Les absences d’Assuérus, et la création de l ‘Etat d’Israël : grâce à quelle inattention ?
Nous somme la matin du 28 février 2026. Chabbath Zakhor.
Aman oublie qu’il a programmé la destruction de TOUS les Juifs, dont Mardochée évidemment, parce qu’il est obsédé par la haine qui le presse d’agir, contre Mardochée. Sa chute est alors précipitée par l’action d’Esther, parenté oubliée par rapport à Mardochée et aux Juifs.
Assuérus a une insomnie. On lui rappelle un événement : Mardochée lui a sauvé la vie. Il est reconnaissant (pas avant : il avait oublié), et il oublie son projet d’extermination conclu avec Aman moyennant finances. Certains souvenirs en effacent d’autres. Intervention divine ? A Kippour qui veut dire « recouvrement », de la mémoire notamment, on dit que techouva, tefila et tsedaqa arrêtent l’arrêt fatal. Arrêt de l’arrêt.
L’histoire n’est pas une révélation chez les Juifs. « Souviens-toi d’oublier Amaleq », rappelle le Chabbath « Zakhor ». L’intervention divine montre qu’il n’y a pas qu’un seul temps dans l’histoire.
Par exemple l’homme est double : « homme et femme Il les créa ». Avec Eve, « la vie », d’après son nom, surgit l’initiative. C’est parce qu’avec elle surgit la vie et ses initiatives qu’il va falloir considérer comme lourd l’enfantement, et qu’il va falloir prendre en considération la mort. L’humain devient, diraient les philosophes, « première cause d’une série causale ».
Et il n’y a pas qu’une série causale dans l’histoire.
Il s’y trouve, dans l’histoire, notamment des processus d’annulation. Par exemple « normalement », selon l’histoire officielle de la politique dans Pourim, les décrets royaux ne sont pas abrogeables. Mais de fait ils le sont. Le symbole est l’histoire du sceptre. Il faudrait étudier dans toutes les cultures la symbolique du sceptre (voir les bâtons royaux, notamment dans les mains des femmes-reines, dans le Musée du Quai Branly à Paris, d’origine africaine apparemment). « Normalement » qui traverse la cour du palais sans autorisation PREALABLE du roi sera mis à mort. Mais la « loi » prévoit un « sauf » : sauf si le roi lui laisse toucher son sceptre « APRES COUP ». C’est ce qui de façon improbable arrive à Esther, qui a rappelé cette « loi » étrange à Mardochée qui lui dit : « Si tu ne risques pas ainsi ta vie, on t’oubliera, et qui sait ? Peut-être qu’un événement surgira de quelqu’un d’autre que toi.
Le messianisme, c’est comme « En attendant Godot », de Beckett : c’est une pièce de théâtre où le nombre des scènes n’est ni décompté ni annoncé. On est dans les starting blocks, toujours prêts à … l’inattendu.
Mon père m’avait rendue désespérément furieuse, avec ma culture primaire « logique » de philosophe à l’époque, en me disant tandis que je conduisais à ses côtés, jeune conductrice : « Il faut prévoir l’imprévisible ». Je refusais le « il faut » qui entraînait une culpabilité infinie à cause du paradoxe « prévoir/imprévisible ». Le significatif surgit de l’effort non seulement de construction, mais aussi d’annulation, y compris de la mémoire officielle par un événement nouveau, « l’imprévisible » et par une réaction « préparée », l’imagination créatrice de « l’inouï ». Telle est l’idée de l’intervention divine qui sert de modèle à l’intervention prophétique.
L’imprévisible pourrait être un tirage au sort : qui peut prévoir, avec des dés non pipés, quelle date sortira pour l’extermination des Juifs ? Bon, voilà, c’est très loin dans le temps, cela laisse un peu de loisir aux Juifs et à l’histoire, et à Dieu, pour intervenir : « inter-venir ». Dieu sera « parmi nous » et pas DANS les pierres (« betokh » en hébreu). Le coup de dés fait penser au « battement d’ailes d’un papillon » qui peut faire la différence un mois après entre le calme ou un ouragan. Une infime différence (le modèle vient d’un accident d’arrondi d’une imprimante dans un centre de météorologie) peut être annulée aussi par une infime différence, un autre « battement d’ailes » d’un papillon qui interviendrait assez tôt par exemple, intervention même infime.
Quelqu’un disait, François Jullien je crois, que la mentalité orientale, à la différence de la mentalité occidentale, est de ne pas affronter le réel de face, mais par exemple de détourner le cours d’un fleuve vers son embouchure par une très légère et « facile » déviation de son cours vers sa source. Un angle minuscule d’un compas à son sommet peut donner un écartement géant quand on regarde ses pointes, si la longueur des branches du compas est très grande.
C’est un peu le rôle des fêtes, nous dit le Livre d’Esther, la Meguila (rouleau à ne pas confondre avec un « Eternel retour »). Esther a risqué sa vie ne traversant la cour… pour lancer à Assuérus une invitation à un banquet (Michté veut dire « boire ») ! C’est tout ?
Dans leur grande prudence, les prophètes de départ de l’Islam ont interdit les « Michté », les banquets où l’on boit. Car on ne sait pas ce qui va arriver quand les humains boivent. Dans le but de contrôler l’histoire, les Musulmans, en tout cas ceux qui dominent à l’heure actuelle le monde musulman, ont voulu nier la liberté humaine. Pour cela il fallait supprimer l’imprévisible. Et notamment les banquets-michté. La substitution de la drogue à l’alcool rétablit-elle la liberté ? Pas sûr, on pourrait discuter à part notamment de l’addiction qui rend esclave.
Dans le Livre d’Esther, de michté en Michté, l’histoire se désorganise, le comportement se désorganise, les humeurs se désorganisent. Un autre monde apparaît. Et donc à Pourim on va commémorer … un « michté », en en faisant un, et en intégrant l’ivresse à la norme. Aman n’en peut plus, il s’effondre là où il ne fallait surtout pas s’effondrer, sur le lit de la femme du roi. Par chance le roi entre à ce moment-là et la vertu d’Esther est sauve (« à l’époque » on croit qu’une femme violée a perdu sa vertu !). Aman est tombé, comme un coup de dé qui « n’abolit pas le hasard » (lire le poème fabuleux de Mallarmé).
La fête met aussi en valeur les dons, le face à face, dons de la main à la main. Aujourd’hui certains Juifs donnent en France, par rapport au « demi chekel », trois pièces de 50 centimes d’euro, ce qui n’exclut pas des dons supplémentaires. Avec trois pièces on peut jouer, et déjouer, le hasard. On échange des cadeaux, deux aliments différents : cela donne de la fantaisie. Par lequel va-t-on commencer ? Manger, ou boire ? Ne soyons pas comme l’âne de Buridan, qui, ne disposant pas de la liberté d’indifférence, meurt de faim et de soif entre le seau d’eau et la nourriture solide : le « michloa’h manot » apprend à agir même sans raison de choisir.
L’empire d’Assuérus, c’et nous : une diversité de langues qui n’est pas abolie. Un monde où les peuples, « même » le peuple juif, ont le droit de se défendre. Et pas seulement exceptionnellement, avec le risque d’une action « sans lendemain » : pour masquer cela, Esther et Mardochée demandent un 2e jour, un « lendemain », pour que le peuple continue à se défendre.
Certains s’énervent de ce que les fils d’Aman soient pendus : le symbole est de couper la descendance d’un ACTE plus que d’un individu. Que penser du respect filial des enfants éventuels d’un Hitler ? Il faut parfois transgresser l’une des Dix Paroles, celle qui dit « Tu honoreras ton père et ta mère afin que se prolongent tes jours ». Un descendant de je ne sais plus quel « notable » de l’hitlérisme, son fils, est devenu maire de Francfort. Parce qu’il s’est complètement désolidarisé de son père. Il y a eu en réalité des descendants d’Aman, comme d’Amaleq, témoigne la tradition juive. Mais ils n’ont pas voulu « descendre ». Ils se sont désolidarisés – en tout cas les meilleurs d’entre eux.
Le Livre d’Esther raconte toutes sortes de désolidarisations : du temps, de la mémoire, du peuple de Suse par rapport à son roi, etc. Et toutes sortes de resolidarisations : du peuple, de l’histoire, etc. Ce « gap », comme disent les anglo-saxons (« mind the gap ! »), c’est le vide apparent, pas plus large qu’un point au sommet d’un compas, de l’intervention divine, et prophétique (chez Aristote Dieu est un point).
Le Livre d’Esther rend possible la forme particulière de « croyance » au Dieu des Juifs : on dit que la kavana, ou qavana, c’est au départ le tir à l’arc, l’intention dont la moindre déviation fait tomber la flèche loin du but prévu. Pour le tir à l’arc de l’archer entraîné, l’hésitation n’est pas possible, elle ferait tomber la flèche à ses pieds. (Rien à voir avec le mythe récent, nazi, élaboré par le nazi Eugen Herrigel, qui a fait fortune en Occident, Le Zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc, article de 1936 publié dans l’Allemagne nazie, puis livre de 1948 largement diffusé aussi en français depuis lors, qui prône l’obsession de la cible jusqu’à l’oubli de soi, de son humanité d’être pensant et moral).
La qavana dans le judaïsme, c’est faire attention, au maximum. Par exemple, quand on dit le premier verset du Chéma Israël, l’usage est de recouvrir ses yeux, afin de ne rien regarder qui puisse dissiper la qavana, la concentration sur le sens des mots. Le troisième paragraphe, qui expose la mitsva des tsitsit, dit de ne pas s’égarer « derrière » ses yeux et son cœur, dans l’idolâtrie comme prostitution. L’idolâtrie, c’est le culte de l’idée de destin et d’une idée de « volonté des dieux » mal compris comme idée de la « bonne » volonté. Le Traité du Talmud Babli Meguila, sur la Meguila d’Esther, dit : « Est juif qui n’est pas idolâtre ». Est juif qui sait voir et faire trébucher l’histoire, les histoires. « Maudit soit Aman, béni soit Mardochée ». La langue trébuche, à la fin du festin… mais pas n’importe comment.
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