Quel individu peut-il prétendre s’être fait tout seul ? comme le dit Descartes « nous avons été enfants avant que d’être hommes », et l’autonomie de notre jugement est à conquérir contre les préjugés dans lesquels nous avons baigné et contre les expériences maladroitement conduites ou plutôt subies dans l’enfance. L’environnement nous domine-t-il, nous possède-t-il à jamais ? Certainement, si philosophiquement et politiquement nous prenons parti pour le tout au point de considérer tout individu humain comme un fragment dépourvu d’intérêt pour l’humanité, à moins qu’il ne s’identifie mentalement au tout. Mais est-ce bien raisonnable ?

Il nous faut lutter contre l’idée que le comportement approprié de l’individu en société soit rationnel – et que cela veuille dire se soumettre à « la » société elle-même rationnelle. Et si la liberté créatrice de l’homme était seule à assurer la survie d’une société elle-même résultat irrationnel ? Et si la manipulation des « anticipations rationnelles » des individus échouait par chance grâce à leur autonomisation jugée « irrationnelle », assurant la dynamique de cette société en dépit des manipulations ?

Mais que se passe-t-il quand arrivent au pouvoir des individus au comportement à la fois manipulateur et totalement irrationnel, soulageant ainsi les individus les plus impulsifs de leur sentiment de marginalisation sociale ? Surtout s’ils sont armés ? Pensons aux Etats-Unis à l’automne 2024.

Nous avons tendance, sous l’influence des mathématiques pour lesquelles on nous a dit que les démonstrations les plus courtes étaient les plus élégantes, à chercher des théories simples pour expliquer une réalité complexe. D’où un risque d’abstraction et d’approximation peu scientifique en réalité. Comme par exemple c’est le cas des théories qui posent en principe d’explication sociale l’utilité, voire « l’efficacité », maître-mot des diagnostics sur les institutions françaises en octobre 2024. Quels sont, non les choix rationnels, mais les choix réels qui s’offrent aux individus : administrations, électeurs, clients, « usagers » ?  Que valent les choix intermédiaires d’actions visant des résultats qui ne seraient que des moyens pour des conséquences, notamment des réactions, seules souhaitables ? Par exemple voter pour un Hitler en espérant une réaction de résistance qui ne viendra pas ou pas assez vite en raison d’une sidération des individus par exemple dont aucun ou presque ne voulait vraiment « ça » ?

Il est vrai que souvent nous sommes confrontés à des problèmes réels dont nous ne connaissons pas la solution. Mais n’est-ce pas parce que nous n’étudions pas le réel si nous avons trop souvent un regard porté sur des simples images du réel, pas toujours si scientifiques que cela ? Le clown Grock s’aperçoit que son tabouret est trop loin du piano, et alors il s’efforce de pousser le piano : nous rions, mais que faisons-nous d’autre la plupart du temps ?

Quelle place alors en politique faut-il accorder aux croyances, plutôt qu’aux « anticipations rationnelles », pour négocier une « sortie de crise » ? Le monde est-il si désenchanté que cela ? Le recours à une autorité transcendante, par exemple, ne peut-il aider à envisager un autre point de vue, le « point de vue de Sirius » ? En particulier pour nous dégager de toutes les images falsifiées et fragmentaires qui occupent nos jours et nos nuits ? L’image nous séduit parce qu’elle est souvent plus simple et plus attendue que le réel, et cela va avec notre recherche « rationnelle » du moindre effort. Il faut noter que celui qui fait des choix « rationnels » peut changer très vite de choix, tout comme l’individu plus « émotionnel ». Raison et stabilité ne vont pas forcément ensemble, quand le rationnel se veut le réel de demain par l’intermédiaire de certains choix et de certaines actions. Seul Descartes pourrait encore nous dire de faire preuve de « résolution » dans les cas où nous n’avons pas le temps de recueillir beaucoup d’information, cette « résolution » nous évitant l’instabilité et inscrivant notre action dans la durée. Il faudra faire attention par la suite à ne pas écourter à la fin de notre parcours les informations qui pourraient nous faire penser que nous avons fait une erreur. Sinon nous ne progresserons jamais et serons tentés de confier notre sort à des « experts » plus chanceux.

Nous devons aussi travailler à savoir ce que nous, individuellement, nous préférons, nous désirons, nous aimons. Allons-nous acheter cette marchandise parce que « tout le monde le fait » ? Par peur de marginalisation plutôt que par désir mimétique ? Allons-nous nous retenir d’interrompre un tournage parce qu’un acteur célèbre en profite dans les coulisses pour nous agresser ? Certains, certaines, se sont dits tétanisé(e)s en anticipant une culpabilité du genre « qui suis-je pour interrompre le tournage à cause de ma répulsion, de cette agression sexuelle ? »

Il se pourrait que dans notre société qui a un mantra lancinant contre ce qu’elle désigne elle-même comme l’individualisme, seuls certains individus ont l’occasion de prendre des initiatives même aux dépens des autres, qui eux se demandent « qui ou que suis-je pour oser dire non ? », par exemple.

Il arrive que nos désirs deviennent un piège pour nous à cause des autres : on nous dit : « Mais puisque tu as déjà désiré cela tu dois continuer à le désirer, à désirer la même chose, sinon tu n’es pas stable, pas rationnel, tes humeurs sont instables, tu es peut-être bipolaire-irrationnel. » Comme si l’individu ne pouvait pas changer de désir ! Sortir des préjugés peut aussi apparaître dans notre milieu d’origine comme une folie. Par exemple de même que l’analyste transactionnel nous aide à sortir d’un « jeu » où nous nous sommes trouvés empêtrés sans avoir vraiment voulu jouer ce jeu, de même il nous faut apprendre à arrêter de chercher une solution à un prblème que nous n’avons pas choisi, en supprimant le problème. Il doit bien arriver qu’il y ait des problèmes sociaux qu’aucun individu n’a vraiment choisis, et que chacun risque de chercher à résoudre, au lieu de se dire : « Ce n’est pas mon problème. » Ou ça ne l’est plus. Parce que l’individu a changé. Et puis notamment il a pu échapper à une emprise dictatoriale du type notamment : « Je ne te dis rien c’est à toi de savoir ce que je voudrais que tu fasses ». Ou : « … ce que je ferais si j’étais à ta place ». Cependant les dissidents d’Union Soviétique étaient amenés à confondre « l’absence de désir de s’adapter avec le désir de ne pas s’adapter » (Elster, Psychologie politique, Paris, Minuit, p.95).

Il faut cependant ajouter que des comportements individuels peut surgir une cohésion sociale nouvelle, souvent non prévue par eux, et à laquelle ils auront peut-être bien du mal à s’adapter, alors que d’autres, plus jeunes par exemple, y gagneront en stabilité et en liberté.

Connaît-on bien ce que l’on a créé ? Mais inversement, que penser de tous ces sociologues qui jugent tel comportement naïf, ou irrationnel, en particulier quand il s’agit de coopérations bienveillantes voire généreuses ? Veulent-ils nous « corriger » ? Pour nous rendre moins « bêtes » en société ? Pour que nos raisons soient à leurs yeux « objectivement vraies » ? L’idée d’un manque partiel de conscience de nos actes, voire de nos raisons, pourrait conduire des « experts » à mettre l’accent sur l’environnement aux dépens de l’intention de chacun, vouée ainsi au mépris et à l’oubli. Alors que nos intentions tiennent peut-être à une familiarité avec le réel inconnue des adeptes d’une rationalité trop schématique, trop abstraite, et trop systématique.

Laisser un commentaire