer, c’est parce qu’il a été reconnu comme légitime par certains ; et (b) si la légitimité n’a pas de fondement aprioristique, c’est parce qu’elle se fonde sur une forme de pouvoir qui a réussi » (p. 109). Ici Chantal Mouffe reprend cette idée de Carl Schmitt dans son texte de 1922 de Théologie politique qui soutient le coup d’Etat de Mussolini et prépare ce qui n’est pas encore appelé le nazisme dans l’Allemagne de Weimar comme quoi il ne faut pas reconnaître l’autorité de la loi écrite, et compter sur un décisionnaire auto-proclamé. Par exemple elle prétend, après avoir parlé d’indécidable, que la décision ne s’appuie pas sur des principes : « On ne devrait jamais refuser de porter la responsabilité [de la décision] en invoquant des règles ou des principes généraux » (p. 113), et elle associe le consensus au « refus de la confrontation » (p.112-113), car de toute façon il n’y a pas de « possibilité d’une vérité universelle inconditionnelle » (p. 29).

D’ailleurs elle s’autorise de la psychanalyse version Žižek pour « fonder » ou plutôt ne pas fonder la captation de la parole définitive par détournement de la notion d’autorité : pour elle la violence est indéracinable de la communication intersubjective, et il y a une « impossibilité conceptuelle de la réconciliation », on l’a déjà vu avec son rejet de la recherche délibérative du consensus. Et elle parle d’une « révélation » par Lacan (qui fut un disciple de Kojève…) selon laquelle « le discours en soi, dans sa structure fondamentale, est autoritaire » (p. 145-146), ce qui veut dire ici s’imparer du pouvoir. De même que Carl Schmitt parle du décisionnaire incorrect qui se saisit du pouvoir pour le bonheur de …qui aime bien la dictature qui dure…, elle dit (ibid.) : « Le signifiant de l’autorité symbolique ne se fonde que sur lui-même (dans l’acte même de son énonciation », pour poser la dictature sur tout autre chose qu’une autorité légitime. Alors elle va essayer de « légitimer » sa radicalité qu’elle appelle « populisme de gauche » (pourquoi de gauche ?) en parlant du peuple à constituer.

3° Le peuple, d’où sort-il ?

Il s’agit d’arriver à une certaine homogénéité du mélange d’individus en multitude qu’elle appelle « peuple ». Le mot de Schmitt (et de Kojève) d’ « homogénéité » la gênant un peu elle cache son accord avec Schmitt en lui substituant le mot de « communalité » sans définir aucun des deux mots (p.65).

Prétendant que les libéraux (c’est-à-dire rappelons-le ceux qui associent la démocratie au critère fondamental de garantie de la liberté) seraient incapables de penser « le peuple », par abstraction humaniste (p. 55), elle en vient à poser l’idée de frontière (entre ami et ennemi en fait) : « Si la théorie libérale est incapable d’aborder adéquatement la question centrale de la constitution politique du « peuple », c’est parce que la nécessité de tracer une telle « frontière » contredit sa rhétorique universaliste » (p.54). Il ne s’agit évidemment pas de défendre une quelconque Constitution écrite, mais de dire que le tyran populiste va être celui qui constituera un peuple qui ne lui préexistait pas.

Que veut dire pour elle le peuple ? Elle ne le dit pas, mais elle dit (p.65-66) que pour que son unité soit politique, il faut qu’elle soit « considérée comme le résultat d’un processus politique d’articulation hégémonique. » Il s’agit donc d’hégémonie « tissée » par le dictateur. Pour elle cette identité du peuple se fait au moyen d’ « identifications ». Au dictateur ? Il y a parfois pour ce peuple un sentiment d’écart entre lui et ses « identifications » (p. 66). Et donc il faut être « ouvert » à la contestation par le peuple de ces « identifications ». C’est-à-dire derrière ce mot les députés et le gouvernement représentants élus du peuple ? Elle demande d’assumer l’exclusion : « Ce n’est qu’ne assumant le double mouvement d’inclusion-exclusion qu’entraîne la politique démocratique que nous pouvons relever le défi que nous lance aujourd’hui le processus de mondialisation » (p. 67).

Elle dévalorise pour ce double mouvement d’ « homogénéisation » l’idée de loi en exploitant le nom de Wittgenstein : elle parle de règles comme pratiques, coutumes, « intersubjectives , comme le tennis ou le jeu d’échecs » (p. 81), la vie démocratique n’est qu’un jeu, en somme. Avec des aspects « un peu » contraignants, cependant : il faut selon elle mettre fin à la conversation (p. 84), ce qui veut dire mettre fin à la délibération juridique, judiciaire et parlementaire. C’est alors qu’elle parle de la décision non fondée en s’appuyant sur une référence de Derrida à l’indécidable, et de Cavell (p. 85). Enfin elle se sert de la référence à la vie comme détournant de la recherche d’un accord d’idées, d’opinions : plutôt que partir de « règles fondées sur des principes généraux », il faut partir des formes de vie, des émotions, pour les accorder (p. 105). Il s’agit de « domestiquer l’hostilité » (p. 109). C’est comme cela qu’elle prétend que son « agonistique » va prévenir les conflits identitaires (p. 118). Pourtant, voyons plutôt cette quasi conclusion du livre (p. 130) : « La politique radicale ne peut se situer au centre parce qu’être radical […] c’est viser à une profonde transformation des rapports de pouvoir. Cela ne peut être réalisé sans tracer des frontières politiques et définir un adversaire, voire un ennemi ».

Le peuple est ainsi censé se souder à la Bismarck, contre une ennemi commun (la France pour Bismarck avait ce rôle pour unifier les Allemands), sans avoir à se donner un bien commun, un idéal que Mouffe déclare dépassé, de « vie bonne » (p. 30).

Il y a une grande continuité avec ces idées dans le dernier livre de Chantal Mouffe Towards a Green Democratic Revolution – Left Populism and the Power of Affects (E.F. La Révolution démocratique verte – le pouvoir des affects en politique, trad. Christophe Beslon, Albin Michel, 2023 (2022)). Contre ce qu’elle appelle le « techno-autoritarisme » et le « solutionnisme technologique », elle dit qu’on ne se bat pas pour des idées, mais par « affect » et « identification », ce qui donne au chap. 2 ce bavardage : « Je suis convaincue que ce n’est pas en en appelant au socialisme que l’on parviendra à mobiliser les passions et à faire naître les affects communs autour desquels une volonté progressiste collective pourra se cristalliser. » Comment l’espèce de mayonnaise peut-elle prendre ? Il s’agit de s’appuyer sur les « expérience réelles » type Gilets jaunes, pour « désigner des adversaires qu’ils sont capables d’identifier. »

 Cette « cristallisation » soudaine d’un « peuple » par identification d’un ennemi commun et identification émotionnelle à un « signifiant-maître » que sera le dictateur-communiquant sans lois et sans instances délibératives est ce qui peut nous arriver comme catastrophe du jour au lendemain, en 2024.

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