Extrait du livre que j’ai écrit: Politique de l’individu-citoyen -contre la pénétration des idées fascistes (1922-2022), par Sylvie Coirault-Neuburger, Editions: L’Harmattan (2022)
Il y a d’un côté la prise de risque des individus ou groupes d’individus, et de l’autre l’Etat, les Etats, qui fixent des règles afin de limiter, voire d’éliminer les risques qui, lorsque le danger se réalise, menacent à partir de la finance toute l’économie et la survie de l’humanité dans son ensemble, à l’âge de la mondialisation. Une mondialisation, notons-le au passage, qui crée des dépendances et des évasions possibles, surtout pour les capitaux et guère pour les humains « migrants ».
En 2008 des organismes financiers, notamment pour l’immobilier, ont transformé en titres des prêts, de telle sorte que les prêts n’apparaissaient plus comme prêts et que les fonds propres étaient manifestement insuffisants. De plus, on a consenti des prêts à des gens modestes qui risquaient fort de ne pouvoir les rembourser, avec des taux d’entrée faibles à court terme, mais forts à plus long terme. Au bout d’un moment l’insolvabilité s’est multipliée, les immeubles divers ont été vendus à bas prix, donnant ainsi peu d’argent frais. On a attendu de l’Etat américain qu’il renfloue ceux qui n’avaient plus de titres très réguliers. Goldman Sacks a refusé d’aider Lehman Brothers, à ses propres dépens très vite, et l’Etat qui avait renfloué une institution peu auparavant, et qui en a renfloué d’autres juste après, a refusé pour Lehman Brothers, sans doute par pression d’antisémites (comme en 1929).
Aujourd’hui, en 2021, en Chine, Evergrande a fait des dettes en spéculant sur la hausse des prix de l’immobilier. Mais ses dettes ont explosé. Pour se renflouer il a bradé ses appartements. Ses profits en septembre ont baissé de 29% et le cours de l’action a chuté de 90% depuis le début de l’année 2021. Le fondateur Xu Jianjin (Hui Ka Yan en cantonais), ancien métallo, possède 71% du groupe. Il a eu jusqu’à 45 milliards de dollars en 2017 (c’était l’homme le plus riche de la Chine), avec 200 000 employés. Il a voulu développer des filiales, y compris pour les voitures électriques auxquelles il ne connaissait rien.
La hausse des prix de l’immobilier a été entretenue, en fait, par les autorités locales qui se finançaient au passage sur la vente de terrains.
La Chine est dans une situation inquiétante ce qui la rend vulnérable avec la crise d’Evergrande : les dettes des divers secteurs fin 2020 représentaient 160% du PIB (à titre de comparaison les dettes aux Etats-Unis représentaient 80% du PIB).
Le gouvernement chinois, censé être très dictatorial, pourrait renflouer l’entreprise. Mais dans l’immobilier, justement, il a décidé de ne plus relancer le crédit.
On se trouve dans une situation compliquée. Si l’immobilier voit ses prix augmenter encore, cela sauverait les promoteurs, mais étoufferait encore plus les jeunes ménages et on risquerait une hostilité de la population. Une baisse des prix entraînerait des faillites, et réduirait la richesse des ménages propriétaires, les mécontentant aussi.
Evergrande a aujourd’hui 260 milliards d’euros de dettes. Il n’a pu rembourser immédiatement des obligations et a eu un délai de grâce qui expirait le 23 octobre. Le 22 octobre il a transféré in extremis 83,5 millions de dollars à ses créanciers. Venus d’où ?
Les dettes sont surtout détenues par des Chinois, ce qui peut éviter une catastrophe internationale, cependant on sait déjà que ce sont les étrangers qui vont perdre le plus : Allianz, Black Rock, etc.
Il n’est pas sûr que le rôle de l’Etat soit idéalement conçu dans la pratique, même si dans la théorie des lois, des règles sont censées limiter les risques liés à la liberté du marché des marchandises, du travail, et de la finance.
Jean Tirole, dont nous allons citer le livre Economie du bien commun (PUF 2016-2018), pense qu’il faut éviter à tout prix un Etat paternaliste, qui distribuerait aux gens de façon autoritaire des logements, des places de spectacle tirées au sort, des objets ou des missions sans que la personne choisie soit forcément la mieux placée pour en faire bon usage. Il y a notamment la question de l’information : le marché permet de révéler des informations. Certes, il y a des choses qui exigent de ne pas avoir de prix, car elles sont faites pour l’honneur, comme, par exemple, le don du sang, le don d’organe, certains enseignements. Faire des recherches pour des vaccins dans les pays pauvres n’est pas très tentant, sauf si l’honneur est mis en jeu, et reconnu par des prix par exemple.
Le rôle de l’Etat pourrait être de diminuer les inégalités issues de la vente réussie d’objets ou de services, par le recours à l’impôt. Mais la société qui se développe creuse au contraire les inégalités, notamment parce qu’on se trouve à un moment d’augmentation du nombre des très qualifiés, une augmentation du nombre des peu qualifiés, tandis qu’il y a une diminution des cas intermédiaires : l’Etat remplit-il bien son rôle concernant l’instruction publique ? on sait bien qu’il y a des familles qui savent mieux que d’autres comment faire mener leurs études à leurs enfants, dans un système qui officiellement prône l’égalité des chances.
Le lien entre mérite et réussite économique est très répandu dans l’opinion et cela est lié au marché et non au rôle de l’Etat. En réalité l’Etat doit jouer un rôle important pour combattre (et non encourager…) des pratiques déloyales destinées à « enfoncer » les outsiders, les minorités (ou majorités) discriminées. Il s’agit pour l’Etat – car ce n’est pas une simple question de marché à « libérer » – de lutter contre les inégalités et le mal être non seulement en termes de revenu, mais aussi en termes d’intégration dans la société, et de politique de santé. Par exemple, il y a une demande de dignité qui va avec la volonté de travailler, même avec un handicap.
Quelle est la responsabilité des économistes dans la fragilisation de la société ? Il se peut que la culture en matière d’économie renforce l’égoïsme : selon une étude suisse on est plus facilement égoïste quand on peut « justifier » un comportement égoïste, car dans nos sociétés capitalistes il y a une fragilité de l’altruisme.
Les économistes, de plus, portent très haut dans leurs discours publics la « rationalité », comme intelligence des choix : si l’on ne fait pas ce qui est attendu, on est « fou » ou débile. Ils ont construit une idée de l’homo œconomicus, de l’« agent représentatif », qui par exemple ne prend pas en compte la diversité des consommateurs, pourtant pas privés de raison. On a fait des hypothèses en « théorie des jeux » pour voir comment chacun va prévoir le comportement des autres, ce qui peut aller avec une bonne ou une mauvaise information. Mais justement, parfois l’autre a intérêt à se rendre imprévisible. Et puis, au lieu de réagir comme dans un jeu d’échecs, on devrait coopérer notamment en ce qui concerne l’écologie, ou en termes de morale, de « bien commun » au singulier. La circulation des informations est freinée par la stratégie des marchés, on peut parfois soupçonner que l’autre a des informations que soi-même on n’a pas, et pour cela refuser de coopérer, ou de conclure un marché.
Il faudrait des contrats qui résistent aux changements de situation, notamment par une obligation de renégociation destinée à éviter le drame d’une rupture de contrat : pensons au scandale dû à la rupture australienne du contrat sur des sous-marins que la liait à la France. Cela a par ailleurs mis à jour des informations sur la situation internationale : dans la colère des adversaires se mettent à parler et à donner des informations.
Sur la fiction de l’homo œconomicus, décideur rationnel agissant au mieux de ses intérêts en fonction des informations dont il dispose, certains ont toujours pensé que c’était une erreur : la volonté d’un citoyen peut lui faire refuser de se faire manipuler sur le plan monétaire par un gouvernement, qui jouerait par exemple des « anticipations rationnelles ». On peut parfois agir contre son propre intérêt sans que ce soit une erreur, une pulsion, mais par un acte de résistance, par exemple pour ne pas être trop prévisible, ou pour « changer de système ».
Un Etat qui interdirait ce qui est « contre l’intérêt » de l’individu pourrait être d’un paternalisme abusif, et ceci est un grand argument en faveur du marché, qui libère pour ceux qui ont de l’argent le choix de leurs biens et de leurs activités.
Mais le marché peut avoir tendance à valoriser le court terme, y compris aux dépens de la démocratie : un gouvernement peut laisser faire certaines choses qui à court terme ont l’air intéressantes mais sont nuisibles à long terme, parce qu’il est à proximité d’une échéance électorale.
En matière d’éducation, p. 192 du livre que nous avons cité, Jean Tirole semble ignorer entre autres l’antisémitisme quand il rend les individus d’un groupe responsables par leur comportement de la mauvaise réputation du groupe. Il dit qu’un chauffeur de taxi malhonnête fait perdre la réputation du groupe entier, ce qui est évidemment illogique. Il va jusqu’à dire : « La réputation d’un groupe quel qu’il soit (c’est moi qui souligne) n’est que la résultante des comportements des individus qui composent ce groupe », et il ajoute : « Un individu a des incitations plus faibles à bien se comporter si sa communauté a une mauvaise réputation, c’est-à-dire (c’est moi qui souligne) se comporte plutôt mal dans son ensemble. » Quelle ignorance impardonnable de la part d’un Prix Nobel, pour les préjugés racistes, antisémites, xénophobes, etc. qui stigmatisent sans raison, quel que soit le comportement des individus, un groupe discriminé, y compris en termes de métier : un économiste connaît l’histoire des usuriers et des prêts à usure (à intérêt), par exemple. Il parle à la page suivante de longs efforts nécessaires pour un particulier, une entreprise, afin de corriger sa réputation liée au groupe auquel ils appartiennent. Mais c’est à la collectivité, à l’Etat, de remettre les pendules à l’heure. P. 205 sqq., en parlant des religions, il évoque les persécutions des coptes pour imaginer que cela a fait rester chrétiens les meilleurs, mais il n’évoque par les persécutions des Juifs, il dit juste qu’ils ont fait de bonnes études… Ajoutons que parfois l’inégalité ne stimule pas le désir de « s’en sortir » : on se trouve dans un ghetto dont on ne peut sortir.
J. Tirole prétend (p. 218) et ce sans argumentation, que « l’Etat ne peut faire vivre (correctement) ses citoyens sans marché. » Et il va parler des « défaillances de l’Etat » (p. 220 sqq.) dans le cadre étroit qu’il laisse à l’Etat, alors que l’Etat pourrait jouer beaucoup plus correctement que dans l’histoire son rôle de régulateur et de contrôleur. En effet, il dégage un certain nombre de critiques terribles du marché (p. 215 sqq.) : la première est très importante : l’échange peut affecter des tierces parties, par définition non prises en compte et donc non consentantes. Nous pensons notamment aux destructions écologiques. La deuxième : « L’échange peut ne pas être effectué en toute connaissance de cause et de façon consentante. » La troisième parle de l’impulsivité d’un acheteur, qui oublierait temporairement l’avenir : on sait comme les jeux encouragent les comportements addictifs par des « récompenses » à répétition, qui font paraître bien terne par exemple la vie à l’école ou un dimanche à la campagne. La quatrième évoque un échange qui puisse dépasser la capacité de l’individu. En sixième point il remarque qu’efficacité du marché ne veut pas dire équité – cela, dirons-nous, dans un « climat » capitaliste.
On voit bien que l’individu peut avoir besoin d’éducation, d’instruction, pour ne pas se faire « manger » par les échanges en milieu capitaliste. Il faudrait pour cela que l’Etat soit indépendant des pressions, par exemple en suscitant des adversaires pour chaque marché, qui révèleraient suffisamment d’informations. Ce qui est un problème c’est surtout l’excès d’indépendance de banques, d’entreprises, d’individus, qui créent, par négligence du bien commun, des situations où les Etats doivent en urgence se ruiner pour réparer le fruit de transgressions évidentes. Comment après 2008, ou comme on le voit en Chine en 2021, concéder ce poncif (p. 230) que l’Etat, s’il gérait des entreprises, serait médiocre, forcément médiocre ?
Il ironise sur l’expression « serviteurs de l’Etat » pour les fonctionnaires, sans vouloir voir qu’il y va de l’honneur, aux dépens en général de l’intérêt financier. Il voudrait qu’on encourage des fonctionnaires à créer des entreprises privées pour y faire résider les services publics ! Bref, il débauche. Il doit sans doute trouver les fonctionnaires trop indépendants. Son argument pour réduire à néant les fonctionnaires c’est que recruter plus de fonctionnaires diminue l’emploi parce que cela augmente les impôts, donc les entreprises vendent plus cher, donc elles sont moins compétitives, donc elles embauchent moins : ici on vassalise clairement l’Etat, en oubliant qu’il fournit des informations et des ingénieurs et de la sécurité aux entreprises.
Il ne croit pas à la formation continue des fonctionnaires, préférant qu’on jette les gens rapidement, pour en embaucher des tout neufs (p. 234). La révolution digitale a bon dos : « De plus, à l’aube de la révolution digitale, qui va révolutionner les métiers et en rendre un certain nombre obsolète, l’embauche de fonctionnaires est une politique hasardeuse… » Les points de suspension sont de lui : la seule révolution qu’il aime est celle de la Poste, dont nous connaissons bien aujourd’hui les scandales des suicides et des dépressions : « Mais il y a des solutions, comme le montre en France la Poste. Face à un avenir incertain (incertitude liée en partie à la révolution digitale en réalité), cette entreprise publique a su faire preuve de prudence en embauchant des contractuels. » Et il ose dire pour terminer : « Le service public par ailleurs ne semble pas avoir souffert, loin de là. » Ce déchaînement de volonté de dérèglementation nous montre la voie que nous devons suivre, à l’inverse : recruter et former des acteurs aussi indépendants que possible, quoique contrôlables légalement, dans le cadre de l’Etat et des fonctionnaires.
Il encourage les entreprises à mettre une partie de leurs capitaux en bourse, ce dont nous connaissons les risques. Mais il devient plus raisonnable quand il évoque le chômage : une entreprise qui licencie quelqu’un fait peser sur le reste de la société le coût de la vie qui va suivre pour l’individu licencié. Par exemple, si un informaticien de 30 ans est licencié il retrouvera vite un travail mais il n’en est pas de même pour un travailleur dit « peu qualifié » de 50 ans (p. 328 sqq.). Il y a une ruse que l’Etat devrait mettre à jour : certaines sociétés « mères » créent des sociétés de sous-traitance avec un capital insuffisant pour indemniser les licenciés, et puis celui qui licencie ne paie pas le coût de son licenciement pour l’assurance-chômage. Pour ce qui est de la culture, la multitude de contrats maintenant les intermittents du spectacle comme intermittents fait payer par d’autres secteurs le déficit de ce secteur en maintenant des rémunérations faibles. L’Etat ne contrôle pas bien non plus les ententes sur le dos de l’assurance-chômage, dans lesquelles un employeur et un employé transforment une démission en licenciement. L’Etat ne fait pas assez pression sur les sociétés qui pourtant ensuite se financent à ses dépens et aux dépens des contribuables sérieux.
Les financiers peuvent paraître utiles en ce qu’ils financent des entreprises même nouvelles et aident à couvrir des risques par leur gestion de l’épargne et du crédit. Cependant on oublie l’intérêt de coopérations plus sociales : familiales, locales, etc. Et puis les financiers ou financeurs choisissent celui qu’ils financent en fonction de leur idée à eux du gain, de leur idée à eux du bien ou d’un bien comme bien.
Et puis comme Lehman Brothers et tant d’autres ils comptent sur l’Etat pour les renflouer, et en attendant continuent à acheter des produits à haut risque dans l’espoir de « se refaire », comme on dit chez les joueurs de poker.
Les Etats ont tâché de remédier aux risques de panique financière : autrefois, si beaucoup de clients voulaient en même temps retirer leur argent d’une banque, le problème de la banque était que certains actifs ne pouvaient être revendus rapidement à leur juste prix. Par exemple les prêts aux PME : les informations sur une PME que détient une banque ne sont pas faciles à partager vite. Alors la banque devait brader, ce qui n’arrangeait pas les choses. Aujourd’hui les banques de détail ont accès à une assurance des dépôts, et à la liquidité de la banque centrale, ce qui leur donne du temps pour réaliser leurs actifs à des prix corrects. Bien évidemment on parle de banques qui ne détiennent pas des « titres » liés à des prêts insolvables…
Quand c’est un Etat qui est mis en doute, les investisseurs vont exiger un taux d’intérêt plus haut, d’où un risque de croissance du déficit budgétaire, une augmentation du risque, etc. Les Etats sont plus mal lotis, dans le système actuel. Mais on a quand même pu avoir recours à la BCE, au FMI (p. 422).
Ces mouvements de panique peuvent être liés à de mauvaises informations. En particulier la baisse de confiance dans les Etats, qui conduit à l’aberration des cryptomonnaies auxquelles on fait confiance pour n’importe quel motif, y compris le sourire d’une vedette, peut être liée à ce que ceux qui ont les bonnes informations n’ont pas les ressources pour les faire connaître – ou les faire croire. A commencer par les Etats.
Les agences de notation ont manqué d’intégrité selon J. Tirole, avant 2008 : il écrit dans la note 1 p. 433 : « Par exemple, à la suite de Bâle II, il fallait 7,5 fois plus de fonds propres quand on passe d’un actif noté AAA ou AA à un actif noté de BB+ à BB-». Outre que l’indépendance revendiquée des agences de notation ne garantit pas leur intégrité concernant la notation, on pourrait trouver cette énorme inégalité très injuste. Or elles donnaient des AAA plus facilement pour des produits titrisés très risqués que pour des obligations émises par des entreprises ou des collectivités, vers 2008 (p. 442). Qu’en est-il aujourd’hui ? Il faut voir aussi que ces agences « recevaient des commissions proportionnelles au montant émis, créant ainsi une incitation à surnoter. » Pensons aux effets absurdes dans l’instruction publique si des professeurs gagnaient plus s’ils notaient plus haut les devoirs de leurs élèves (au demeurant, il y a bien eu en France une pression gouvernementale pour surnoter au baccalauréat notamment à partir du ministre de l’éducation nationale Lionel Jospin et l’on sait comment aujourd’hui la société juge cet examen et du coup ce que devient la confiance des élèves dans la promotion « au mérite » par l’école).
L’Etat pourrait davantage peser sur l’économie et les financiers, notamment pour surveiller qu’une banque a bien ce qu’il faut comme fonds propres. Mais vers 2008 les superviseurs étaient parfois peu exigeants, et pouvaient être choisis par la banque. Ils se sont montrés particulièrement peu exigeants par rapport à l’immobilier.
La faiblesse de l’Etat s’est répercutée sur la confiance dans l’Etat. Il faut dire que ceux qui s’étaient plutôt dispensés des contrôles ont été renfloués, ils ont eu accès à ce qui devait être réservé aux secteurs qui auraient respecté les règles : l’argent du contribuable et la liquidité de la banque centrale (p.445). Pourquoi aujourd’hui certains n’espèreraient-ils pas la même chose ? Un peu comme ces « ONG » qui favorisent l’immigration clandestine en comptant recevoir de l’argent à la fois des passeurs parfois, et aussi des gouvernements poussés par la compassion.
De plus, les autorités ont maintenu des taux artificiellement bas qui sont toujours assez bas (alors que les gouvernements sont contraints d’emprunter parfois à des taux d’intérêt nettement plus forts), ce qui les gêne pour influer sur la relance ou la surchauffe. On pourrait dire, outre que la création de liquidités en système capitaliste par les Etats est gagée sur les impôts futurs, que les taux bas mangent l’argent des épargnants pour gaver les emprunteurs (p. 449). Le paradoxe aujourd’hui c’est que les actifs sûrs ont un faible taux d’intérêt et rapportent peu à ceux qui les émettent, voire rien du tout, ce qui peut pousser à utiliser l’argent pour des placements risqués, ou à ne pas l’investir du tout en gardant de l’argent « liquide ». Bref, dans le système capitaliste actuel, on se moque pas mal des Etats et de leur gouverance, tandis que se développe le culte du chef poussant à des rémunérations et des fortunes aberrantes de tel ou tel dirigeant, notamment pour « attirer les talents », qui risquent de ne cehrcher que le court terme puis les « parachutes dorés » en cas d’incompétence avérée.
Il y a une question qu’on ne pose guère dans le marché : celle d’un éventuel juste prix. J. Tirole voit dans la concurrence l’avantage de faire baisser les prix. Mais cette recherche du prix bas est à contester : le prix juste doit être lié au coût, au travail, à l’évaluation d’une éventuelle destruction coûteuse pour autre chose, etc. Les grosses boîtes font du dumping, font venir les marchandises de loin pour casser les prix, en favorisant les boîtes d’ « esclaves » sous-payés, de dictatures complaisantes en général, avec un coût carbone non noté (voir aussi l’effet du trafic maritime sur les océans et leur faune et leur flore), et il y a aussi une information défaillante sur la qualité et la dangerosité du produit. Sous prétexte de liberté du marché il y a dans le domaine des médicaments une prime injuste donnée à ceux qui ne réservent pas un budget de recherche, de progrès. Il y a aussi que l’on ne prend en compte que la demande jugée solvable, et qu’on n’aide pas des entreprises à proposer plus d’offre. On peut ajouter que le marché met en concurrence de la « came » addictive avec les objets réellement utiles, de telle sorte que les budgets limités se détournent même d’objets utiles peu coûteux, dont le prix risque de s’effondrer jusqu’à ce qu’ils disparaissent du marché, et donc qu’ils disparaissent tout court. Et puis on compte sur le caritatif pour des produits de base pour pauvres, or le caritatif est noyauté par des extrémistes, religieux ou pas, dans bien des cas. Enfin les produits nouveaux peuvent cannibaliser les produits anciens.
Aujourd’hui les plates-formes d’internet se nourrissent de nous signaler … à quoi faire attention ! Elles aussi ont tendance à faire baisser les prix plutôt qu’à fixer un juste prix. Servant d’intermédiaires entre le fournisseur et le client, elles ont intérêt à ce que le client soit satisfait, parce qu’ainsi il reviendra sur la plate-forme en question (et pas forcément chez le fournisseur) (p.524). Du coup elles encouragent la concurrence entre fournisseurs, ce qui fait baisser les prix avec les inconvénients qu’on a notés. Et parfois elles explicitent la contrainte à une baisse des prix, comme Apple qui a fixé en musique un prix maximum par titre de 0,99 euros et de 9,99 euros pour l’album. On peut croire à toutes les garanties que prétendent donner les plates-formes et les sites internet concernant les données personnelles, mais si par exemple une entreprise fait faillite, les créanciers peuvent avoir envie de se faire de l’argent en vendant les données personnelles détenues par l’entreprise.
L’internet et l’informatique rendent aussi difficile de chercher une juste rétribution pour un travail : on peut diviser un travail en micro-tâches dispatchées sur diverses personnes, qui ne seront pas libres de leur emploi du temps, et connaîtront des complications si elles ont plusieurs employeurs. Elles ont une difficulté à faire évaluer la qualité de leur travail, et de leur présence à leur travail. La mobilité des talents ainsi obtenue risque de faire que certains pays n’aient plus que des pauvres. Quelle redistribution alors pour eux si l’Etat ne reçoit guère d’impôts ou d’autres recettes ?
Ajoutons que la gestion d’une entreprise en « mondialisation » peu parfaite peut bouleverser la justesse des prix des produits et services, car il y a une fiscalité différente selon les pays. Alors (p.571) une entreprise multinationale « fait payer à prix d’or des services ou des produits fournis par une unité localisée, elle, dans le pays à forte taxation du capital, et cela dans le but de vider cette dernière de tout profit imposable. »
Jean Tirole propose de régler la question du juste prix en utilisant une définition que tout débutant en économie apprend : « l’efficacité économique requiert que le prix d’un bien ou d’un service soit égal au coût marginal de production de ce bien ou de ce service » et « le coût marginal est le coût de production d’une unité supplémentaire du produit. »
Or cela ne tient pas compte de charges diverses, de ruses diverses internes à l’entreprise. On pourrait d’ailleurs y rajouter une obligation de recherche, et pourquoi pas une aide aux employés en difficulté. Et puis quel est le coût si l’on tient compte du gaspillage, de la péremption proche ou lointaine du produit, et ce de qui fut sacrifié il n’y a pas si longtemps, à savoir le SAV et la disponibilité des pièces détachées ? Il faudrait donc être prêt à payer plus que le « coût marginal ».
L’entreprise peut répercuter ses coûts, selon Tirole, sur tel produit plutôt que sur tel autre. Mais alors quel produit sera au « juste prix » ? Aucun n’est-ce pas ? L’entreprise est censée choisir pour augmenter ses prix le produit dont l’augmentation de prix diminuera le moins la demande. On a donc des prix plus hauts pour les objets les plus nécessaires à une clientèle donnée. Or l’Etat pourrait au contraire baisser certains prix et augmenter certains autres prix, et faire une régulation qui ne soit pas forcément à la baisse. Ainsi, on pourrait ne pas rendre bon marché les services publics nécessaires, mais tenir compte des besoins du service et préférer une subvention pour les plus pauvres des « clients », ce qui leur laisserait plus de liberté, sans paternalisme excessif (p. 637). Les subventions liées à l’écologie profitent encore aujourd’hui davantage aux plus riches qu’aux plus pauvres, par exemple aux Etats-Unis.
En conclusion, il nous faut repenser le rôle de l’Etat afin que les régulations, souvent bien pensées, soient effectivement appliquées afin que le rôle de l’Etat, des Etats, soit renforcé par l’autorité et la confiance. On a vu aussi que la concurrence tend à faire baisser les prix en nous conduisant très loin de l’intérêt commun et de la justice. On a vu aussi que le marché de type capitaliste tend à décourager l’honneur et le service lié à l’honneur.
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