I Les mots de la force
Dans la Bible, dans la paracha de la semaine dernière, « Bo », un passage de Chemot-L’Exode, deux choses sont intrigantes au début qui ne sont guère commentées.
1°) L’Eternel se moque (התעללתי, « hitalalti ») de Pharaon et le dit (Chemot 10,2), et Il ajoute même que cela il faudra le raconter aux enfants. En quoi consiste cette « moquerie » ? C’est dit au verset précédent : Il s’est mis à « fortifier » le cœur de Pharaon (Chemot 10,1), on traduit d’ordinaire par « endurcir », ce qui masque quelque chose.
2°) Les conseillers de Pharaon lui disent que cette histoire est un « piège » (מוקש, « moqech »). Serait-ce un « piège » tendu par l’Eternel lui-même ?
A plusieurs reprises il est question d’une action de l’Eternel sur le cœur de Pharaon. Au début, lors des premières plaies, c’est Pharaon lui-même qui a renforcé son cœur. Mais maintenant c’est l’Eternel lui-même qui le renforce : le mot est יחזק « yé’hazeq ».
L’Eternel aurait pu « amollir » le cœur de Pharaon : souvent dans la Bible il est question de guerriers qui défaillent et sont mis en déroute, leur cœur s’est « amolli » (à ne pas confondre avec s’attendrir, qui serait le contraire en français de s’endurcir). Ici au contraire l’Eternel paraît risquer de donner la victoire à Pharaon. Une victoire d’un humain divinisé par des idolâtres contre l’Eternel lui-même. C’est étrange !
En effet, c’est un avantage, non un défaut, pour un humain, ce verbe qui rappelle « ‘hazaq », le mot dont on félicite quelqu’un qui s’est montré fort en lecture de la Torah, notamment, à la synagogue. On se congratule à la fin de la lecture d’un des cinq livres de la Torah en clamant : « ‘Hazaq, ‘hazaq, venit’hazeq », qui est un peu intraduisible et renvoie à Samuel II, 10,12. Cette force reconnue, revendiquée, voulue pour l’avenir aussi renvoie en Samuel II, 10, 12 aux guerriers : les Ammonites ont voulu se moquer de David et ils ont gravement offensé et humilié ses émissaires en leur rasant la moitié de la barbe (on a vu cela récemment lors de massacres de Druzes en Syrie). Ensuite craignant une offensive de David ils rassemblent en tout 33000 guerriers contre David (Syriens, Maakha, Tob). On devine qu’ils sont largement supérieurs en nombre et risquent d’encercler l’armée de David. Mais David peut compter sur Joab qui choisit les meilleurs guerriers d’Israël, les « ba’hourim » : les « choisis », l’élite d’Israël, face aux Syriens (qui sont 20000), et le reste de l’armée face aux Ammonites (censés donc être moins nombreux que les Syriens). C’est là que Joab dit à son frère AbisaÏ, qui dirige face aux Ammonites : « Sois fort, soyons forts » (ונתחזק חזק ) « ‘hazaq venit’hazaq »). Les guerriers de David gagnent la bataille, les Syriens se rallient à Israël et les autres meurent (700 attelages et 40000 cavaliers dont leur chef).
On voit ici le contexte : « ‘hazaq » est un encouragement, qui vise à fortifier un guerrier pour lui faire gagner une bataille, une guerre.
Donc en conclusion, par rapport à nos deux interrogations initiales, l’Eternel « rigole » parce que Pharaon a reçu de lui et va recevoir de lui, à partir de Chemot 10,1, le maximum d’atouts pour gagner, son cœur étant renforcé en tant que guerrier. Mais ne serait-il pas possible que le cœur « mauvais » de Pharaon l’emporte ainsi ? Il y a un combat ici du bien contre le mal, on y reviendra quant à l’opposition cœur bon/cœur mauvais dans les Pirqei Avot (Traité des Pères, dans la Michna). En réalité l’Eternel va battre à plate couture un Pharaon qu’Il aura Lui-même gonflé à bloc comme guerrier, c’est cela qui explique l’idée qu’Il s’est « moqué ».
Et c’est là le piège deviné par les conseillers de Pharaon. La victoire semble trop facile, il y a sûrement un piège ! Mais Pharaon ne veut pas les entendre.
L’Eternel Lui-même se met en scène pour le récit futur de la Haggada de Pessa’h avec ce même verbe, lié à « ‘hazaq » : il faudra rapporter ces paroles-ci dans la Haggada, le récit de la sortie d’Egypte, chaque année à Pessa’h : הוציאנו יד בחזק « Be’hozèq yad hotsianou », « d’une main forte il nous a fait sortir ». Ce sera également dit-il sur notre front et sur notre bras (Chemot 13, 16, d’où les téfilines).
L’Eternel a fait de cette cause des Hébreux Sa cause, c’est une guerre personnelle qui pour être plus valorisante va avec une assurance maximale voire téméraire de l’ennemi de Son peuple, Pharaon, et l’Eternel a été le plus fort, la victoire aura été d’autant plus écrasante que Pharaon aura été plus agressif : au lieu de se dire : « J’ai chassé les Hébreux, donc je vais dire que j’ai gagné », tout d’un coup il décide de les poursuivre, et ce sera la déroute la plus complète d’une armée en chars contre un peuple à pied, et la mort de Pharaon et de toute son armée. « Il a laissé passer le moment » : c’est un verset « obscur » selon les commentaires de la Haphtara de la Paracha « Bo » : Jérémie 46, 17 : ce verset se réfère à l’orgueil guerrier démesuré de Pharaon face à Moïse et … à l’Eternel qui rit de l’avoir à ce point « gonflé ». Le verset de Jérémie est à propos d’un autre contexte guerrier qui concerne l’Egypte et Babylone.
II La force des mots
Cependant, la tradition juive a pris des distances par rapport à une société qui valoriserait uniquement la force guerrière.
D’autres textes disent que ce n’est pas par la force mais par l’esprit que l’Eternel veut « fonctionner ».
La Haphtara qu’on lit lors de ‘Hanoucca va avec le refus des Juifs d’intégrer à la Bible, au Tanakh, le Livre des Maccabées, texte terrible concernant des guerres cruelles y compris entre Juifs. Dans la Haphtara choisie, il s’agit notamment de Zacharie 4, et on est particulièrement attentif dans la tradition juive au verset 4,6 : « Ceci est la parole de l’Eternel à Zorobabel : Ni par la puissance militaire (‘hail), ni par la force (koa’h), mais par mon esprit (roua’h), dit l’Eternel Dieu des armées (tsébaot » désigne selon la tradition les « armées » angéliques, l’abondance des messages-messagers divins. Mais il y a bien un paradoxe à se désigner par « Dieu des armées » pour dire ce verset).
Les Pirqei Avot notamment, un livre de la Michna très important, dans l’éducation des jeunes Juifs notamment, insiste sur les excès du virilisme guerrier.
Pirqei Avot 1, 18 : « Rabbi Siméon, fils de Gamliel, dit : Le monde tient sur trois choses : sur la justice (din), sur la vérité (émèt) et sur la paix (chalom), car il est dit (Zacharie 8,16) :
« Faites des jugements de vérité, de justice de paix, à vos portes. »
Pirqei Avot 4,1 : Ben Zoma dit : « Qui est le véritable héros-guerrier (Guibor, גבּור) ? C’est celui qui sait vaincre ses pulsions (le « yetser »), car il est dit (Proverbes 16,32) :
« Celui qui est longanime (ﬡפים ﬡרך , « erekh apaïm ») est meilleur que le héros-guerrier (guibor), et celui qui domine (mochel) son impulsion, son esprit (roua’h) est meilleur que celui qui prend une ville. » »
Ne dit-on pas d’ailleurs dans la tradition juive que l’Eternel lui-même prie ? Et pourquoi ? il prie pour que sa compassion l’emporte sur sa « colère » (« guévoura », qui fait penser à « guibor », le héros-guerrier).
Pirqei Avot 4,24 : « Chmouel le Petit dit : « Quand ton ennemi tombe, ne montre pas de la joie, et s’il s’effondre, que ton cœur ne s’égare pas (même racine pour s’égarer » que « galout », ou « gola », qui désignent l’exil, loin du « Lieu » ici), de crainte que l’Eternel ne s’en aperçoive et que ce soit mal à ses yeux, et qu’il détourne de lui [ton ennemi] sa colère sur toi. »
Pour terminer, qu’en est-il de ce « cœur » qui peut être égaré en se croyant fort ? Que se passe-t-il dans le cœur « renforcé » de Pharaon et ses semblables ? Il faut lire Pirqei Avot 2,13 et 14 pour le cœur bon et le cœur mauvais. R. Yo’hanan demande à ses disciples ce qu’il faut chercher par-dessus tout quand on est un humain, et ce qu’il faut éviter par-dessus tout.
Il faut chercher par-dessus tout à avoir bon cœur (« lev tov ») : toutes les propositions suivantes des disciples sont incluses dans l’idée de « bon cœur » suggérée par Eléazar : avoir un bon œil (=un regard bienveillant), être un ami sincère, être un bon voisin, avoir la capacité de voir ce qui est en train de naître (un des sens et peut-être le seul vrai de « prévoyance-providence »). C’est tout cela le bon cœur, et c’est le bon cœur qui est le plus avantageux pour l’humain (2,13).
En revanche, c’est le cœur mauvais (« lev ra »), ce que l’humain doit éviter par-dessus tout, et les propositions qui suivent cette proposition d’Eléazar sont selon Yo’hanan incluses dans l’idée de mauvais cœur : avoir un mauvais œil(=un regard qui n’est pas bienveillant), être un mauvais compagnon, être un mauvais voisin, emprunter sans rembourser, car il est dit (Psaume 37,21) :
« Le méchant (« racha ») emprunte et n’acquitte pas sa dette (ישלם לא « lo yéchalem ») (on notera la parenté de « yechalem » avec « chalom », « la paix »). Tandis que le juste (tsadiq) est compatissant (‘honen) et donne. »
Le verset utilise le verbe « ‘honen » qui renvoie à « ‘hen », le don gratuit, la « grâce » comme don gracieux, qui peut être distinguée de la tsédaqa, en ce que la tsédaqa renvoie à une justice qui donne à chacun ce à quoi il a droit. Le verset signifie donc que le tsadiq donne plus que ce que l’autre serait en droit de réclamer.
Tout cela nous conduit à la paix : il ne suffit pas de satisfaire les revendications, fussent-elles justifiées. Il faut que chacun ait bon cœur, soit bon voisin, et il ne sera plus question de conflits interminables débiteurs-créanciers réels ou auto-proclamés. Reprenons alors le texte de Zacharie 4 : la pierre d’angle ou de faîte, que des bâtisseurs pourraient rejeter à cause de sa non-conformité, on s’écrira pour elle (Zacharie 4, 7) :
«לה חן חן », « ‘hen ‘hen la », « La voilà la grâce ! »
La force des mots.
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