« Ayant bu des mers entières, nous restons tout étonnés

Que nos lèvres soient encore aussi sèches que des plages,

Et toujours cherchons la mer pour les y tremper sans voir

Que nos lèvres sont les plages et que nous sommes la mer. »

Attâr de Nichapour (XIIe siècle)

(cité par Haïm Korsia, p.9-10 de Ma vie avec Edmond Fleg, Gallimard, 2024)

Comment penser les relations entre les êtres humains sans tomber dans l’accusation de réification dès qu’on pose l’existence de l’individu vivant et pensant, au sein de son environnement mais non réduit à lui ? N’est-ce pas pour casser la revendication de liberté de l’individu humain par rapport aux « dangers » de la rébellion, de l’anarchisme, de la révolution qu’on s’attaque au Cogito cartésien, y compris dans des organisations qui se veulent révolutionnaires de gauche, sous l’accusation erronée de solipsisme (Descartes n’a jmais été solipsiste), alors que ce Cogito est le prélude à l’émancipation du « citoyen » par les philosophes des Lumières ? Fallait-il ajouter à la puissance plus ou moins opprimante du pouvoir collectif la pression oppressante d’une « psychologie » prétendument plus « cognitive » que les autres ? Que penser de la conclusion sur l’absence supposée d’un sujet conscient de la décision quant au « fait » que la formulation langagière de lever le bras précède le lever du bras ? L’excitation de la zone du langage, par quoi ou plutôt qui est-elle déclenchée ? Par le bras peut-être ? La réflexion sur cette expérience aurait dû renforcer au contraire la conviction d’une unité plus fondamentale que la zone du langage quant à la conscience de nos actes et de nos volontés. C’est notre autorité sur nos décisions et sur notre refus et notre consentement qui est entre autres en jeu en société et politiquement (la décision découle de l’autorité et pas l’inverse). L’autorité n’est pas à confondre avec un fantasme de maîtrise totale, mais elle demande non seulement une reconnaissance extérieure, mais aussi une « mise en confiance » travaillée de l’extérieur et à l’intérieur de « moi ». Il faut aussi entendre à quels besoins répond l’autorité d’un être humain singulier, un parent par exemple. Il faut à l’enfant un visage assignable et une « voix » stable.

Dans notre texte sur « pouvoir de l’homme, pouvoir d’achat », il est question du modèle généalogique des « fils d’Adam » comme préservant le respect des individus comme « singuliers » contre les « collectivistes » de la théologie politique de la « communio ». Mais la référence « familialiste » version Auguste Comte va alimenter, elle, le matérialisme le plus fasciste. Dans un article paru dans la revue Topique en 2016 (n°134, p.139-145) intitulé « La sexualité dans la philosophie positiviste d’Auguste Comte, et ses effets dans le discours nationaliste de l’Action française », Brigitte Demeure montre que si d’un côté Comte rêve d’une Humanité se reproduisant sans sexualité, d’un autre côté il pose un idéal familialiste de la « Matrie », de la « Vierge-mère » opposé aux « parasites » que seraient ou sont les individus sans famille. Cet « idéal » sera repris par l’Action française de Léon de Montesquiou et l’adepte de l’utopie de la « Vierge-Mère », Antoine Baumann, ce dernier ajoutant à ses exclusions la déficience mentale : « Pour lui, « les idiots » sont des « humains avortés et qui ne comptent pas au point de vue où je me place » (La religion positive, Paris, Libraires-éditeurs, 1903, p.203). Charles Maurras transforme la religion de l’Humanité, sous la figure de la mère pure, ordonnée et « anti-égoïsme », en déesse France (voir Charles Maurras, Le Soleil, 2 mars 1900, cité p.144 de l’article de B. Demeure).

« C’et le sentiment d’attachement à la mère qui doit donc conduire à l’attachement à la patrie et à l’attachement à l’humanité. Le sentiment de l’attachement est associé à la reconnaissance de la dette vis-à-vis de la mère et de la société, à qui l’on doit tout, comme on doit tout aux générations qui nous ont précédés. L’homme vient au monde débiteur », décrit l’article sur cette filiation comtienne anti-individualiste.

Auguste Comte fut disciple et secrétaire du Comte de Saint-Simon un certain temps. Dans Le système industriel, publié en 1821, « à partir d’une représentation organiciste de la société (« la réunion des hommes constitue un véritable être ») Saint-Simon pense que la poursuite des « seuls intérêts individuels » conduit à une impasse, que « la liberté illimitée de conscience » anéantit la base de la morale sociale et que « le maintien de la liberté individuelle ne peut être le but du contrat social » » (Alain Laurent, Histoire de l’individualisme, Coll. Que sais-je ?, PUF 1993, p.73). Auguste Comte ne s’est brouillé avec Saint-Simon qu’en 1824, donc après la publication de cet ouvrage qu’il a donc apprécié, s’il n’a pas largement contribué à sa rédaction.

Comte, dans le Discours sur l’Esprit positif, dit selon l’auteur du livre précédent (p.74) qu’une société n’est pas décomposable en individus mais seulement  en familles et donc que le point de vue du positivisme censé être toujours « social » « ne peut comporter aucune notion de droit, toujours fondée sur l’individualité ». Pas de droit pour l’individu donc car, de toute façon l’homme comme individu n’existe pas selon l’esprit dit « positif ». On retrouve cette attaque contre la prétendue dangereuse abstraction du « culte du moi » qui déracine des réalités « transcendantes » ou plutôt supposées à la fois réelles et transcendantes, la race, la famille, la nation, la corporation aussi à partir de Barrès, et surtout chez Maurras, qui écrit pour l’Action française La démocratie religieuse en 1921. Il dit que la Révolution a relâché ou dissout les liens sociaux des Français : elle a réduit le peuple français à un état de « division atomistique où tout individu vit isolé des individus concurrents » (Alain Laurent, op. cit. p. 76). On sait combien il est courant aujourd’hui de critiquer « l’atomisation » provoquée par le supposé « individualisme » des humanistes qui donnent des droits à l’individu dont celui de l’autonomie et de la responsabilité -et de l’autorité.

Voici par exemple la présentation d’un Podcast de France Culture du 14 août 2017 intitulé « Hannah Arendt et l’ « atomisation de la société » », de Caroline Barkhou : « Si nous devions ne garder qu’un seul critère du système totalitaire, ne faudrait-il pas le définir comme étant le seul système qui « dénie, rejette, la division interne et sociale sous toutes ses formes » ? C’est ce que pense Claude Lefort, à l’inverse de la conception d’ « atomisation de la société » de Hannah Arendt qui pense la société de façon éclatée et marquée du sceau de l’individualisme. » Claude Lefort a bien raison face à Hannah Arendt. On verra aussi le texte de Louis Gill « L’atomisation sociale : condition de la domination totale » (Revue Spirale n°176, janvier -février 2001 p.16, qui tombe dans le même travers de confondre le respect de l’individu dans sa diversité et le totalitarisme qui au contraire écrase l’individu en lui interdisant toute communication libre.

Une des cibles du mouvement appelé « woke » par ses détracteurs les plus acharnés (pourtant tout aussi hostiles à la reconnaissance des droits individuels) est ce qu’ils appellent « l’individualisme ». Selon Robin Di Angelo il faut surtout en finir avec l’illusion que nous avons d’être des individus autonomes, responsables de leurs comportements. L’individualisme « renforce le concept selon lequel chacun d’entre nous est un individu unique et que notre appartenance à des groupes, qu’il s’agisse de couleur ou de genre, ne joue aucun rôle » (Fragilité blanche, p.33). Bien sûr, il serait excessif de croire que prendre en compte l’autonomie à protéger juridiquement et socialement de l’individu aille avec un aveuglement concernant ses engagements de groupe et son environnement. Mais il faut croire que pour ceux qui veulent contrôler l’antiracisme et ses associations on ne doit pas dire « je suis une personne qui est noire », mais « je suis noir ». L’attribut prend la place du sujet. S’il y a un soi-disant universalisme qui remplace l’individu par le collectif, il y a un communautarisme qui remplace aussi l’individu par le collectif qui le nie.

Dans Le fascisme (1929) Mussolini dit : « Si le XIXe Siècle a été le siècle de l’individu (libéralisme signifie individualisme), on peut penser que le siècle actuel est le siècle collectif. » Et dans les discours de Pétain en 1940-1941 l’anti-individualisme se transforme en obsession : « Nous avons bien failli mourir d’un excès d’individualisme. A l’individualisme à outrance, il faut opposer l’esprit d’équipe, nous n’avons pas d’autre moyen de le combattre et de le vaincre. »  Mais la gauche aussi a enfourché le cheval de bataille contre l’individualisme qui conduit au fascisme sous toutes ses formes passées et actuelles. Louis Blanc écrit en s’attaquant au droit (L’organisation du travail, 1841) : « Le droit, pompeusement et stérilement proclamé dans les chartes, n’a servi qu’à masquer ce que l’inauguration d’un régime d’individualisme avait d’injuste et ce que l’abandon du pauvre avait de barbare ». Comme si le droit ne permettait pas en associant l’égalité des individus et la fraternité à la liberté d’agir contre la misère, justement des individus qu’il faut écouter et défendre !

Proudhon dit quelque part que « l’attraction de l’individualisme » conduit à « un agrégat d’existences incohérentes et répulsives ». Et si Marx déplace à juste titre l’attention sur l’égoïsme en ce qui concerne la misère humaine, en revanche il consacre explicitement l’attaque anti-individualiste sur l’autonomie du jugement comme libre-arbitre, et c’est comme par hasard dans La question juive (1843) : la « société bourgeoise » parle de liberté avec un individu « obéissant à son arbitraire privé. »

Au centre, le solidarisme de Léon Bourgeois fait comme si la valeur de solidarité était inscrite dans la nature comme impossibilité pour l’individu de se distinguer : « Nulle part, l’individu n’est isolé et n’a le droit d’agir comme tel […] La connaissance des faits de solidarité limite l’idée de notre liberté » (La philosophie de la solidarité, 1903) Ces citations sont tirées sans référence plus précise du livre déjà cité d’Alain Laurent Histoire de l’individualisme.

Vers 1968 beaucoup d’intellectuels se retrouvèrent dans le ciblage « anti-individualiste ». Mais au nom de quoi ? Peut-être cette fois avec un souci de libération. Par exemple Michel Foucault dans Surveiller et punir (3e oartie) : il dit qu’autrefois seuls les aristocrates se voyaient gratifiés de récits de leur vie individuelle, mais que maintenant faire attention à la vie individuelle est un moyen de contrôler plus étroitement la population, notamment avec des classements en termes de maladie mentale et de délinquance. Il nous incite à faire attention à ne pas chercher à connaître l’individu pour mieux le classer et le mettre dans une petite cellule, sur un tableau ou… en prison, chez lui ou ailleurs. Il oppose à la vision généalogique du Moyen-Age qui hiérarchise mais aussi élève les individus la vision qu’il appelle disciplinaire qui les « descend ». « A mesure que le pouvoir devient plus anonyme et plus fonctionnel, ceux sur qui il s’exerce tendent à être plus fortement individualisés […] par des mesures comparatives qui ont la « norme » pour référence […] par des « écarts » plutôt que par des exploits » (p.455-456 de L’individu et ses ennemis, de Alain Laurent, Coll. Pluriel, Hachette 1997).

Bien plus tard, dans un livre avec lequel paraît-il il a pris ses distances, La Barbarie à visage humain (Grasset 1977) Bernard Henri Lévy charge de la responsabilité de tous les fascismes l’individualisme. Dans la 4e partie il commence par nier l’existence de l’individu : « Il ne suffit plus de montrer qu’il n’y a pas de troupeau d’individus antérieur à son rassemblement. Il faut aller plus loin et dire de l’individu ce que Nietzsche dit de la conscience, qu’il est nécessairement tard venu, pur et plastique effet de ce qui advient avant lui. » Suit une citation de La volonté de puissance, dont peut-être l’auteur ne sait pas que c’est un recueil posthume de textes rassemblés par la sœur de Nietzsche pour le compte des hitlériens. Il en vient à dire ensuite à ceux qui voudraient défendre le Cogito et les droits de l’individu : « il n’y a pas d’individualisme qui ne porte ne lui le germe ou la promesse d’une forme de totalitarisme », et mettant dans le même sac les démocraties et les sociétés fascistes il ajoute : « Il n’y a pas de société qui proclame les droits imprescriptibles du sacro-saint individu sans prescrire en même temps les moyens de les contrôler ou de les suspendre […] avec l’ « égoïsme », comme disait Mao, nous avons tracé la voie qui mène tout droit à la soumission ». Que voilà une référence qu’elle est bonne ! (citation dans le livre L’individu et ses ennemis, p.458-459).

On voit converger les attaques contre le droit, contre la liberté, contre le Cogito et contre ce « lui » ou cette « elle » voire « iel » etc. qui ne se plient pas aux circonstances mais durent encore assez pour parler, aimer et même se taire librement.

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