La tradition juive valorise la sagesse, en particulier celle attribuée à Salomon. Dans le Tanakh l’Eternel apparaît dans un rêve à Salomon et lui demande ce qu’il veut pour le lui donner. Salomon dit : « La sagesse ». L’Eternel admiratif lui dit : « Puisque tu n’as pas demandé le pouvoir et l’argent mais la sagesse, tu auras la sagesse et en plus le pouvoir et l’argent. »
Cet amour de la sagesse se retrouve longuement au tout début des Proverbes-Michelei, et aussi dans le dernier notamment, dit « de la femme vaillante », pleine de ressources. Si le vin est très utile pour le pauvre qu’il console, il ne faut pas que le roi s’y livre car il pourrait prendre de mauvaises décisions. Quant à la femme vaillante, on décrit sa sagesse comme associée à une très grande activité : travail et générosité.
Qohelet décrit le monde et la condition humaine à la façon d’un sage expérimenté, mais aussi d’un prophète dont l’effort surhumain dissipe les illusions.
Si l’on rapproche cela du titre du livre, « Qohelet », on voit qu’il s’agit de rassembler les humains solidement, ainsi. Pas comme dans Ki Tissa (Exode-Chemot 32,1) où le peuple ne trouve à s’assembler que contre Aaron, pour le harceler : « vayiqahel haam al Aharon » et exiger une idole. C’est vrai que c’est parce qu’il leur manque quelqu’un.
Le souci de rassembler solidement passe aussi bien dans Qohelet que dans Vayaqhel par le souci méthodique de l’énumération complète.
Dans ses règles de la méthode,le philosophe René Descartes recommande pour progresser en connaissance de vérifier si nous faisons des énumérations complètes. Cela doit être joint semble-t-il à la ressource que donne chez l’homme, selon Aristote (traité De l’âme), la conscience du temps : nos désirs doivent être énumérés de façon ordinale, selon l’objet du désir : la sagesse nous dira quoi désirer en premier, et donc par quoi commencer, et dans quel ordre travailler à nos désirs.
La sagesse de Salomon est une sagesse pour l’homme, à la différence du tout début, première ligne, du Siracide (« L’Ecclésiastique ») qui pourrait annuler l’effort de sagesse de l’homme en la réservant à Dieu. Le texte n’a pas été intégré dans le Tanakh, mais seulement dans la Bible des Chrétiens.
La richesse n’est bannie ni dans vayaqhel-Peqoudé, ni dans Qohelet : ce qui est réprouvé, c’est son mauvais usage : la richesse est destinée à construire juste comme il faut. Le cœur connaît parfois des débordements. Moïse arrête à un moment donné les dons des uns et des autres, pour le Temple et le costume des prêtres, car c’est « trop ». Dans la lecture du Chéma, il est dit de se méfier du cœur et des yeux qui peuvent entraîner trop loin, jusqu’à la « prostitution » de l’idolâtrie. La richesse dans Qohelet risque de ne pas rassasier si l’on n’est pas généreux. La « sagesse » du bon gestionnaire est une folie par rapport à l’exigence de générosité.
Souvenons-nous : « Si c’est un homme », écrit Primo Levi.
L’exigence de générosité concerne non seulement le riche, mais aussi le pauvre : qui hait le riche au lieu d’accepter le don détruit le monde.
On sait quelle est l’absurdité de cette passion mauvaise qu’on appelle l’envie : elle consiste notamment à haïr celui ou celle qui nous permet de jouir de ses richesses, simplement parce qu’elles ne sont pas « à nous ». Il y a l’histoire navrante d’un enfant qui a tué la mère de son copain parce que c’était elle qui possédait la piscine à la quelle elle lui avait donné libre accès, total.
Face à l’envie, il y a la bonne renommée : la société se nourrit de la générosité de ceux qui donnent et travaillent pour donner, mais aussi de ceux qui reçoivent et qui donnent reconnaissance et bonne réputation. Tout cela encourage une communauté humaine à se souder par de multiples réseaux d’amitié, à faire circuler tous les biens, à préparer les temps messianiques où chacun recevra son voisin « sous sa vigne et sous son figuier ».
Enfin méfions-nous des railleurs qui salissent tout par leurs propos et leur attitude car ils risquent de démoraliser la politique. C’est le premier des Psaumes : « Ne t’assieds pas à la table des railleurs. »
Certains proposent comme traduction pour « Qohelet », cet étrange « féminin » (terminaison en « -et ») : « le collectionneur ». et en effet un collectionneur d’une part cherche à avoir une « collection » complète, et d’autre part il cherche la pièce rare. Une bonne société n’est constituée que de pièce rares (« un peuple-trésor »), et rares aux yeux des connaisseurs. C’est la connaissance mutuelle généreuse qui permet de voir en chacun une pièce rare dans la société constituée par le sage et la sagesse, « même » humaine. Quant à la sagesse divine, elle ne sert à rien pour qui méprise l’Eternel.
Il faudrait s’interroger sur le « féminin » grammatical dans la Bible : il y a Qohelet, et il y a toutes les tournures verbales à la 2e personne qui s’adressent à l’Eternel avec une terminaison vocalisée par un « cheva » et sans « hè » qui suive. Il se peut qu’il y ait là une valeur d’admiration, pour une particulière noblesse et une noblesse particulière : celle de la « sagesse » du début des Proverbes, celle de « la » Torah, celle qui préside à la construction du monde.
La sagesse de Qohelet nous dit : « Ne nous obsédons pas sur notre « sort », tous les « sorts » des humains sont égaux. Ce qui compte, c’est de se savoir vivant. « Un chien vivant vaut mieux qu’un lion mort (Qohelet 9,4). Le Targoum traduit ainsi pour ce verset : « Mais quant à l’homme qui s’attache aux paroles de la Torah pour obtenir la vie du monde à venir, il y a de l’espoir pour lui, car un chien vivant vaut mieux qu’un lion qui est mort. » Nous disons parfois familièrement : « Tant qu’il y a de la vie il y a de l’espoir. »
Ainsi, le pauvre lui-même a son heure de majesté : Qohelet 9,15 : « Il s’y trouvait un homme pauvre et sage, qui sauva la ville par sa sagesse. Et personne ne s’est souvenu de cet homme pauvre. »
Faire des « énumérations » complètes concernant la communauté humaine permet une reconnaissance historique de ce que la mémoire oublie. Faisons attention à chacun, de peur de nous souvenir d’Amaleq et d’Aman, et d’oublier Esther (« la cachée »). La sagesse est aussi connaissance de l’histoire.
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