Il s’agit de résister, à la fois à la négation de la liberté qui se réclame de l’athéisme déterministe, et à la revendication libertarienne contre les lois protégeant la liberté humaine
De même que la confusion est entretenue autour du mot « décision » par le nazi Carl Schmitt et ses disciples radicaux divers, de même la confusion est entretenue autour du mot liberté par ses prétendus « amis » comme par ses ennemis avoués qui parlent sans arrêt de « laxisme », de « licence » et d’ « individualisme ».
Un certain militantisme athée a pris pour cible la liberté en choisissant l’expression « libre-arbitre » pour la condamner, notamment en exploitant Spinoza et son recours à la nature, et en piochant dans d’Holbach dont le « fatalisme » date pourtant quelque peu du point de vue scientifique.
La notion de liberté, dite parfois « métaphysique » mais peu importe l’adjectif, est attaquée au XVIIIe siècle, notamment par d’Holbach, comme inventée par les religieux, les prêtres, pour que les gens, écrasés par le sens de la responsabilité qui va avec l’acte librement choisi (qui s’oppose donc à la passivité, au réflexe, à la réaction, et à la notion confuse d’instinct), et craignant d’être jugés coupables, supplient les prêtres d’infléchir le dieu vu comme punisseur et rien que punisseur, moyennant espèces sonnantes et trébuchantes. D’Holbach parle en contexte chrétien, où même le bébé qui vient de naître est né coupable avant d’avoir rien fait par l’idée de péché originel héréditaire (la Vierge y échappe au XIXe siècle par la théorie de « l’immaculée conception », et donc, tardivement, son fils…
La religion juive définit la liberté comme volonté divine libératrice, de Dieu d’abord, de ceux qu’il libère ensuite. La liberté ne vient pas de la nature. Elle s’impose notamment dans un contexte, rare dans la Bible, de « signes » (« otot ») destinés à ce qu’un peuple, le Egyptiens, laisse partir les Hébreux qu’il avait réduits en esclavage. Cette liberté est à la fois individuelle (« tu », dit Dieu), et collective (« vous », dit Dieu). Elle est vouée dans le texte à être célébrée pour toujours, donc voulue, par les Juifs, à la fois à Pessa’h (« Pâque »), à Chabbath, dans les prières journalières, et dans des objets : les mezouzot à la porte de la maison, et les téfilines (phylactères) sur leur front et sur leur bras à certains moments. Le libre choix se marque aussi par l’adhésion de chacun à sa relation au divin par la figure d’Abraham cassant les idoles de son père, et discutant avec Dieu, et par le récit de Pessa’h qui commence en disant qu’à l’origine « nous étions idolâtres ». Enfin les Hébreux donnent leur assentiment de « faire » et d’ « écouter » (en cherchant à interpréter correctement) : « Naassé », puis « Naassé vénichma ».
Il n’y a pas chez les Juifs de théorie d’une culpabilité héréditaire. Chacun est jugé (et se juge, car c’est un des sens du mot hébreu qui désigne pour le public la prière : « téfila ») sur ses actes (avec il est vrai leur intention), les mérites pouvant équilibrer les fautes, le enfants ne sont pas soumis à des souffrances par punition de la faute de leurs parents, ni les parents par punition de la faute de leurs enfants, ce qui va avec cependant l’injonction positive de Dieu qui « confie » (« poqed ») aux enfants le soin de gérer les conséquences des fautes éventuelles de leurs ascendants, ce que la tradition juive kabbalistique généralise comme effort de « réparation du monde » : « tiqoun olam ».
La tradition philosophique récente a pris pour cible le philosophe et scientifique français du XVIIe siècle René Descartes, qui fut aussi soldat et voyageur expatrié, notamment en Hollande et en Suède. Il affirme que l’homme est aussi libre que Dieu, mais doit pour ne pas faire d’erreur limiter ses décisions, et ses actes, et ses déclarations, à ce qu’il peut savoir avec son entendement limité, et son expérience limitée surtout dans l’enfance mais qui ne grandit que peu à peu, et souvent avec des erreurs d’interprétation dues aux croyances fausses imprimées dans l’enfance, notamment par des instructeurs qui se trompaient ou voulaient tromper.
Chacun, s’il n’est pas trop fragile, serait bien avisé, conseille Descartes, de faire une fois au moins dans sa vie l’inventaire des idées qui l’habitent, afin de choisir avec une liberté éclairée les idées vraies qui guideront désormais sa vie. Le délicat est la morale, Descartes propose une morale provisoire, et travaille notamment dans sa correspondance avec la princesse Elisabeth et la reine Christine de Suède, à bâtir des écrits d’une morale universelle. La mort l’interrompit.
Aujourd’hui la mode est de traiter cet homme si sociable de « solipsiste » pour s’attaquer à la revendication, oui, la revendication, de l’autonomie de jugement non seulement pour lui, Descartes, mais pour tout être humain. Certes, les Stoïciens déjà savaient qu’on peut chercher à contraindre un homme en torturant son corps, ou ses proches devant lui. Mais ils disaient que tant qu’une douleur est supportable très bien, elle est supportable, et sinon on meurt, et la mort nous libère aussi de la soumission à la volonté de l’autre.
Bien sûr on peut comprendre tout à fait les stratégies d’apparente soumission de ceux qui veulent sauver leur vie ou celle de leurs proches, toujours provisoirement. Il faut cependant faire attention à ne pas finir par croire à ce qu’on dit ou à ce qu’on fait en situation d’oppression, et se préparer à la libération : c’est symbolisé dans le judaïsme par le pain non levé : il faut être prêt à chaque instant à « partir » à la hâte. Les chrétiens ont aussi une histoire, un peu cruelle, des « vierges folles », à propos de l’idée d’être toujours prêt à la liberté. Dans le judaïsme les cohanim sont sobres parce que n’importe quand le Messie peut arriver et alors il faudra qu’ils rendent immédiatement un culte à Dieu, et dignement (En revanche quelqu’un qui plante un arbre peut et doit finir de le planter avant d’aller se joindre au culte).
On voit comme les attaques contre la liberté, appelée ou non libre-arbitre, mettent en danger la lutte permanente contre l’oppression. Chez d’Holbach la vie doit être réglée par l’obéissance au déterminisme, qu’il appelle « fatalisme ». Nous savons aujourd’hui que la physique est indéterministe, ce qui ôte l’argument de « vérité » à ceux qui disent que tout individu est entièrement déterminé par la nature, en lui et autour de lui. Certains pensent pouvoir invoquer rituellement Spinoza qui dit qu’un individu qui suit sa nature plutôt que l’ordre de quelqu’un d’autre est libre. D’une part, y a-t-il une nature humaine ? D’autre part, Sade n’a-t-il pas définitivement ridiculisé l’invocation de la nature, notamment par Diderot, en montrant des personnages qui « suivent leur nature » en violant, torturant, assassinant des femmes et des hommes.
Les « libertariens » ne sont pas si loin de ce comportement. On lira avec profit le livre paru en janvier Le capitalisme de l’Apocalypse – ou le rêve d’un monde sans démocratie (E.F. Cyril Le Roy, de Quinn Slobodian, Le Seuil), qui nous parle du projet lilbertarien de créer des « cantons » un peu partout qui échappent aux lois qui notamment protègent la liberté politique et préviennent l’esclavage et la ségrégation raciste : « En 1986, le monde ne compte que 176 zones. En 2018 ce nombre est de 5400 » (p.118).
Particulièrement intéressant est l’investissement « expérimental » des libertariens dans les Bantoustans de l’Afrique du Sud de l’Apartheid. On parle d’un certain Leon Louw, Sud-Africain ayant participé à la réunion de Hong Kong de la Société du Mont-Pelerin à l’invitation de Friedrich Hayek (note 17 p.313 : « Lettre de George Stigler à Max Thum, 7 avril 1978, Hoover Institution Archives, Mont Pelerin Society Papers, Boïte 20, dossier 5 »). En 1975 cet Afrikaner « participe à la création de la Free Market Foundation (FMF), le think tank qui fait venir Milton Friedman en Afrique du Sud » (p.107). Se disant « abolitioniste » il décide d’investir le Ciskei comme « ZFE » (« zone franche d’exportation »). Il faut lire les p.107 à 118 du livre en question. En 1980 il attire les investisseurs taïwanais. « Les salaires pratiqués dans le Ciskei sont maintenus à des niveaux artificiellement bas. » Les investisseurs reçoivent de l’Etat 50 dollars par embauche, ce qui leur assure du bénéfice par rapport au salaire, inférieur à 50 dollars, de l’embauché dont ils n’ont pas forcément besoin. Il n’y a pas d’impôt sur les sociétés. Les actes de résistance sont punis à coups de fusil par l’Etat Sud-Africain, les syndicats sont interdits, les femmes qui cherchent à se syndiquer sont torturées. En 1983 la police tire dans la foule qui protestait contre une augmentation du prix du ticket de bus : 15 morts. Une maison d’un syndicaliste est incendiée et d’autres de sa famille sont tués, lui-même est torturé à l’électricité pendant trois mois. Toute opposition est exterminée méthodiquement. On a prétendu, ce qui est assez comique, que le Ciskei était « un cheval de Troie pour renverser l’Apartheid » (Wall Street Journal du 18 mars 1985, cité p. 111, et note 45 p. 315).
Quelqu’un espère la création d’un bantoustan de ce genre aux Etats-Unis (cité p. 112). Il faut lire le livre The Solution, publié en 1986 par Leon Louw, qui propose de faire cela partout en Afrique du Sud, pour faire un « marché de la politique » (p.112-113). On diviserait l’Afrique du Sud en cantons, « il serait possible d’occuper un emploi dans un canton ségrégué, mais sans pour autant avoir le droit de s’y installer de manière permanente ni de bénéficier des avantages de la citoyenneté », résume le livre de Slobodian (p.113). Bref, le maintien de l’Apartheid, mais présenté comme une « ségrégation raciale volontaire par en bas. » Le projet va effectivement se créer dans une zone appelée Orania, dont les blancs expulsent les « métis » indésirables pour ouvrir une colonie où réside entre autres Carl Boshoff, chef du « Bureau des affaires raciales », dans une région colonisée dans les années 1830 par des Voortrekkers, qu’idolâtre Leon Louw : « L’une des histoires les plus illustres du libéralisme classique, de l’individualisme pur et dur » (cité p.115, voir note 63 avec référence à Youtube). Nous sommes en pleine confusion concernant la liberté et les droits de l’individu. Nous sommes dans une société de « citoyens-clients » ( !) : « Le dirigeant d’Orania est le PDG, et les résidents sont des actionnaires de la société. Orania a également sa propre monnaie, l’ora » (p.115-116). Ha ! Comme aujourd’hui les adeptes des « cryptomonnaies » peuvent trouver Orania jolie ! Les conseils des adeptes libertariens de la zone d’Orania sont d’éviter les rapports avec la « bureaucratie » et … de bien s’armer (cf. p. 116).
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