les chromosomes de l'être humainJe prends un exemple: le don de la Torah (la Bible dans ses cinq premiers livres). Certains peuvent dire: il s’agit d’une poussière d’actes humains d’écriture. Mais ils ne peuvent étudier, ou plutôt imaginer, ces micro-faits qu’ils reconstituent, à partir d’ailleurs d’indices très lacunaires et sélectionnés dans cette même Torah, que dans le cocon protecteur de l’EVENEMENT qui fait l’unité et la réalité du fait: cet événement qui donne le sens à l’ensemble est, peut-être provisoirement, maintenu par le croyant, sinon « la » Torah n’existe plus, et la recherche de l’historien n’est plus qu’un tas de poussières beaucoup moins attirant, en tout cas pour la plupart des gens.    Or cet événement ainsi unifié comme acte unique d’un don divin à l’homme va avec l’idée que dès avant la création du monde, la Torah a servi de modèle au créateur pour créer le monde (interprétation rabbinique courante qui ressemble un peu au Timée de Platon). Nous ne sommes pas si loin de la théorie musulmane sunnite du Coran comme incréé. Dire que la Torah ETAIT là comme modèle est important pour affirmer ensuite que lorsque soudain elle surgit AU SEIN de ce monde créé en devenir historique, elle permet à l’homme de se SAVOIR (je n’ai pas dit « se croire ») destiné à parler avec Dieu et à travailler en collaboration avec Dieu s’il a bien étudié (notamment la Bible) de façon à passer du stade de la horde au stade de peuple moral et organisé.

    Or le professeur qui parle n’a pas beaucoup de choix: ou il dit « la Torah ETAIT là comme modèle », ou il dit « la Torah N’ETAIT PAS là comme modèle, et ce n’est qu’un mythe ». Il peut aussi aussi SE TAIRE sur le sujet, ce qui est souvent sage en matière religieuse.

    Maintenant il ne s’agit là pour le professeur que d’avoir en face de lui des Juifs, qui ne vont pas vraiment se révolter. En revanche s’il a devant lui des Musulmans, et qu’il dit: « Le Coran a été écrit par Mohamed, il est l’auteur du Coran », eh bien même s’il n’ajoute pas « le Coran N’EST PAS incréé, mais certains croient ça », il vient de tenir un propos inacceptable, et même blasphématoire, pour ses auditeurs musulmans croyants (voir comme rare exception le livre Critique du discours religieux, d’un philosophe égyptien, d’ailleurs menacé de mort).

Donc si à l’école on s’adresse à tous, en choquant chacun, est-ce bien? Jules Ferry disait pour encourager à s’abstenir de parler des sujets religieux en classe: « Ne dites rien qui pourrait choquer ne serait-ce qu’un seul père de famille » s’il l’entendait.

Que veut dire cette phrase: « C’est sociologiquement et historiquement vrai que certains croient que le Coran est incréé »? Est-ce fait pour se moquer des catégories de vérité et de foi? Quand je suis croyant ce qui m’intéresse n’est pas de dire: « C’est vrai que je crois que… », mais ce qui compte c’est : « Ce que je crois est vrai, réel, etc. »

Sur l’exemple d’Abraham: Ce qu’il faut remarquer c’est que si dans son enthousiasme Abraham est prêt à sacrifier son fils, l’Eternel retient son bras et c’est un bélier qu’il va sacrifier. D’où entre autres le rôle important de la corne de bélier comme sonnerie de trompe marquant le début de la création, de la révélation et du jugement divin. Certains exégètes disent qu’Abraham a mal interprété un mot hébreu, que l’Eternel l’engageait à MONTER (AVEC) son fils et qu’une parenté extrême de racine et de mots lui a fait comprendre SACRIFIER son fils: le mot (‘ola) qui peut vouloir dire « sacrifice d’élévation » d’une part, et « montée » d’autre part, est parent du mot « alia » par lequel les Juifs désignent la « montée » en Israël pour y vivre.

    Si certains comme le chrétien Kierkegaard s’extasient de ce profond esprit d’abnégation d’un père qui renonce à son fils unique, d’autres, dont nombre de Juifs en particulier du courant juif libéral, trouvent Abraham un peu trop fou (provisoirement, car il se ressaisit), et l’on peut remarquer que ce même Abraham s’est lancé dans de longues négociations pour épargner la ville de Sodome, pourtant habitée par des gens très méchants en particulier à l’égard des étrangers, alors qu’il risquait de livrer sans négociation un enfant innocent. Dans le monde musulman, dans l’art pictural en particulier, on représente le fils d’Abraham, en général Ismaël, comme acceptant la mort et l’attendant dans l’extase. Tout ceci ce sont des nuances de la pensée religieuse mais il est important que dans toute la Bible  l’Eternel traite d’abominables tous les cultes qui sacrifient des humains, et l’idolâtre dans la Bible c’est celui  non seulement qui fait des bouts de bois des dieux, mais surtout qui livre aux flammes de la statue du Moloch ses propres enfants. Tout ceci a un but pédagogique clair: détruire cette association si constante entre culte religieux et sacrifice humain, et faire advenir une religion (juive) dont les gestes sacri-ficiels centraux et exclusifs sont l’allumage de lampes ou de bougies et le pain et le vin dits du « kiddouch », sacrifice sans mise à mort.

Si l’on se situe du point de vue du croyant on ne se situe pas du point de vue de l’anthropologue. Et l’historien n’est pas le seul à avoir le droit d’avoir un point de vue sur ce qui est réel et ce qui a réellement eu lieu dans le passé.    De plus en disant à propos d’Abraham et du reste,c’est du mythe, c’est du symbolique, on n’est pas neutre, on est chrétien, en effet ce sont les chrétiens qui disent à propos de ce qu’ils appellent « l’Ancien Testament » (ou du Coran d’ailleurs quand ils parlent des mêmes récits) : « tout ça c’est du symbolique, dont la référence réelle se trouve dans la vie de Jésus. »

    Donc il faut être effectivement prudent en matière religieuse, et raconter une histoire n’implique pas nécessairement de préciser: tu sais, tout ce que je te dis, c’est pas vrai, c’est juste du symbole. Quand l’incroyant, l’athée, dit que Dieu c’est de l’imaginaire, il ne peut prétendre tenir un discours plus objectif que le croyant qui dit « Dieu est le réel par excellence ». Pourquoi refuser à tous le droit de dire: « quand je lis ou raconte l’histoire d’Abraham je raconte une histoire réelle des débuts de l’humanité »? Beaucoup vous diraient: « Si c’était juste ça, alors cette histoire n’aurait pour moi plus aucun intérêt ».   Prenez par exemple l’histoire d’Adam et Eve: c’est parce qu’on prend cette histoire comme réelle qu’on lutte contre tous les racismes souvent pseudo-scientifiques et pseudo-évolutionnistes en disant: les hommes sont tous frères par leur début. Sinon il faut trouver une autre histoire, celle de la biologie, et se débrouiller pour dire que le trisomique aussi est un homme.

    J’invite sur la croyance et le reste à lire un certain nombre de textes de Wittgenstein, pour éviter de croire qu’il existe une seule personne sur terre à avoir le point de vue parfait qui rend inutiles et caducs tous les autres.

Je maintiens qu’il y a un paradoxe à parler d’un savoir de la croyance. J’ajouterai que je suis très surprise qu’on me dise à peu près que l’histoire ça c’est tranquille, ce n’est pas de l’idéologie, etc. Voir Nietzsche, s’il vous plaît, sur le mythe qu’essaie de faire gober sur lui-même l’historien prétendument objectif. Lire Paul Veyne sur la construction du fait historique (Et Napoléon: « L’histoire, dit-il? Une fable convenue »). Se rappeler que pendant longtemps on s’est gaussé d’Hérodote, et qu’il a fallu quelques historiens de la deuxième moitié du 20e siècle pour admirer son travail: lui, justement, il écoutait ce qu’on lui disait sans rejeter tout de suite comme irréel ce qu’on lui racontait d’extraordinaire. Et bien des récits d’Hérodote dont on se gaussait se sont avérés très proches du factuel de ce lointain passé, à propos des peuples les plus divers et des contrées les plus lointaines. Honneur à Hérodote face aux « savants » qui irritent pas leur prétention, qui leur fait rejeter dans l’irréel tout ce qui ne leur ressemble pas, tout ce qui ne convient pas à LEUR catégorie du possible et de l’impossible. Ainsi Hérodote a entendu dire que si on descend très au sud, le soleil à midi indique le nord et non le sud, et les saisons sont inversées. Mais des prëtres égyptiens lui disent: il ne faut pas le raconter car les gens rient. Hérodote avait raison: c’est dans l’hémisphère sud que cela se passe.
        J’ai réfléchi il y a un peu plus de dix ans à ces problèmes dans un livre qui s’appelle « Dire la croyance« . C’est difficile: comment sortir des limites de deux positions : celui qui croit qu’il sait, et celui qui agresse l’autre exprès? On ne peut croire si vite qu’on peut négliger le récepteur quand en parlant on est un émetteur. La façon dont ce qu’on dit va être reçu est un élément à prendre en considération, et ce n’est pas très honnête de la part de certains professeurs de hurler après coup en disant: je ne comprends pas j’ai donné des éléments qui sont du « pur » savoir et mes élèves étaient furieux. Quand on parle de religion on ne peut pas ne pas savoir qu’on ne peut JAMAIS avoir une place neutre. Reste comme je l’ai déjà dit plusieurs fois la possibilité de se taire sur certains sujets (je n’ai pas dit sur tous), et sinon le professeur doit accepter l’idée qu’il sera mis en cause comme tenant une position particulière sur l’échiquier des croyances quand il parle comme il le fait: soit chrétien, soit musulman, soit juif, soit athée, soit hindou, soit…
          Par exemple Spinoza n’est pas neutre religieusement quand il dit que l’on voit bien que le finalisme est une théorie absurde, puisqu’elle va avec l’évolutionnisme, du moins semblable à Dieu au plus semblable à Dieu, alors que bien évidemment c’est l’inverse qui est vrai… C’est dans l’Appendice du Livre I de l’Ethique.
          L’interprétation symbolique à la mode chrétienne INTERDIT disais-je de penser ce qu’ils appellent l’Ancien Testament autrement que comme du symbolique (peut-être que bon nombre de chrétiens refusent un tel interdit). Quand vous m’interdisez de penser, à aucun moment, la Bible comme du REEL (ce qui ne m’interdit pas en outre de chercher à l’infini des interprétations), vous me faites violence comme un chrétien fait violence à un Juif traditionnellement. Que ce soit involontairement chez la plupart, j’en suis bien persuadée.
        Je vous raconte une histoire : c’est un maître qui envoie un disciple étudier. Le disciple revient au bout de cinq ans. Le maître lui demande ce qu’il a appris. Le disciple répond: « Que Dieu existe ». Le maître s’étonne: « Cinq ans et tu me dis ça? La belle affaire, regarde ma femme de ménage, Maria, elle n’est pas juive, elle n’a pas étudié pendant des années, elle, et elle aussi elle dit qu’elle croit que Dieu existe, n’est-ce pas Maria? » « Oui Monsieur ». Alors le disciple lui répond: « Oui mais elle elle CROIT que Dieu existe et moi je SAIS que Dieu existe. »

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