Un des mystères de la célébration du séder de Pessa’h, la fête juive toute proche. D’un côté il ne faut pas faire un aficomène censé être une sorte de dessert, d’un autre côté au début du séder on coupe en deux la matsa du milieu, et un morceau est caché « en réserve » jusqu’à la fin, et sera découvert-volé par un enfant, qui le rendra moyennant un cadeau.
Qu’est-ce que cela peut bien être, ce mot : « aficomène », qu’on rattache au grec ? Je vois dans Sefaria, un site de textes juifs fondamentaux, que pour le commentaire talmudique du chapitre X,4 du Traité Pessa’him de la Michna, on propose en traduction au milieu de l’anglais une transcription en caractères grecs qui me paraît assez fantaisiste : « ἐπι κωμον », « épi kômon » (Talmud Babli Pessa’him 119B). Le mot araméen est vocalisé ainsi dans Sefaria : « afiqimon ». Le « a » initial renvoie normalement au préfixe grec « apo-« , et non « épi-« . Cela sonne pour moi comme « apokeimenon ». Le dictionnaire Bailly parle justement d’un verbe grec ancien qui serait « apokeimenai », qui signifie « mettre en réserve ».
Le texte de la Michna :
אין מפטירין אחר הפסח אפיקומן
Or le texte de la guémara (119B) explique ainsi la raison pour laquelle on ne fait pas suivre le Pessa’h d’un « afiqimon » : « afin qu’il ne se lève pas de cette réunion pour aller se réunir avec une autre compagnie. » J’interprète cela comme une allusion concrète d’abord, de quelqu’un qui quitte le Pessa’h juif pour aller en guise d’ « after » à une petite fête païenne, et comme un problème moral ensuite : on a en français une expression : « réserve mentale » ou « restriction mentale ». il y a un épisode biblique ou un non-juif vient se faire soigner chez un prophète qui lui dit de se baigner dans le Jourdain. L’autre est guéri, mais il est très ennuyé car il doit retourner auprès de son seigneur et devra participer à des cultes païens. Il demande d’emporter de la terre d’Israël pour mettre sous ses genoux : « restriction » ou « réserve » mentale : j’ai l’air de faire ce qu’il faut mais dans ma tête je n’y suis pas.
Définition du dictionnaire : « réserve mentale : pensée ou intention secrète gardée lors d’un engagement ou accord. » Voir Pessa’him 113B : « Le Saint béni soit-Il hait trois choses : celui qui dit une chose avec sa bouche et une autre avec son cœur […] ».
On voit que l’idée est que la personne ne serait pas sincère dans son apparent engagement dans la célébration de Pessa’h.
Mais lorsque ce qu’on « cache en réserve » comme « afiqimon », « aficomène », c’est une moitié de la matsa du milieu, alors cela prouve que même ce qui est mis « en réserve » est conforme à la fête. Reste une question : pourquoi a-t-on coupé la matsa en deux ? Elle est partagée donc le morceau qu’on retrouve à la fin est une sorte de « sumbolon », ce symbole grec cassé en deux par deux amis qui même après une longue absence se reconnaîtront en rapprochant les deux morceaux et en voyant qu’ils ont la même origine.
Bref, le « passage » de Pessa’h exige pour « bien se passer » une disponibilité générale. N’éprouvera la libération que celui qui aura déjà fait l’effort austère de se dégager des présupposés (cf. le grec « hupokeimenon »), et de se refuser la ressource de la réserve mentale.
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