Une de mes préoccupations actuelles est la distinction, avec une éventuelle réconciliation, entre connaître et reconnaître.
Dans la Paracha Chemot (Chemot 5,2), Pharaon commence par dire : « Qui est ce Dieu pour que je l’écoute ? Je ne connais pas ce Dieu. » Les chrétiens à un moment ont persécuté jusqu’à la mort les « athées », comme coupables parce qu’ils disaient que ces gens ne pouvaient pas ne par connaître Dieu et que c’était par méchanceté qu’ils disaient « Il n’y a pas de Dieu ». Il suffit d’interroger quelqu’un pour savoir que si d’un côté il y a des ennemis de Dieu, qui donc « savent » que Dieu est là et veulent lui faire du tort concernant Sa réputation, ou à travers son peuple, le peuple Juif, d’autres pensent sincèrement qu’il n’y a pas de Dieu, pas de création du monde, etc. Il faudrait dire à leur propos que peut-être qu’ils cherchent des signes de reconnaissance de ce « Dieu » dont on leur parle et qu’aucun des « signes » ne leur apparaît, ou ne leur convient. Et peut-être ont-ils raison de ne pas se fier aux « signes ».
Les chrétiens ont beaucoup reproché aux Juifs de ne pas reconnaître Jésus comme Dieu, alors que selon eux il donnait tous les SIGNES de reconnaissance qui se déduisaient de leur lecture de la Bible des Juifs, à eux chrétiens. Il est à noter que les traductions françaises courantes de la Bible traduisent souvent le verbe hébreu pour « connaître » par « reconnaître », alors que le mot hébreu pour « reconnaître » est différent.
Les signes, ce n’est pas Dieu lui-même. Les « signes » de reconnaissance sont établis en général chez les humains pour « reconnaître » comme membre de la tribu un humain. Ainsi la prononciation de « Chiboleth » lors d’un épisode de la Bible sert à distinguer, par l’accent, un ami d’un ennemi. Mais à que « accent » va-t-on reconnaître comme Dieu qui que ce soit ?
Un Juif est tenu de faire l’effort de connaître Dieu, mais doit-il le « reconnaître » ? A son nom ? La tradition dit qu’il est imprononçable. A ses miracles ? Encore faut-il percevoir un miracle comme miracle, et comme miracle divin. Ainsi, les serviteurs de Pharaon commencent par montrer qu’ils peuvent émettre les mêmes signes, lors des premières plaies.
Vous remarquez qu’à la fin de la Paracha Bo, Pharaon emploie librement le nom de Dieu, et demande à Moïse et Aaron de le bénir (Exode 12,32). Cela pourrait vouloir dire qu’il connaît, peut-être depuis pas longtemps, Dieu, mais croit pouvoir ruser avec lui. Il ne suffit pas de connaître Dieu pour le respecter.
« Reconnaître » est un mystère, non seulement quand il s’agit de Dieu, mais aussi quand il s’agit du Messie. Récemment, lors d’une étude dans un groupe de personnes avec Tenoua intitulée « Mais non… Messie ! », avec le Rabbin Delphine Horvilleur (vidéo accessible en ce moment sur le site de lesrencontrestenoua.org)), nous avons été amenés à étudier un passage du Talmud où le Messie est aux portes de Rome (Sanhédrin 98A). Un rabbin, Josué, se fait dire par le prophète Elie qu’il vient de rencontrer devant la tombe de Bar Yo’haï qu’il reconnaîtra le Messie à sa façon de se rendre disponible : ce signe est qu’il n’ôte ses bandages qu’un à un à la fois, pour pouvoir continuer à agir en cas de besoin.
Pourtant, arrivé aux portes de Rome devant le Messie, quand Josué lui dit : « Quand viens-tu ? » et que le Messie lui réponde « hayom » qu’on peut traduire par « Aujourd’hui même », en fait le Messie ne bouge pas. Pourquoi ?
Peut-être que le Messie lui-même est là mais attend pour arriver. Est-ce que lui aussi attend des « signes » ? A-t-il besoin de « signes » pour reconnaître les humains ? Malgré la lèpre par exemple pout-on reconnaître un visage ? Ou le problème est-il de « connaître » ? Dans l’épisode de Sanhédrin 98A le Rabbin Josué est un disciple de Bar Yo’hai qui était sorti une première fois de la grotte où il vivait enterré dans le sable jusqu’au cou avec son fils pour échapper aux Romains depuis des années, et scandalisé tuait de son simple regard tous ceux qui travaillaient aux champs au lieu de penser au monde à venir. Dieu lui avait fait le reproche de tuer, détruire, Sa création et l’avait renvoyé pour un an dans sa caverne. La 2e fois où il est sorti de sa caverne, délivré par le prophète Elie, son regard ne tue plus, et lui-même s’est mis au travail. Il y a une exception : un érudit qui se moque de lui en le voyant travailler, ce que condamne explicitement Bar Yo’haï après lui avoir lancé un regard foudroyant. On voit qu’ici le Messie lui aussi travaille, humblement, en prenant soin des lépreux, aux portes de Rome. Va-t-il quitter aussitôt, pour les beaux yeux de Josué, les lépreux qu’il est en train de soigner ?
Il y a quelque chose qui ne s’est pas passé dans la conversation entre le Rabbin Josué et le Messie. Peut-être que du coup le Messie a mieux à faire que le suivre. D’ailleurs, le Messie a-t-il à « suivre » pour arriver ? « Hayom atina », dit le Messie, mais « Lo ata » dit Josué. Est-ce une objection ? Le Messie peut-il PARLER autrement qu’à l’inaccompli ?
Elie dit à Josué que SA VOIX doit être entendue. Et SA VOIX parle à l’inaccompli. Yeshayahu Leibowitz, cité dans la vidéo de Tenoua, dit cela en hébreu : « Yavo », reprenant sans dout la tradition grammaticale biblique de l’inaccompli pour le verbe « venir ». Le présent de l’hébreu contemporain ne laisse pas place à cette idée d’inaccompli de « Ehyè acher Ehyè » : qui n’est ni le présent ni le futur ET qui est les deux. Et donc « hayom », qu’est-ce que c’est ? Que lest ce jour, cet « aujourd’hui » où nous serons capable d’entendre la voix du Messie ?
Josué dit « il a menti », il parle de « cheker » du Messie ! Dans le dialogue que le Messie a eu avec Josué le Messie lui a dit en le nommant par son nom de fils de Levi « Chalom alekha », et il a promis (c’était la question que voulait lui poser Josué d’après ce qu’il avait dit au prophète Elie) qu’il aurait droit lui et son père, au monde futur (« leolam deati »). Il a donc désigné une ouverture ‘pharisienne » peut-être, vers un futur, avant de dire « hayom ». Il ne parle pas de « fin », d’un présent conçu comme « fin », fin du monde.
Il donne un contenu différent à sa venue : il ne sera pas la fin du monde comme destruction de l’histoire, et de l’avenir (on est loin d’un apocalyptisme malfaisant actuel). Tant que nous concevrons un présent qui ne soit pas à l’inaccompli biblique enfin entendu (Heyè acher Heyè), le Messie ne viendra pas « hayom ».
Nous non plus nous ne devons jamais « arriver » comme si nous étions « à bout », et cela sans doute même pas, ou surtout, à l’instant de notre mort.
En Sanhédrin 98A, juste après l’épisode des portes de Rome, les disciples de R. José b. Kisma demandent « Quand le Messie doit-il venir ? » Et il dit : « Je crains que vous ne demandiez un SIGNE », et il ne répond que quand ils promettent de ne pas demander un signe. Cela nous dit qu’il faut faire un effort de connaissance, sans demander un SIGNE de reconnaissance pris à tort comme une confirmation, notamment de la parole de quelqu’un.
Par exemple, que le Messie ne se soit pas levé aussitôt pour suivre Josué n’est-il pas pour Josué le SIGNE qui lui fait dire que le Messie a « menti » ?? Les disciples de R. José b. Kisma trahissent leur parole, dans le passage déjà cité, et demandent un signe, ce qui désespère leur maître au point qu’il semble qu’il en meure, après avoir donné un signe d’eaux se transformant en sang. Mais de quoi cela est-il alors le signe ? On ne sait pas on ne sait plus (on pense à l’une des plaies d’Egypte).
En Sanhédrin 94B on cite Pharaon comme blasphémant quand il dit « Qui est Adonaï pour que j’écoute (inaccompli : « echma ») dans sa voix ? » (Chemot 5,2). Sanhédrin 94B dit que c’est l’Eternel en personne qui va le punir à cause de cette parole (on cite Chemot 14,27). C’est comme si Pharaon disait : à quelle condition vais-je écouter quelqu’un ? il dit en somme : Adonaï n’est pas « quelqu’un », au sens où en français on dit parfois « C’est quelqu’un ! » pour dire que c’est quelqu’un d’important. Ainsi, Trump vient de dire, le 20 janvier 2026, au cours d’une conférence de presse, qu’il n’ira pas écouter la voix de Macron au G7 ou ailleurs parce que ce Macron n’est pas vraiment « quelqu’un » : il dit qu’il ne sera plus là très vite. En somme il méprise la voix de « quelqu’un » de digne et courageux (Il n’y a pas très longtemps le président de la Knesset a flatté Trump en disant qu’il était une sorte de Cyrus, cela a dû avoir de mauvaises conséquences psychiques chez Trump).
On comprend que Josué dans son orgueil pense que le Messie n’est pas vraiment « quelqu’un » parce qu’il ne le suit pas lui Josué aussitôt. C’est inverser les rôles. C’est Josué qui devrait suivre le Messie et prendre soin des lépreux, par exemple. Quelle est la durée de « Hayom », ce jour inclut-il le temps de s’occuper des lépreux, ou non ?
Dans mon dernier livre, « Lui et nous » – l’atomisation du concept d’individu, il y a une esquisse de réflexion sur connaître et reconnaître dans la Bible (L’Harmattan, 2025, p. 101-103). Connaître c’est « ledaat », reconnaître c’est « lehakir ». L’Eternel n’a pas de comparaison pour qu’on puisse avoir à donner des « signes » de reconnaissance. Il en est sans doute de même s’il y a UN Messie par génération : Maïmonide (Livre de la connaissance I, 8) cite Isaïe 40,25 qu’on va traduire à peu près ainsi : « A qui Me rendrez-vous semblable et J’en serais le double ? » Et dans une édition des PUF de 1961 les traducteurs écrivent : « A qui Me comparerez-vous pour que Je lui ressemble ? » La recherche tribale de signes de reconnaissance nous empêche d’écouter avec le cœur et en situation la voix des autres. Le préjugé et la précipitation dénoncés par Descartes dans le Discours de la Méthode empêchent un Josué d’écouter la voix et lui font interpréter comme un mensonge la venue du Messie « hayom », une venue qu’on espère à l’inaccompli pour nous donner un avenir, inspirés par l’inaccompli du « Ehyè acher Ehyè » que l’Eternel se donne comme nom pour Moïse pour annoncer la délivrance.
R. Hanina dans Sanhédrin 11A(1e ligne) dit que « Amen » veut dire El Melekh Nééman (il se réfère aux initiales des mots qui forment Aleph, Mem et Noun), ce qui signifie que l’Eternel est un roi fiable – ce n’est pas le cas de tous les « rois »…
Abayé dit pourquoi le monde tient par 36 justes, et il dit pourquoi : parce que « Bénis sont ceux qui L’attendent » et la valeur numérique de « L’ », en hébreu « lo » (לא) est 36.
Lien vers le commentaire du rabbin Josh Weiner « Le chemin vers la liberté » sur la Paracha Bo :
https://darochdarach.substack.com/p/le-chemin-vers-la-liberte/comment/202839732?utm_source
En anglais : Slow Freedom – by Josh
Lien vers la vidéo de Tenoua « Mais non…Messie ! » : lesrencontrestenoua.org
Site de L’harmattan pour mon livre « Lui et nous »-L’atomisation du concept d’individu : edtions-harmattan.fr
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