On raconte souvent l’histoire de l’œuf et la poule : qui a commencé ? On voit bien l’intention de cette histoire : puisque cela ne peut pas être l’œuf, car il faudrait qu’il ait été pondu, ni la poule, car elle aurait dû sortir d’un œuf. Alors c’est Dieu qui a créé la première poule, qui n’est donc pas sortie d’un œuf.
Une variante moins connu du miracle concerne la technique. Comment a été faite la première paire de tenailles ? Ou le premier marteau ?
Dans le Traité des Pères (Pirke Avot), qui fait parie de la Michna et du Talmud, la première paire de tenailles fait partie des créations merveilleuses, à la fin du sixième jour de la Genèse, comme l’arc en ciel, l’écriture, et autres merveilles. Les choses sont présentées ainsi : « Les tenailles fabriquées au moyen des tenailles » : en effet, comment le forgeron pourrait-il faire les première tenailles sans se servir d’autres tenailles pour les tenir ?Dans le Traité du Talmud Pessa’him (54A), le problème est ainsi posé : « Pour fabriquer des tenailles, il faut les saisir avec d’autres tenailles ; or qui a fébriqué ces premières tenailles ? Ne faut-il pas poser une création céleste ? » On pourrait croire que la technique est le domaine par excellence du rationnel et du désenchantement du monde. Dans ses Essais et conférences, le philosophe Heidegger se lamente sur le Rhin en quelque sorte mis en boîte dans une centrale électrique, alors qu’auparavant il y avait les poèmes d’Hölderlin sur le Rhin, la Walkyrie, etc. Mais la technique c’est aussi le prestidigitateur qui nous enchante, qui rend la magie crédible, mais par des moyens techniques et de l’habileté, et il y a l’apesanteur, jamais vécue par un humain avant le XXe siècle, et tant d’autres sources d’enchantement. Et donc il y a … le problème quasi-logique des commencements : comment donner une réponse technique à qui demande comment fut fabriqué le premier marteau ? Sans marteau ? Mais c’est impossible !
