1°) Karl Polanyi et le paradoxe de l’intérêt personnel

« La véritable critique que l’on peut faire à l’économie de marché n’est pas qu’elle est fondée sur l’économique – en un sens toute société quelle qu’elle soit doit être fondée sur lui – mais que son économie est fondée sur l’intérêt personnel. Une telle organisation de la vie économique est complètement non naturelle’, écrit Polanyi dans La grande transformation – Aux origines politiques et économiques de notre temps (1944) (E.F. M. Augeno et C. Malamoud, Gallimard, 1983, p. 320).

Il est donc question de mettre en avant l’intérêt personnel, ce qui à première vue paraît une générosité du système capitaliste. Et d’autre part il y a marchandisation de ce qui n’est pas marchandise, l’homme (travail), la nature (matières premières), et la monnaie. Polanyi parle à ce propos de la « fabrique du diable », citation d’un poème de Blake, Jérusalem : 3satanic Mill (Ibid. p. 107-109).

Il y a ce que l’homme produit, et il y a ce que la nature produit et pas lui.

Polanyi dit que le système marchand réduit la rationalité du client ou du marchand à la maximisation de l’intérêt personnel, ce qui exclut donner, penser aux lois sociales, avoir une raison pratique, pour la morale, et une raison « scientifique », pour la prise en compte du global de la réalité (de la nature notamment).

On manipule l’économie à la condition que la société soit composée de ce type d’individus, afin qu’ils soient prévisibles. La manipulation va être la « concurrence pure et parfaite », système où aucun individu ne peut fixer les prix. Lors d’un séjour à Sciences Po, dans le cours d’Elie Cohen, j’avais découvert que même dans un système de concurrence un marché local relativement isolé pouvait permettre à un individu d’influer sur les prix très au-delà, de proche en proche. Mais la concurrence « pure et parfaite » exclut le « copinage », exclut de se rencontrer et de se connaître. On voit qu’elle va avec un univers sans interactions individuelles directes.

Et cela va avec la destruction des espaces communs où les individus pourraient se rencontrer et communiquer. Quand on voit ce qui se passe de nos jours avec Facebook, par exemple, on voit la perte d’espace commun entre les « amis », Facebook présentant à chacun ce qu’il veut bien montrer, des « extraits », indistinctement pubs, non-amis et « amis », et masquant le reste : l’intermédiaire Facebook devient de plus en plus encombrant et « isolant » : l’individu isolé est plus aisément manipulable, jusqu’à ce qu’il soit livré à des « amis » attentionnés fictifs, influenceurs humains temporairement, puis algorithmiques (I.A.).

En s’attaquant à la communication langagière entre individus les réseaux sociaux achèvent la destruction de la communication directe interhumaine, celle de la parole, du don, d’un certain type de commerce « archaïque » de relations directes, et cela au service du système marchand capitaliste qui a déjà conduit au fascisme selon les études de Polanyi.

Polanyi explique qu’il y a un lien entre ce système dit « libéral » et l’événement du fascisme, bien loin qu’un tel système marchand favorise la démocratie.

2°) Francis Fukuyama et le spectre de Kojève

Dans un article qui a inspiré son livre sur la fin de l’histoire et l’a rendu célèbre, Francis Fukuyama prétend s’appuyer sur Kojève pour ses arguments. L’article est « The End of History » paru l’été 1989 dans la revue américaine The National Interest. Commentant rapidement cet article paru juste avant la chute du Mur de Berlin, Jacques Derrida, dans Spectres de Marx (Galilée 1993, chapitres 2 et 3), dit que le livre de F. est « un sous-produit consternant et tardif d’une « footnote » », une allusion sans doute à une note de Kojève comme quoi par son snobisme le Japon échapperait à la fin de l’histoire déjà là. Jacques Derrida lecteur de Kojève accroît mes doutes sur la réalité de certaines convictions chez Kojève. Derrida présente Fukuyama comme un évangélisateur et veut sauver Kojève d’une accusation de bêtise qui serait due aux références de Fukuyama. Ce dernier se livre selon Derrida à une « grossière manipulation », et Derrida présente Kojève comme un aimable plaisantin ayant « la ruse comédienne », il souligne « le baroquisme parfois génial, souvent naïvement farceur de Kojève » (p. 120). N’a-t-il pas sous-estimé, comme beaucoup, la nocivité à long terme, et volontaire, de Kojève qui fut opportuniste un temps au moins à l’heure des fascismes ? Derrida parle encore à son propos de « désinvolture profonde, loufoque et pataphysicienne dont il a certes le génie mais dont il faut aussi lui laisser la responsabilité » (p.120).  Kojève aurait dit selon Derrida qui trouve cela indécent, que les Etats-Uniens en revenaient, fin de l’histoire oblige, à l’animalité. Derrida parle de « description extravagante », de « méconnaissance », d’ « impudence », et d’une « signature grand-guignolesque » à ce propos. Il nous semble que la façon de prendre au sérieux Kojève s’accompagne chez Fukuyama de remarques bien curieuses sur le fascisme et sur de Gaulle.

A première vue il est curieux que Fukuyama s’appuie sur Kojève, adepte de la tyrannie, pour prétendre défendre la victoire du libéralisme comme but et fin de l’histoire. Qu’appelle-t-il vraiment « libéralisme occidental » et « démocratie libérale occidentale » (4e § de l’introduction)?

Il présente en première partie Kojève comme celui qui débarrasse Hegel du marxisme (alors que certains associent Kojève au marxisme ce qui ne correspond guère aux textes que nous avons privilégiés, dans les années 1930-1950).  Voici la définition qu’il donne de l’Etat libéral et de la fin de l’histoire : « Dans la mesure où il reconnaît et protège par un système de loi le droit universel de l’homme à la liberté ». Et cet Etat est démocratique selon lui « dans la mesure où il n’existe qu’avec le consentement des gouvernés ». Il dit que pour Kojève cet Etat naît du Marché Commun. Ce serait chez Kojève, selon Fukuyama, la fin des contradictions, de la dichotomie entre prolétaires et capitalistes, etc. Il ne voit pas les « moyens » prônés par Kojève : fin des caractéristiques individuelles, mépris de « l’individualisme », de l’intellectuel « bourgeois », du philosophe en particulier, et « suppression » éventuelle de groupes (voir cependant le jugement de Fukuyama dans sa note 11 sur Stroessner). Rappelons que Kojève dit que les gouvernés sont les « ennemis » des gouvernants, qui sont « amis » seulement entre eux.

En 2e partie, Fukuyama parle des idées, comme accomplies par les idéaux des révolutions française et américaine. Il dit s’inspirer de Kojève. Or Kojève écrit que les idées doivent nécessairement se réaliser l’une après l’autre, alors qu’il parle à l’époque où l’ « idée » nazie est au pouvoir en Allemagne.

En 3e partie Fukuyama décrit ainsi le fascisme: « [le fascisme] a vu la faiblesse politique, le matérialisme, l’anomie, et le manque de communauté de l’Occident comme des contradictions fondamentales dans les sociétés libérales qui ne pouvaient être résolues que par un Etat fort qui forge un nouveau « peuple » sur la base de l’exclusivité nationale. » On voit que selon lui l’échec du fascisme n’était pas d’avoir révolté moralement universellement, mais… son manque de succès (il émet de façon très allusive l’idée d’un idéal conduisant à l’autodestruction, mais il s’agit surtout de ne reprocher au fascisme que son échec). Il parle seulement de Hiroshima et Nagasaki, et ne dit rien de la lutte des soviétiques, de la Résistance, du débarquement. Il dit que les mouvements fascistes se sont « flétris » (withered), en citant le péronisme et « l’armée nationale indienne » de Subhas Chandra Bose. Mais le populisme qui aime le péronisme (Cf. Ernesto Laclau) et l’extrémisme hindou sont très vivaces aujourd’hui. On aurait pu faire un effort, dans cet article, de réfutation.

Pour ce qui est du communisme, il dit que Kojève a noté que « l’égalitarisme » de l’Amérique moderne représente l’achèvement essentiel de la société sans classe envisagée par Marx. Ce que Fukuyama dit est en contradiction avec le Kojève de l’ « Empire latin » qui veut s’opposer aux Américains en faisant obstacle à l’Allemagne trop liée pour lui aux Américains : il veut un projet d’Europe mené par France-Italie-Espagne.

Fukuyama explique que les inégalités économiques aux Etats-Unis, notamment entre noirs et blancs, ne sont pas un problème, mais un simple héritage de l’esclavage et du racisme qui aurait persisté (jusqu’à quand ?) après la disparition (?) de l’esclavage (comme si c’était du passé qui traîne un tout petit peu).

Le communisme est pour lui vaincu parce que « ceux qui croient que le futur doit inévitablement être socialiste tendent à être très vieux, ou très marginaux par rapport au discours politique de leur société. » Il ne conteste pas les idées, nous dit juste qu’elles sont « dépassées » sans autre argument que leur manque d’incarnation humaine concrète.

Il dit ensuite que les idées occidentales se répandent avec succès.

Il dit que le fascisme japonais a été vaincu par les armes, il ne discute pas ses idées. Il se réjouit que le Japon ait rejoint les Etats-Unis par une société de consommation. Kojève aussi dans sa conférence suscitée par Carl Schmitt disait à propos du colonialisme qu’il fallait faire des producteurs colonisés des consommateurs de leurs propres productions, c’est cela son « colonialisme du don ». Dans la foulée Fukuyama prédit l’échec futur de la Révolution islamiste en Iran par le goût consumériste des Iraniens. Un cynisme qui va mal avec l’héroïsme actuel des hommes et en particulier des femmes qui résistent aujourd’hui.

Quand il dit que le « libéralisme politique » a suivi le libéralisme économique, ce « libéralisme politique » est pour lui l’Etat universel et homogène, expression prise à Kojève (« the universal homogeneous state »), qui n’a rien de libéral…

Un long passage sur ce qui se passe alors en URSS, pour dire que ce pays va tomber dans l’escarcelle de ce que Fukuyama appelle libéralisme et démocratie… Il dit « L’Union soviétique ne pourrait en aucun cas être décrite comme un pays libéral ou démocratique maintenant, et je ne pense pas que ce soit très probable que la perestroïka va réussir de telle sorte que le label sera pensable un jour dans le futur. Mais à la fin de l’histoire il n’est pas nécessaire que toutes les sociétés deviennent des sociétés libérales réussies, seulement qu’elles terminent (end) leurs prétentions idéologiques de représenter des formes différentes et plus hautes de la société humaine. »

Il cherche s’il y a d’autres challengers que le fascisme et le communisme qu’il dit (à tort) morts. Il propose la religion et le nationalisme. Il dit que l’Islam a du succès, mais pas auprès des non-musulmans (lapalissade…).

Il parle du nationalisme « et d’autres formes de conscience raciale et ethnique ». Il dit que ces mouvements ne cherchent rien d’autre que l’indépendance par rapport à un autre groupe, et n’ont pas de programme socio-économique, donc ils vont selon lui se rattacher à un autre courant sur ce point [pas au fascisme ?). Pour lui ça ne remet pas en cause le libéralisme, c’est que ces gens subissent des systèmes politiques pas représentatifs (unrepresentative) qu’ils n’ont pas choisis [il est bien complaisant] (p.9 en haut).

Dans sa quatrième partie Fukuyama dit que les occidentaux, comme si c’étaient les seuls, dans leurs pays dits « développés », c’est lui qui met les guillemets, jugeaient tous qu’il était acceptable « que les plus hautes civilisations gouvernent » les plus « basses », comme il dit. Et alors il revient sur le nazisme qui voulait « gérer » tous les pays, et il dit que « rétrospectivement il semble que Hitler représentait une dérive (bypath) maladive dans le cours général du développement humain », et sans transition il poursuit contre le gaullisme : « La plus extrême forme de nationalisme que quelque pays que ce soit a rassemblé depuis 1945 a été le gaullisme, dont l’affirmation de soi a été confinée largement au royaume de politique et culture de naissance. La vie internationale pour la partie du monde qui a touché la fin de l’histoire est beaucoup plus préoccupée d’économie que de politique ou de stratégie. » Le gaullisme est présenté ici comme une résistance ridicule et vaine au sens de l’histoire comme s’il était dans la continuité avec Hitler au lieu que de Gaulle a été le chef de la Résistance héroïque au nazisme et à Hitler.

Pour continuer dans les « objections » à son modèle expansionniste de l’esprit de consommation, il dit que la Chine n’est plus expansionniste et ne soutient pas à distance les insurrections « maoïstes » ni ne cherche à cultiver l’influence sur des pays africains distants comme dans les années 1960. Notre regard de 2023 donne une tout autre vision de l’histoire de la Chine. Et il continue dans un esprit de dévalorisation : « La nouvelle Chine ressemble beaucoup plus à la France gaulliste qu’à l’Allemagne d’avant la première guerre mondiale. » On est dans le grand n’importe quoi.

Il va donner sa propre version du fascisme à cette occasion (!) : Note 11 : « Je n’use pas du terme « fascisme » ici dans son sens le plus précis, pleinement conscient du mésusage fréquent de ce terme pour dénoncer n’importe qui au gré de celui qui en use. « Fascisme » ici ne dénote ni un mouvement nationaliste ultra organisé avec des prétentions universalistes – pas universalistes vu son nationalisme, bien sûr, puisque celui-ci est exclusif par définition, mais en ce qui concerne la croyance du mouvement en son droit de diriger d’autres gens. D’où le Japon impérial serait qualifié de fasciste là où le Paraguay du précédent homme fort Stroessner ou le Chili de Pinochet ne le serait pas […]. » Pourtant Stroessner est accusé de génocide, il organisait entre autres des « chasses à courre », des esclavages sexuels et des enlèvements d’enfants harcelant la population Achès, sans parler des autres exactions et des camps de concentration… Quant au régime de Pinochet, il est parfois qualifié de « libéral » au sens de Milton Friedman… Sans doute ce que Fukuyama entend par « libéralisme ».

Dans la note 12, F. écrit : « J’use de l’exemple du Japon avec précaution, car Kojève tard dans sa vie en est venu à conclure que le Japon, avec sa culture basée sur des arts purement formels, prouvait que l’Etat universel et homogène n’était pas vainqueur et que l’histoire n’était peut-être pas terminée. Voir la longue note à la fin de la seconde édition de l’Introduction à la Lecture de Hegel p.462-3. »

Après avoir dit que les préoccupations économiques ne pouvaient conduire à aucun conflit, affirmation pour le moins hasardeuse au vu de l’histoire, il dit que les conflits continueront entre petits peuples et que ça n’est pas important, et il cite comme non importants les Palestiniens, les Kurdes, les Sikhs, les Tamouls, les Catholiques irlandais, les Wallons, les Arméniens et les Azéris. On aura une pensée particulière pour les Azéris martyrisés lorsque nous écrivons ce texte. Il dit finalement que [sa] fin de l’histoire « will be a very sad time », un peu à l’image de la fin de l’histoire kojévienne d’où la politique disparaît et où son homme « homogène » retourne à l’animalité. Dans sa note 3, F. reprend la plaisanterie (ou pas) de Kojève sur l’idée que la fin de l’histoire en conséquence est « l’American Way of Life ».

Le succès du livre de Fukuyama nous confirme dans l’idée que les « plaisanteries » de Kojève ont des conséquences inquiétantes et en Europe, et dans le monde, parmi d’autres auteurs qui dans le cas de Fukuyama s’occupent surtout de lutter contre le communisme avec une prétention au « libéralisme » qu’il s’agit de décoder.

Les analyses de Polanyi nous montrent que bien loin d’être le dernier système à la mode le capitalisme appelé « libéralisme économique », en mettant en avant l’intérêt personnel, travaille à isoler les individus les uns des autres et fait des « intermédiaires » éventuels de véritables tyrans en voie d’ailleurs de devenir de simple machines.

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