Kant Sur l’expression courante C’est bon en théorie mais non en pratique (1793) Le titre
« Sur l’expression courante » : Kant aime bien faire attention à ce que les gens du peuple disent, mais souvent pour s’amuser à en voir la profondeur philosophique cachée à eux-mêmes. Il croit en particulier que le peuple peut avoir au fond de lu la vraie morale. Ici, il s’amuse d’une expression populaire qui oppose au savant dans la lune le peuple près des réalités. On peut penser à la petite servante qui se moque de Thalès tombé dans un puits, et rapprocher le texte de Platon sur cette anecdote de ce texte de Kant.
Quand on utilise l’expression couramment, on va opposer ainsi l’idéal inapplicable (« bon ») à l’action efficace mais qui ne se veut pas révolutionnaire. Kant, lui, va réfléchir au sens moral de l’expression au lieu de rester sur le terrain technique. Et il va donc penser ensuite la politique et l’action politique à partir de la morale, en s’opposant à ceux qui voudraient penser la morale à partir d’une action politique aux motifs parfois bien peu moraux : intérêt égoïste, peur de perdre un bon job, etc.
En définitive, Kant nous montre qu’une telle phrase peut être réfutée, et donc que le bon sens populaire peut nous égarer. Mais il montre aussi au paragraphe 2 qu’il y a de mauvais praticiens qui sortent des écoles et facultés. Alors ? Y a-t-il contradiction ?
§1
Définition rapide préalable de « théorie » et de « pratique ». En revanche le mot « bon » n’est pas défini. Aurait-il le même sens dans la première et la deuxième partie de la phrase ?
On voit dès les premiers mots qu’il n’y a pas à croire qu’il y a la théorie d’un côté qui n’aurait rien à voir avec la pratique, et de l’autre la pratique qui n’aurait rien à voir avec la théorie.
Théorie= règles, principes formulés dans leur généralité compte non tenu des conditions particulière nécessaires à leur application (cf. l’opposition justice/équité). Ces règles peuvent porter sur l’action, sur la pratique, sur la morale, et pas seulement sur la connaissance de la nature et sur la physique.
Pratique : occupation orientée vers la réalisation d’une fin, première condition. A opposer à quoi ? A se divertir ? Dormir ? De plus, elle doit respecter certains principes (Cf. théorie pour les connaître).
Il n’y a donc pas de pratique sans théorie, définie comme règles et principes généraux. En revanche on voit bien qu’il pourrait y avoir théorie sans pratique. A nuancer cependant : en effet l’occupation théorique n’est pas censée être vaine : le physicien par exemple se livre à une occupation, la recherche théorique, qui vise à la réalisation de fins, comme par exemple chez Descartes, parlant de la science moderne, qu’il appelle justement « philosophie pratique (dans le Discours de la Méthode), le bonheur de l’humanité. D’autre part, on peut dire que le scientifique doit respecter certaines règles non seulement de méthode, mais de morale dans sa recherche et surtout dans son expérimentation.
§2
Il faut articuler encore plus fortement théorie et pratique. En effet, si la théorie c’est les règles, et si la pratique c’est le réel, notamment le réel des actes, alors il nous faut quelque chose pour savoir quelle règle s’applique à tel réel, à tel acte : cela c’est ce qu’on appelle juger. Le jugement est-il seulement un don ? On parle souvent de don pour les médecins praticiens : celui qui a un bon diagnostic ne le doit pas à l’école, dit-on, parce qu’il n’existe aucune théorie supplémentaire pour formuler les règles d’accord des règles avec le réel, car sinon on irait à l’infini : cette théorie 2 devrait à son tour être soumise à une théorie 3 (les règles d’accord des règles de la théorie 2 avec la théorie 1, et ce à l’infini).
On pourrait faire un rapprochement avec le livre Critique du Jugement, où Kant parle de l’art et du goût, entre autres (il n’y a pas de règles qui me dictent quand juger « c’est beau » à propos d’un œuvre d’art).
Kant parle alors de ces praticiens qui sortent de l’université, de l’école, sans avoir une bonne pratique : on pense notamment à un médecin praticien qui n’aurait pas un bon diagnostic. On voit bien que certains pourraient ironiser, en disant que toutes ces années d’étude n’ont servi à rien de concret.
Mais Kant ne veut pas en rester à cette idée de don. Le bon praticien même doué a besoin de théorie. Si celle qu’il a apprise à l’école ou l’université ne lui permet pas de bien juger, c’est qu’elle est insuffisante : il faut aux médecins non pas moins de théorie mais plus de théorie. Ce supplément indispensable de théorie, c’est par une certaine réflexion sur l’expérience, « sur le tas », que le médecin, l’ingénieur, le juge, le financier vont l’acquérir en l’élaborant eux-mêmes. [p.28]
On comprend alors que si l’université ne suffit pas, c’est aussi parce qu’on n’y trouve pas tous les professeurs dont on aurait besoin. En effet les bons praticiens, les bons ingénieurs, les bons financiers, ne veulent pas ou ne savent pas enseigner ce qu’ils savent : peut-être est-ce aussi parce que les étudiants attendent des cours très « carrés », des schémas, des systèmes, de la « pédagogie ». Donc on a d’un côté des professeurs qui ne savent pas grand-chose, et de l’autre des praticiens qui savent beaucoup de théorie mais n’enseignent pas.
Kant dans son livre De l’Education, et ailleurs, dit que l’humanité a besoin pour progresser que ceux qui savent acceptent enfin de prendre un peu de leur temps de pratique et de recherche pour enseigner au peuple.
On voit donc que « personne ne peut se donner pour un praticien versé dans une science et mépriser la théorie » : celui qui ferait cela serait aussitôt identifiable non comme un bon praticien, mais comme un grand ignorant, et donc un mauvais praticien.
En effet, il ne faut pas croire qu’on apprenne quoi que ce soit « sur le tas » si l’on ne fait pas l’effort de théorisation : donc il faut abstraire de l’expérience des lois générales, et aussi faire des synthèses pour rassembler l’expérience ainsi analysée en un tout systématique organisé par des principes et des lois.
(On voit donc par ailleurs qu’un bon professeur serait quelqu’un qui à la fois connaîtrait autre chose que l’enseignement mais qui serait aussi capable de présenter des théories de façon méthodique et systématique).
On pourrait trouver que ce §2 renferme une contradiction : d’un côté le début du § nous dit qu’aucune théorie ne peut aider quelqu’un à former son jugement (destiné à appliquer la théorie à la pratique en disant quelle règle s’applique au cas considéré), et à la fin on nous dit que le praticien a besoin de plus de théorie afin de mieux juger. La solution de cette contradiction apparente est de dire qu’il n’y a pas à chercher plusieurs niveaux de théorie, mais il faut simplement perfectionner et enrichir la théorie une, afin qu’elle se rapproche toujours plus du réel sans perdre ses exigences de généralité, de rigueur et d’organisation.
§3 A côté des simples ignorants, qui parce qu’ils n’ont pas été à l’école et sont naïvement fiers de leur savoir-faire, par exemple comme ouvriers, et croient du coup que l’école est inutile, il y a des gens beaucoup plus dangereux et malveillants, de l’élite politique : ceux-ci prétendent que la morale c’est bon pour les enfants, entre les quatre murs de l’école, mais qu’il faut oublier la morale dès qu’on sort de l’école pour la « vraie » vie. Mais faisons une analogie : un artilleur qui dirait que la balistique ne sert à rien ferait rire de lui. Pourtant la balistique à elle seule ne peut l’aider à prévoir exactement où va tomber le boulet : il faut aussi une théorie pour les frottements, des informations météorologiques, etc. Il faut en fait dans ce cas non pas moins de théorie, mais plus de théorie pour se rapprocher des conditions réelles de l’expérience et de la situation. Bien sûr, il arrive que certains érudits, notamment en mathématiques et en philosophie, affectent de se désintéresser de la pratique et du réel effectif. Du coup ils risquent de ne produire que des idées vides, et dans ce cas ils courent le risque qu’on dise à juste titre : « Ta théorie est bien belle, mais c’est du vent. » [Remarque hors explication de texte : nous savons que même les recherches les plus éloignées du réel en apparenc e peuvent être investies par la pratique : par exemple beaucoup de recherches sur les nombres ont été soudain classées « secret défense » pour cause d’utilisation possible dans le chiffrage ou le décryptage des codes secrets – au grand dam des chercheurs concernés parfois qui ne pouvaient plus faire de publications sur le sujet.]
§4
Cependant dans le domaine de la morale il ne saurait y avoir de théorie vide : en effet s’il est bien question de LA morale et DU devoir, alors il est question d’une pratique possible à chaque fois. En effet un devoir ne serait pas un devoir si l’acte qu’il requérait n’était pas possible. Seulement il y a des gens, en politique notamment, que la morale gêne, et alors ils vous disent, à la fois parce qu’ils se prétendent au-dessus des autres et des lois du commun, et parce qu’ils veulent tout se permettre sans culpabilité, que la raison c’est vieux jeu, et que c’est inadapté au présent, et que c’est l’expérience qui doit régenter la raison et pas l’inverse.
Or le but de la morale est justement de transformer le réel afin qu’il se rapproche de l’idéal. C’est pourquoi dans le paragraphe on parle d’un acte moral « qu’il soit pensé comme accompli ou comme se rapprochant de son accomplissement » : l’acte moral a une fin lointaine dont il cherche à rapprocher le réel : un monde où le bonheur de tous soit assuré grâce à la réforme morale progressive de l’humanité – et aux progrès concomitants des sciences et des techniques.
Donc Kant se moque de celui qui se croit « réaliste » en ne croyant possible que ce que sa petite expérience lui a fait déjà connaître, avec un horizon de taupe ‘ »myope »), alors qu’un être humain est fait pour avoir une grande ampleur de vue, pour voir loin vers l’avenir notamment (l’homme est « un être fait pour se tenir debout et contempler le ciel » : ciel des idées, horizon infini).
§5
Le « réaliste » est en réalité un homme routinier et timoré, qui a peur de tout, notamment de toute révolution, dans les idées et dans els faits. Ainsi ces gens qui citent sans cesse des proverbes et ne font rien. C’est déjà grave dans le domaine de la science et de la technique, car c’est une résistance au progrès. Mais c’est encore plus grave dans le domaine de la morale. Ce ne sont pas les conditions d’application de la loi qui dictent la loi, mais la loi qui préexiste à ses conditions d’application. On n’a pas à poser comme condition à la morale ni à l’éducation morale sa rentabilité ou son succès.
D’autant moins que les critères de réussite sont fondés sur le passé, alors que la morale construit un meilleur monde futur, où l’effort pour bien agir sera moins dur que dans le monde encore inacceptable tel quel où nous vivons.
§6
Kant affirme que l’homme d’école est aussi un homme privé, un homme politique et un citoyen du monde, qui n’entend pas se détourner et se désintéresser du réel et de l’action même s’il refuse de soumettre sa théorie aux diktats d’une expérience finalement éphémère et contingente.
§7
On y voit notamment que la première partie s’intéresse essentiellement à l’homme comme homme privé.
Première partie
§2
Kant rappelle sa définition provisoire de la morale, qui oppose à la question « comment nous rendre heureux ? » la question : « Comment nous rendre dignes du bonheur ? ».
La note 8 explique cette dignité particulière : si j’agis bien moralement, Dieu lui-même serait d’accord avec moi et voudrait le monde tel que je le veux par mon action et les fins qui m’animent. Mais celui qui veut à tout prix du bonheur dans ce monde –ci va trop se compromettre avec ce monde et, pour réussir à être heureux, fera des vilenies et ce à quoi tendra son action sera au contraire la perpétuation du mal dans le monde, condition de son succès à dénicher des petites réussites ici ou là.
Kant précise alors dans son texte principal que certes, l’homme cherche naturellement à être heureux. Il ne s’agit pas d’être assez fou pour vouloir le malheur comme but de notre action, tout le temps et à tout prix. Cependant il faut à certains moments savoir résister à la tentation, et avoir le courage de préférer renoncer au bonheur quand le devoir l’exige. De plus, et la réflexion théorique est très utile pour cela, il faut veiller à être intransigeant dès qu’il est question du devoir : on ne transige pas avec la loi morale : il faut veiller à écarter tout mobile intéressé et égoïste quand on pense à ce qu’on doit faire. Le bonheur est une chose, le devoir en est une autre, surtout dans le monde tel qu’il est. Il n’est pas stupide de faire son devoir même si cela nous coûte des avantages et nous fait faire des sacrifices, car nous sommes des hommes et pas des taupes, comme on l’a vu plus haut.
§3
Il ne faut pas croire pour autant que l’homme n’a pas le droit de se vouloir heureux. Simplement le bonheur est une fin, et même la fin ultime, et le devoir est une autre fin. Les deux fins sont destinées à se rejoindre dans l’avenir, car Dieu a voulu que l’homme ait la fierté de devoir à son action le bonheur ultime de toute l’humanité, dont il fait lui-même partie. Donc en travaillant par son action morale au bonheur de tous, il concourt aussi à son propre bonheur, sous la seule forme digne que le bonheur individuel peut prendre pour un humain : un bonheur qui ne se fasse pas aux dépens des autres, présents et futurs.
§4
La question de Dieu se trouve alors mieux comprise, comme mobile acceptable.
Note 9 : l’homme a besoin de renforcer son espoir dans l’amélioration du monde par l’idée qu’il y a réellement un projet divin en ce sen, projet présidant à la création du monde et de l’homme : ce projet de Dieu est que la nature et l’humanité progressent dans l’histoire jusqu’à une fin de l’histoire : « Un monde conçu comme le plus grand bien rendu possible aussi par notre concours », c’est-à-dire « un monde conforme aux fins morales suprêmes ». Dans un tel monde toutes les fins seraient réunies en un ensemble harmonieux, sans conflits internes, alors qu’aujourd’hui la plupart du temps ces fins qui accompagnent l’action, cette action individuelle ne réussit pas à les incarner totalement et de façon réussie dans l’histoire en cours, notamment à cause des conflits de volontés individuelles.
Pour Kant ce n’est pas être intéressé que de prendre plaisir à se concevoir comme utile soi-même à l’avènement progressif d’une fin messianique de ce genre. Et donc il en vient à dire comment relier bonheur et devoir dans ma vie présente, à ce stade présent et inaccompli du déroulement de l’histoire : « Une proportion entre [mon] bonheur et le fait pour [moi] d’en être digne.3 Espérer un bonheur a ainsi proportionné est une attitude mesurée, digne, et désintéressée pour Kant.
Retour au texte principal : l’individu privé ne doit pas croire qu’il peut faire des choses dans son petit coin qui ne prêteraient pas à conséquence pour l’ensemble du monde. Il n’est pas question de se permettre la moindre action qui interdirait la possibilité d’une législation universelle bonne, à la fois du réel et de l’homme. Donc j’ai le droit de chercher mon bonheur, mais pas si mon action a en elle-même dans ses conséquences lointaines possibles, et dans sa maxime, l’impossibilité du bonheur de tous.
Et Kant dit que pour ce qui est de l’action de l’homme en tant qu’individu privé, il n’y a pas besoin de s’interroger sur la notion de souverain bien, car cela suffit de penser à l’idée d’une législation universelle bonne conciliable ou non avec l’action que j’envisage, en m’abstenant de cette action si elle n’est pas conciliable.
§5
Kant expose et corrige l’interprétation de son lecteur M. Grave. Pour ce dernier Kant use mal de l’idée du bonheur. Grave dit : en réalité l’homme moral a besoin de l’idée de Dieu, parce que cette idée lui fait espérer le bonheur en tant qu’il entrerait selon Kant dans les projet de Dieu, sous la forme du bonheur de tous, donc, ajoute Garve, finalement la morale de Kant est fondée sur l’idée du bonheur, cause de l’idée que Dieu doit exister, idée qui à son tour est le mobile de l’homme vertueux quand il agit. Pourtant, dit M. Grave, Kant prétend que l’homme vertueux quand il agit ne doit jamais chercher son bonheur, ce qui paraît conduire à une incohérence du système de Kant. Réponse de Kant : l’homme vertueux a le droit de chercher son bonheur, mais en revanche il ne doit pas penser à son bonheur quand il pense à son devoir. Il a le droit d’être heureux pourvu qu’il soit vertueux, mais ce n’est pas grâce à l’idée du bonheur qu’il est vertueux, mais uniquement grâce à l’idée du devoir. [Cependant la croyance en l’existence de Dieu ajoute l’espoir à son bonheur].
§9
(1e phrase) Quand il n’y a pas de devoir en jeu, je peux comparer mes actions en fonction de leur fin, et du bonheur escompté. Dans ce cas je peux avoir des préférences, je peux choisir c e que je préfère. Cependant, reste toujours l’exigence de dignité humaine, dans cette recherche du bonheur : je n’ai le droit pour Kant de choisir un bonheur que s’il y a en moi assez de dignité ce faisant.
(2e phrase) Mais si le devoir intervient, alors il n’y a pas à choisir entre plusieurs actes en me demandant ce que je préfère : choisir mon devoir c’est faire le bon choix, pas le meilleur, car dans ce cas tous les autres choix sont tout simplement mauvais. Je n’ai pas à hésiter en réfléchissant aux conséquences possibles bonnes ou mauvaises en termes de bonheur : ce genre de fins n’a plus d’importance, seule compte comme motivation de ma volonté le respect pour la loi morale, « loi universelle » présidant à la « maxime » de mon action, c’est-à-dire à ce que je me propose de faire, à mon projet.
(3e phrase) Ainsi je n’ai donc pas choisi du point de vue du bonheur, mais du point de vue du bien opposé au mal. Dès que le devoir intervient il n’y a plus de plus et de moins, il y a de l’absolu : un seul choix est bon comme on l’a dit.
(4e phrase) On en arrive à ce principe général pour l’action (théorie pour la pratique) :
- Je dois vérifier à l’avance que je n’agis pas contre le devoir.
- Si ce n’est pas le cas, et alors seulement, je peux choisir entre plusieurs actions possibles laquelle m’assure le plus grand bonheur. Cela dans le cas où il y aurait plusieurs actions possibles sans qu’aucune n’aille contre la morale.
On voit donc ici que la théorie précède l’action et que la considération morale précède hiérarchiquement la considération du bonheur.
