I-Alors, la laïcité, est-ce connaître ou reconnaître ?
A-La laïcité n’est pas un « chemin sans retour ».
Le 24 juin 1933, un jour de Saint Jean d’été où entre autres les Francs-Maçons font une fête solsticiale, des étudiants nazis, dirigés par un étudiant appelé Krüger, ami peut-être de Heidegger à moins qu’il s’agisse d’un homonyme, firent un autodafé de 25 000 ouvrages. C’était le dernier d’une série. A cette occasion, Heidegger, ce philosophe que tant d’intellectuels considèrent comme LE génie du 20e siècle malgré son nazisme, fit un discours : « Flamme, annonce-nous, éclaire-nous, montre-nous le chemin, d’où il n’y a pas de retour » (le texte est cité dans un article de Sidonie Kellerer, « Antisémitisme et racisme dans la pensée de Heidegger : état de la recherche », Revue d’histoire de la Shoah 2017/2 n°207 et figure bien dans une édition en français des textes de Heidegger à cette date).
Une mauvaise interprétation de la laïcité serait que les enseignants de l’école laïque seraient censés exiger des élèves un passage par l’incrédulité qui serait un « chemin sans retour ». Mais inversement le discours religieux ne doit pas saturer l’esprit de jugements dogmatiques sur tout : les cultures, les religions, les actes et les choses.
Les chrétiens vivent en général leur engagement comme foi, « Credo » : ils risquent de voir la « consigne » du passage par l’incrédulité comme une trahison, non pas d’une quelconque tribu au profit du bien commun de la République ou de l’humanité, mais comme un abandon de leur Dieu lui-même, sans espoir assuré de retour. Sous prétexte d’aller vers les autres et vers la science. Pour la plupart des penseurs chrétiens, la grâce divine est la condition, par le rachat du péché originel, des facultés humaines d’intelligence et de compréhension.
Les Juifs sont moins centrés sur la foi comme croyance. Un mot important pour eux est la « émouna », que l’on retrouve chez les chrétiens avec le mot « Amen », et chez les Musulmans par exemple dans le prénom « Amin ». La émouna désigne la fiabilité : Dieu est fiable, sa parole est « Emeth », non pas simplement vérité, mais choix de dire le bien dans ce qui est réel. L’homme aussi peut être fiable : « ich nééman », c’est un peu ce qu’on appelle en Yiddish un « Mench ». Dans ce contexte on ne voit pas l’intérêt de passer par l’incrédulité, et on ne voit pas non plus en quoi la fiabilité de quelqu’un l’empêcherait d’étudier et de vérifier, et de parfois reconnaître ses erreurs, l’humain, à la différence peut-être du divin, n’étant pas « infaillible ».
Il se peut que les musulmans soient au point de rencontre entre la foi de type « Credo » et la fiabilité de qui n’et pas infidèle. Mais il s’agit je crois surtout ici de ne pas trahir Dieu, plutôt que de se fier à tel ou tel interprète humain ou tel ou tel dirigeant tribal. Et Dieu est censé faciliter l’accès à la science du réel. Intolérable pour bien des Musulmans serait un message scolaire de passage nécessaire à l’incrédulité laissant derrière, « provisoirement » prétendrait le professeur, le Dieu de l’Islam. En quoi d’ailleurs ce trajet serait-il nécessaire ? Seulement pour ceux qui à tort imaginent en réalité un trajet sans retour, comme les étudiants ou plutôt les anti-étudiants de Heidegger le clamaient avec lui le 24 juin 1933, pour répandre l’idéologie nazie.
Ce n’est pas sans raison que Heidegger parle d’un chemin sans retour. La tradition juive est centrée sur l’effort de « techouva », un mot qui veut dire à la fois retour et repentir. Revenir sur une idée, par exemple, peut conduire à la vérifier ou à l’infirmer, au lieu de l’oublier. La laïcité c’est bien plus cela, revenir sur nos croyances forgées dans l’enfance quand nos facultés étaient imparfaites et nos éducateurs parfois des rencontres de hasard.
B- la laïcité c’est mettre l’accent sur connaître avant reconnaître
Une partie de l’initiation maçonnique et de ses travaux comprend des « signes de reconnaissance ». Mais en réalité, c’est à sa vertu qu’on reconnaît un Franc Maçon.
Les « signes de reconnaissance « renvoient au complot, au tribal, avant de renvoyer à un respect de l’autre comme autre et de ses droits. Il faut dépasser cette mentalité.
Il y a un fragment de philosophe antique Héraclite (93) : » Le seigneur dont l’enseignement (« manteion ») est à Delphes ne dit rien ni ne cache rien, il fait signe (« sémaïnei »). » On voit ici que c’est l’effort de connaissance qui doit guider notre rapport à l’autre et au réel.
Dans la Bible Joseph se fait connaître puis seulement après reconnaître, par ses frères. Il était auparavant « reconnu » par tous les signes du pouvoir pharaonique, et il n’est pas reconnu alors par ses propres frères, alors qu’il les avait reconnus, lui, tout de suite, tout en affichant une méconnaissance d’eux qu’il affectait de traiter en espions, puis en voleurs. Si reconnu qu’il soit en Egypte il fait alors promettre à ses frères de reconduire sa dépouille lors de leur libération de l’esclavage égyptien futur.
Il y a un mot en arabe, paraît-il, qui définit un but de la création humaine : c’est « s’entreconnaître ». Il faut arrêter de chercher des signes de reconnaissance pour chercher vraiment à connaître sans préalable, sans signes tribaux d’appartenance, chaque individu humain. Il faut « s’entreconnaître ». Ce doit être le but particulier de la République laïque en France, en lieu et place de la recherche de signes de reconnaissance de qui serait « vraiment » français. Et nous espérons que la laïcité existera un jour aussi dans d’autres Etats.
II-la morale laïque, sous-estimée et ignorée par les militants laïques eux-mêmes
Trois principes : liberté, vérité (recherche) et noblesse (éducation de soi constante)
La loi de 1905 est dite par le Grand Orient De France non pas une loi de combat, mais une loi de conciliation. En 1965 l’Encyclique Nostra Aetate fait aussi une loi de conciliation dans l’Eglise catholique.
Dans un Memento au Grand Orient De France il est dit : « L’école publique, laïque, gratuite et obligatoire engendre une approche laïque de la morale, fer de lance de la graduelle émancipation des esprits, grâce à une instruction fondée sur la connaissance raisonnée de principes et valeurs universels. »
Quels sont alors ces principes ? il ne s’agit pas que d’affirmer comme certains hérauts trop exclusifs de la pensée laïque tel le Printemps républicain, ou de la raison comme par exemple Gérard Bronner et son institut de la pensée critique et de la rationalité ou quelque chose comme cela, la nécessité (prétendue) de passer par l’incrédulité. A côté de la critique et du doute, raisonné et non complotiste, il faut construire une morale, chez l’enfant d’abord, en l’instruisant, car il n’y a peut-être pas de morale efficace sans les mots de la morale, les règles de la morale et l’étude de cas. A froid comme en situation.
C’était l’intention des petites phrases de morale laïque que les enfants découvraient au tableau le matin en entrant dans la classe. Avec en principe des explications et des exemples et du dialogue avec le maître ou la maîtresse.
Quelques exemples sous la 3e République :
« On agit comme on aime »
« Les méchants n’ont point d’amis »
« Il ne faut pas avoir honte de demander ce qu’on ne sait pas »
« Un bon livre est le meilleur des amis »
« La propreté est la condition de la santé »
Connais-toi toi-même »
« Il faut faire le bien parce que c’est le bien (Ratisbonne)
Cette laïcité bienveillante, Jules Ferry l’accompagne d’un précepte pour l’instituteur : « Ne rien dire en classe qui pourrait choquer ne fût-ce qu’un bon père de famille. »
La laïcité est aujourd’hui attaquée avec succès par les fanatiques divers. Pourquoi avec succès ? Parce que les militants laïques les plus en vue, les plus autorisés, ont décidé un beau jour d’entrer en guerre eux-mêmes contre toute religion, quitte à choquer. Le résultat est que ce sont les plus fanatiques des élèves qui font figure auprès de leurs camarades d’incarnations de la liberté, de la recherche de la vérité, et de la noblesse. Ils deviennent aux yeux de ceux qui sont fatigués d’un relativisme concernant la vérité qui n’empêche pas des professeurs de prétendre enseigner des connaissances, les héros et les héraults courageux de la jeunesse quand ils s’attaquent à l’école publique et à ses professeurs, à un moment en plus où la place de la culture scientifique et de la culture artistique et littéraire sont très largement amoindries, et notamment en ce qui concerne l’exigence de problématisation, de formulation d’hypothèses, de théorèmes et de lois, de l’expérimentation, de la démonstration, de la preuve. Ajoutons que en réalité, en science, tout doit être dit de façon à être refait par toute personne : on livre des textes à tous, avec les protocoles d’expérimentation notamment.
Or bien souvent la science est enseignée comme une croyance, sans expérience, sans démonstration, sans récit des controverses nécessaires et fécondes. Pourquoi alors ne la refuserait-on pas, cette « science » sans méthode et sans expérimentation, au nom de l’incrédulité méthodique prescrite par le « maître en laïcité » ? Parce qu’il se fâcherait et risquerait de mettre l’élève « rebelle » en échec.
Une mauvaise interprétation de l’intervention de l’exigence de tolérance amène les enfants à croire que la morale laïque n’a rien à voir avec la tolérance, au risque d’apparaître comme une religion de l’intolérance. Certains voient de la condescendance dans l’attitude de tolérance. Alors qu’il s’agit d’un vivre-ensemble qui combat les persécutions, et aussi d’une idée peu compatible avec le culte d’un Etat divinisé, et de ses lois. Je recommande, par exemple, à propos de la peine de mort si longtemps légale en France, le livre Protocoles, de Constance Debré, qui détaille les conditions d’application de la « peine de mort » : procédures et protocoles, avec un degré d’obscénité innommable. La loi elle-même est à interroger par un esprit libre et critique. C’est entre autres la justification des délibérations d’un parlement (« parlement », le lieu où l’on parle).
Une morale laïque, voilà ce qu’ont essayé de faire au sortir des guerres de religion les fondateurs de la Franc Maçonnerie à la fin du 17e siècle, et des philosophes comme Locke en Angleterre, Voltaire en France. Il s’agit, il faut le dire, d’arrêter de tuer en pensant que c’est l’autre qui est un fanatique dans l’erreur.
L’ignorance va bien avec le fanatisme, et l’une comme l’autre s’accommodent particulièrement bien de l’ambition des dictateurs, chefs comme sous-chefs. La laïcité doit être un rempart contre la dictature d’un groupe donné, non un aliment de la guerre civile.
Locke a écrit en 1667 un Essai sur la tolérance, et en 1674 Sur la différence entre pouvoir ecclésiastique et pouvoir civil, et surtout en 1686 La Lettre sur la tolérance, publiée en latin, puis en 1689 en anglais. Alors que Hobbes pensait qu’une société ne pouvait être pacifique et efficace que si elle avait une seule religion, Locke dit que les conflits viennent de la volonté de l’Etat d’empêcher certains cultes pour en imposer un seul.
Il écrit : « La foi et la sincérité ne peuvent être commandées par les lois ». On voit que pour lui ce serait une erreur à la fois nocive et ridicule de la part d’un professeur de vouloir imposer une incrédulité, suivie souvent dans le cours d’une croyance quelconque, y compris à une conception souvent scientiste et dépassée en matière de science.
Pour Locke, ce n’est pas l’affaire du gouvernement de régir ce qui appartient à la religion. Mais aussi Locke délimite ainsi ce qu’est la religion, en l’excluant de la politique : la religion pour lui ce sont des « exhortations », des « avis », et des « conseils ». Et Locke invite chaque religion à s’interroger sur elle-même pour s’abstenir de dire qui est coupable aux yeux de Dieu ou des dieux, ce qui évitera aux religieux de prétendre punir qui que ce soit.
Cependant Locke lui-même est intolérant, et cela vis-à-vis des athées, parce que ceux-ci notamment seraient incapables de tenir leur parole.
Ce que la laïcité française ajoute à la tolérance du 17e puis du 18e siècles, c’est la confiance mise dans les athées concernant leur noblesse et leur fiabilité. C’est pourquoi on ne prête pas serment en France sur un texte religieux, dans les institutions de la République, ni même la plupart du temps entre Français.
Alors, que nous faut-il pour être fiables vis-à-vis des autres ? Nos serments quand ils ont lieu exigent sens de l’honneur, mémoire honnête, et une certaine noblesse d’âme, sans la peur d’un châtiment divin.
Cette noblesse est menacée dans notre société. Je vais vous lire un passage d’un prix Nobel de littérature du 20e siècle, le Hongrois Làszló Krasznahorkai, tiré de La venue d’Isaïe, livre conçu comme un prologue à son livre célèbre Guerre et guerre (p.26-28 : la raison a dépecé l’humanité, voué à la non-existence les individus nobles, excellents, grands, et finalement détruit l’exigence de beau, de bien, de vrai).
Un défi nous attend, arracher aux fanatiques le monopole du discours sur l’exigence de vérité, de liberté et de respect de soi et de l’autre. Il nous faut réapprendre à connaître et à désirer connaître l’autre quel qu’il soit. Cela nous permettra de reconnaître nos erreurs et de progresser. Et surtout d’accueillir avec bonheur « l’inouï ». C’est cette disposition à reconnaître l’inouï qu’à mon avis l’initiation, déstabilisante comme elle est, cherche à créer ou recréer en nous comme dans l’enfance. L’inouï, c’est souvent le réel partagé, un espace nulle part neutre, car saturé de significations symboliques, par chaque culture, chaque religion, chaque artiste et chaque événement de notre histoire. Un espace d’où la République doit essayer d’exclure des réactions criant au sacrilège ou au blasphème. Un espace où les malentendus doivent se résoudre par plus de dialogue et plus de connaissance, et d’ « interconnaissance ».
Voici le passage promis du livre La venue d’Isaïe, conçu comme prologue à Guerre et guerre, de Làszló Krasznahorkai, prix Nobel de littérature 2025 (p.26-28) (Ed Cambourakis, 2013) :
« …voir comment la raison avait, pas à pas et impitoyablement, débarrassé l’humanité de ce qui n’était pas, comment elle l’avait vidée de tout ce dont on supposait, à tort mais de façon compréhensible, l’existence, comment elle avait férocement dépecé le monde entier, si bien qu’un jour le monde s’était brusquement retrouvé entièrement dépecé, avec d’un côté l’incroyable force de création de la raison, et de l’autre les ravages destructeurs de sa lumière, car si la créativité de la raison pouvait être qualifiée de stupéfiante, la force de destruction meurtrière de sa lumière l’était encore plus, car la tempête déclenchée par la raison balaya tout sur son passage, tout ce sur quoi reposait le monde jusqu’alors, dévasta les fondations du monde, et ce, en proclamant que ces fondations n’existaient pas, n’avaient jamais existé et n’avaient aucune chance de renaître de leur non-existence dans quelque lointain futur vainement attendu. La perte, selon lui, Karim, fut immense, incompréhensible, et insurmontable. Toux ceux qui incarnaient la noblesse, la grandeur, l’excellence, restèrent cloués sur place, si on lui permettait cette expression, restèrent cloués sur place en cet instant dont la véritable portée était encore insaisissable, et durent prendre acte de ce qui n’existait pas, n’avait jamais existé. Ils durent, en premier lieu et pour commencer par le plus haut, comprendre et admettre qu’il n’y avait ni Dieu ni dieux, voilà ce que durent immédiatement comprendre ceux qui incarnaient la noblesse, la grandeur, l’excellence, le comprendre et l’admettre, or, selon lui, dit Korim, ils en étaient incapables, ils ne pouvaient tout simplement pas le comprendre, le croire, oui, en prendre connaissance, oui, mais le comprendre, non , et ils restèrent cloués sur place sans comprendre et sans admettre, et ils auraient dû très vite passer à l’étape suivante, c’est-à-dire reconnaître que s’il n’y avait ni Dieu ni dieux, il n’y avait alors ni bien ni grandeur, mais ils ne bougèrent pas car, c’était du moins ainsi que Korim voyait les choses, sans Dieu et sans dieux ils étaient tout simplement incapables de bouger, jusqu’au moment où quelque chose, probablement cette tempête déclenchée par la raison, les emporta sur son passage, et là, d’un seul coup, ils comprirent qu’il n’y avait ni Dieu ni dieux, d’un seul coup ils saisirent qu’il n’y avait ni bien ni grandeur, et ils comprirent et saisirent alors que s’il en était ainsi, eux-mêmes n’existaient pas non plus. Selon lui, fit Karim, c’est sans doute à cet instant que commença leur disparition de l’Histoire, ou plutôt face à l’Histoire, c’est sans doute alors que s’amorça leur lente extinction, car c’était bien ce qui s’était passé, ils s’étaient lentement éteints, avaient été réduits en cendres, tel un feu abandonné au fond d’un jardin… »
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