Ce qui pourrait paraître raisonnable, la méfiance de départ dans toute rencontre, est pathologique et empêche toute amitié. Mais cette déraison est entretenue par des manipulateurs politiques.

Prenons d’abord le raisonnement d’Augustin d’Hippone pour sortir de la pathologie du soupçon. On a des gens qui voient le mal partout, et certes le mal est possible. Ainsi, on leur offre un bouquet de fleurs, c’est qu’on en veut à leur argent. On prend le café avec eux ou elles, ils ou elles pensent qu’on veut seulement coucher avec eux ou elles. On couche avec quelqu’un, il ou elle pense qu’on veut son héritage, etc.

Augustin a écrit un petit texte au début amusant par rapport à ceux qui disent « Moi, je suis comme Saint Thomas, je ne crois que ce que je vois ». Tout d’abord, l’allusion à Saint Thomas : dans les Evangiles, après la mort de Jésus, un de ses disciples, Thomas, dit qu’il ne croira à la résurrection de Jésus que s’il le voit et voit ses plaies et peut les toucher. Alors Jésus apparaît et lui dit qu’il peut toucher. Thomas se jette à ses pieds et s’écrie : « Mon seigneur et mon Dieu », seule occurrence dans les Evangiles de « Dieu » pour parler de Jésus. Et alors Jésus dit que lui il a cru parce qu’il a vu, mais qu’à l’avenir d’autres croiront sans voir.

Alors, qu’en est-il « de la foi aux choses que l’on ne voit pas » ? C’et le titre selon la traduction de l’abbé Devoille (Raulx, L. Guérin et Cie, 1867, p. 536-542), de l’opuscule d’Augustin d’Hippone. Au chapitre 1, 2e §, Augustin s’adresse à celui qui ne veut croire que ce qu’il voit. Il lui dit que s’il peut voir avec les yeux du corps les corps matériels présents, il n’a pas d’œil pour voir les dispositions de son ami envers lui. Et son esprit ne permet pas non plus de voir dans l’esprit de l’autre. Il ne peut donc savoir les intentions de l’autre. Alors il ne lui reste plus qu’à « vivre dans l’abandon et l’isolement faute d’ami », et de capacité à payer de retour l’affection que peut-être on lui témoigne. Il y a une autre possibilité, c’est de croire sans voir. On pourrait ajouter que toute amitié commence par un pari qui peut paraître déraisonnable, mais qui va faire fréquenter assez longtemps l’ami pour avoir l’expérience de ses qualités et de ses actes. Bien sûr, je peux alors voir que je me suis trompé (e) sur lui ou elle, et être déçu. Mais qui peut préférer à cela de ne jamais faire le pari de l’amitié, voire de penser avoir toujours raison sur les mauvaises intentions possibles, supposées, de tout individu ?

Dans le chapitre 2 Augustin dit que sans la foi sans preuves il n’y a pas de société. Celui qui ne se croit pas aimé donnera-t-il de l’amour, et de son temps ? Croira-t-il les témoins du passé ?

La suite du texte va diriger la foi sur certains « témoignages » de la doctrine chrétienne, et paradoxalement il va parler des Juifs comme de témoins ennemis donc fiables parce qu’ennemis, ils ne sont pas soupçonnables par conséquent de bienveillance pour ce dont ils sont censés témoigner (Il s’agit des textes bibliques que les Juifs sont censés ne pas comprendre eux-mêmes à la différence des bons chrétiens). Le texte est d’une grande violence incitant à la persécution et disant que s’ils devenaient inutiles alors il n’y aurait plus qu’à les tuer…

On serait tenté alors de rejeter l’ensemble du texte d’Augustin, si l’on juge les prémisses à leurs fruits. Cependant la question que pose Augustin est un peu obsédante : faut-il rejeter tout soupçon ? Afin d’obtenir des amis ?

Certains ont trouvé la solution : ils vont orienter ensemble les soupçons sur certaines cibles et pas « entre soi ». Ainsi la secte QAnon de nos jours voit des messages secrets partout -uniquement chez le Parti Démocrate américain, et jamais entre eux (jusqu’à je suppose la crise interpersonnelle locale du mari trompé). Le besoin de faire confiance et le désir du soupçon raisonnable sont gérés par la séparation des cibles : confiance absolue dans ceux qui ont de la méfiance, exactement comme « nous » de QAnon, concernant certaines cibles, ennemies communes par principe, et méfiance absolue concernant ces cibles.

Il y a des formes plus compliquées de la pathologie du soupçon. Prenons l’exemple d’un petit livre paru en français en 1980, de Gianfranco Sanguinetti, Du terrorisme et de l’Etat – la théorie et la pratique du terrorisme divulguées pour la première fois (traduit de l’italien par Jean-François Marcos. On ne voit pas d’éditeur, mais une adresse de distribution, à la fin : « Le fin mot de l’histoire », B.P. n°274, 75866 Paris Cedex 18). Nous n’étudierons ici que les pages finales 124 à 139. L’idée générale consiste à mettre en cause le soupçon des autres, des ennemis, que l’on soupçonne à fond. Le tout à propos de l’assassinat d’Aldo Moro : un exemple p. 125 : « La seule réaction de ce « pays » mythologique a été, fort sagement, de ne plus rien croire de tout ce qu’on lui disait. »

Pour parler du gouvernement comme maladivement soupçonneux, Sanguinetti écrit (p. 124) : « Le spectacle [soit « la société du spectacle » de Guy Debord réinterprétée à sa façon par son ami Sanguinetti et son traducteur], comme le roi Œdipe, s’est arraché les yeux, et continue aveuglément dans son propre délire terroriste. » Le délire est expliqué comme la façon de croire que l’histoire puisse s’expliquer par « l’action individuelle bonne ou mauvaise » (p.125), ce qu’un « chercheur en psychiatrie hongrois Joseph Gabel » appelle « la conception policière de l’histoire », que Sanguinetti appelle paranoïa (p. 124).

Il présente ceux qui dirigent l’Etat comme très ignorants du réel : « Comme dit Machiavel, « là où l’on sait le moins, on soupçonne le plus » » (p. 125). Il précise alors en quoi « l’autre » (l’Etat) soupçonne d’une façon délirante qui l’isole : « Toute la population, et tous les jeunes en particulier, deviennent suspects aux yeux du pouvoir. » Du coup « toutes les révoltes spontanées » ou supposées telles par Sanguinetti sont interprétées par l’Etat selon lui comme un « complot tramé artificiellement et mené par des « forces occultes » […] » (p. 125-126).

Il en vient à inventer l’expression « terrorisme artificiel » (comme s’il y avait un terrorisme « naturel ») pour dire que cet Etat si soupçonneux ne se gêne pas lui-même pour feindre de combattre un terrorisme qu’il simule, « pour la simple raison qu’il est plus facile de se défendre d’un ennemi simulé que d’un ennemi réel. » Sanguinetti ici nie que l’assassinat terroriste soit un assassinat terroriste en le déréalisant. Pourquoi alors l’Etat inventerait-il ? Pour dire que les gens (il dit ici les ouvriers) qui sont sceptiques sur ce « terrorisme démentiel » soient considérés eux-mêmes comme terroristes et comme ennemis publics par conséquent, et il ajoute : « contre un ennemi public, tout est permis, tout est autorisé » (p. 126).

Il jongle ensuite avec les termes psychiatriques en disant s’appuyer sur le même « chercheur hongrois en psychiatrie » et son livre La fausse conscience (p. 126-127). Il conclut provisoirement : « Ainsi cette société spectaculaire n’est même plus capable de penser » (p. 127). La question de l’accès à l’esprit de l’autre, soulevée par Augustin, ne se pose plus, puisque l’autre ne pense plus. L’auteur se met à soupçonner le soupçon de l’autre, en prétendant reconstituer ses raisonnements « paralogiques » : « C’est ainsi que le spectacle [la société du spectacle] atteint d’autisme, dit : « Ceux qui ont enlevé Moro sont des terroristes, les B.R. [les Brigades Rouges] sont terroristes, Moro a été enlevé par les B.R. » » (p. 127). Et il dit : « L’Etat se sert des B.R. comme couverture, parce que les B.R. sont utiles à cet Etat, donc B.R. = Etat » (p.127). Il s’agit alors une fois qu’on a accusé l’Etat lui-même d’avoir monté l’assassinat d’Aldo Moro, de présenter cela comme une révélation et non comme un soupçon : il suffit pour cela de dire que l’Etat italien craint cette prétendue révélation : « Que le pouvoir craigne par-dessus tout cette identification, il l’a confessé de mille manières, par exemple quand il a inventé ce slogan névrotique et maladroit : « Ou avec l’Etat, ou avec les B.R. », ce qui revient à dire : « ou avec moi, ou bien avec moi ». » (p.127-128). Ici nous sommes devant une jubilation verbale qui évoque les délires de « décodage » des QAnon aujourd’hui par rapport aux discours de leurs ennemis.

La suite dit que certains pour se valoriser s’inventent un adversaire mythiquement dangereux. Il en vient à citer sans référence précise un passage des Pamphlets politiques de Paul Louis Courier qu’il date de 1820, où il est écrit que la police a besoin de conspirations et donc les « fait naître, les étouffe, charge la mine, l’évente » (p. 128).

Il dit que l’époque actuelle fait les choses en grand « selon la logique autistique » ce qui veut dire selon lui le fait de trouver tout ce qui s’oppose comme étant le mal (p. 129). Il pense que la peur d’une révolution provoque chez les membres de l’Etat italien une « restauration préventive », ce qui est assez drôle comme expression. Il veut dire que l’Etat monte de faux actes révolutionnaires pour les réprimer, et réprimer ainsi toute velléité de révolution future dans le peuple : « Cette restauration préventive impitoyable, […] cette infame série de provocations, de massacres, d’assassinats et de mensonges qui cherchent à camoufler une réalité claire comme de l’eau de roche » (p. 129).

Suit une accusation contre les journalistes « asservis et progressistes » (curieux assemblage pour une insulte), qui prétendent, pour ne pas être tués selon l’auteur, avoir de la sympathie pour la lutte armée clandestine par nostalgie de la Résistance (ici on n’est pas loin d’un discours d’extrême-droite chez quelqu’un qui se prétend d’extrême-gauche et qui est de fait fils de résistants), et selon lui des gens comme sa cible, un journaliste nommé Giorgio Bocca, « on ne les tue pas, ce serait leur faire trop d’honneur » (p. 130). Mais pourtant la suite du texte est une claire menace : « Si je te rencontre un jour dans la rue, sois certain que je t’apprendrai à vivre, couillon » (p. 130). Il attaque d’autres personnes, qui parlent de lutte armée et de révolution future, pour dire que la révolution ne fait rien de secret (ce qui reste à démontrer). Il écrit (p. 131) : « Il n’existe pas d’affaires secrètes de la révolution : tout ce qui est aujourd’hui secret appartient au pouvoir, c’est-à-dire à la contre-révolution. Et ceci, toutes les polices le savent parfaitement » (p. 131).

Et donc il se présente comme le dénonciateur inlassable des complots du gouvernement : « Messieurs du gouvernement, tant que votre Etat existera, et que je serai vivant, je ne me lasserai pas de dénoncer le terrorisme de vos services parallèles, et cela coûte que coûte » (p. 131). Il se présente comme un héros qui révèle, qui dénonce. L’expression « coûte que coûte » est bien vague. Il termine de façon théâtrale : « […] L’actuel spectacle de comédie dans lequel s’exhibent les services secrets, qui entretiennent les illusions de quelques militants naïfs sur la « lutte armée » afin de rendre leurs provocations vraisemblables, et pour jeter ensuite en prison des centaines de personnes, tandis que nos policiers s’exercent au tir au pigeon en attendant la guerre civile » (p.131). Le roman de la foi et du soupçon s’épaissit, le jeu se complique, pour être davantage cru, le gouvernement va attribuer selon l’auteur à ses ennemis des actions encore plus incroyables (p. 131) : il décide en décodant les images que tel geste ne peut venir de « révolutionnaires » ou disons de gauchistes (le mot n’est pas dit), mais seulement du gouvernement : on est là encore proche des décodages de QAnon. Par « véritables chefs des B.R. » il faut ici entendre le gouvernement, bien sûr selon Sanguinetti : « Quand les véritables chefs des B.R. ont ordonné de tirer dans les jambes de personnes désarmées, une chose qui n’est digne que de la lâcheté policière » (p.132). Le problème ou plutôt la chance selon Sanguinetti c’est qu’on n’y croit plus, on ne croit plus selon lui que l’acte terroriste vienne d’autres personnes que la police de l’Etat italien.

p.132 il dit qu’il y a pire que le fascisme, le banalisant ainsi, il y a les « services secrets », qui débordent selon lui le gouvernement sans limites (p. 133). Et donc il n’y a qu’un « spectacle des apparences « démocratiques » » puisque seuls règnent les secrets chefs des services secrets. Et il parle à propos des Brigades Rouges d’un succès d’infiltration par la police « secrète » appelée « les corps détachés de l’Etat » (p. 134).

Il prédit une augmentation sans fin du terrorisme et ajoute : « Et que l’on ne vienne pas me dire que ce que je dis « est très grave » : je le sais parfaitement, mais je sais aussi que se taire, comme font tous les autres, est plus grave encore » (p. 134) : comme font tous les autres » dit-il : il et le « lanceur d’alerte » courageux.

Il finit en disant que le terrorisme n’est pas très utile aux « bons » révolutionnaires tant qu’il n’a pas un vaste soutien dans la population dite « ouvrière ». il s’attaque une fois de plus aux communistes : « les services secrets de l’Etat bourgeois couvrent leur terrorisme en utilisant opportunément les militants les plus naïfs d’un léninisme complètement déconfit par l’histoire » (p. 135), le léninisme étant à son tour mis en scène comme montant du terrorisme pour nuire aux ouvriers.

La généralisation vient couronner le tout et noyer la spécificité des actes terroristes par rapport aux diverses barbouzeries : « Tous les Etats ont toujours été terroristes » (p. 135), le « régime » fait de la propagande « en faveur du terrorisme » (p. 136), et concernant ceux qui sont les « vrais » terroristes, il en dit qu’ « ils ne savent plus que, sur son propre terrain, non seulement l’Etat est le plus fort, mais qu’il aura toujours le dernier mot » (p. 136). Toujours cette rhétorique de « spectacle » et des « mots ». « Tout ce qui ne détruit pas le spectacle le renforce » (ibid.).

On en vient à dénoncer la pression gouvernementale pour approuver ou désapprouver publiquement les actes terroristes, afin de réprimer plus facilement. Il fait comme si le terrorisme n’existait pas en dehors des services du gouvernement, ici italien.

Il termine en disant que le temps venu, il prendra les armes, avec on ne sait qui, en les prenant aux bourgeois et aux policiers (p. 138). Et il s’oppose aux militants et aux idéologues pour finir (p. 139). Après avoir incité au sabotage de l’industrie (p. 138).

On voit dans ce livre que Sanguinetti prétend dépasser le soupçon en disant : « le soupçon maladif, c’est l’autre » ; et « moi, Sanguinetti, je ne soupçonne pas, je sais ». Quand on lit l’histoire de l’assassinat d’Aldo Moro, il se trouve qu’on peut effectivement soupçonner certains d’avoir vu d’un très mauvais œil la coalition aboutir entre la Démocratie chrétienne et le Parti communiste, à la fois du côté de l’ultra-droite et pas seulement du côté de l’ultra-gauche. Mais Wittgenstein disait qu’il n’est pas légitime de douter sans raisons de douter. Par ailleurs il est troublant que le texte d’Augustin que nous avons évoqué et qui fait appel à une bienveillance de principe sur l’esprit d’autrui soit si opposé à la bienveillance, pour ne pas dire plus, quand il s’agit des Juifs et de la ténacité de leur foi et de leur fidélité au judaïsme. Il y a des soupçons commodes, et des choix fréquents en matière de foi, d’un partage entre l’ennemi qui est soupçonnable de tout, et son ennemi inconditionnel dont on fait un ami avec confiance tant qu’il se méfie bien de nos ennemis.

Un tel partage nous incite, nous, à honorer l’incroyance prudente de qui doute même des témoignages de ses propres amis, et qui examine même les explications de ses ennemis supposés.

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