1° Refuser absolument toute place à la vérité dans la pensée et la vie.
Tout ce qui compte c’est « de se faire son opinion » en ne se faisant influencer par rien. Il n’y a pas d’autorité de la vérité. Si on écoute un professeur c’est qu’on a peur de lui. S’il faiblit on peut le « bouffer » que ce qu’il dit soit vrai, utile intéressant on n’en sait rien finalement parce que « vrai » est une notion qu’on veut aussitôt corriger par « pour moi, pour lui, pour untel ». Du coup on se demande ce que veut dire « erreur ». Ce qu’on dit dès qu’on entend le mot, par réflexe conditionné, c’est « l’erreur est humaine », en oubliant la suite de la citation: « Errare humanum est sed perseverare diabolicum ». On se raconte aussi qu’on « apprend de ses erreurs ». Bref tout est bon à apprendre sauf la vérité. D’ailleurs rien n’est vrai tout est permis.
2° Cependant le deuxième obstacle c’est : la loi empêche d’être libre
Aucun moyen d’obtenir de celui qui s’est cramponné à ce dogme intangible à ses yeux de lui faire distinguer la liberté naturelle et la liberté civile. De toute façon même quand on sort de l’idée que selon la « vulgate » scolaire et sociale « si on transgresse la loi on perd sa liberté parce qu’on va en prison donc la loi empêche d’être libre », on entend aussi dire que choisir c’est perdre sa liberté, puisque ce qu’on a choisi on est contraint de le faire par son choix et ce qu’on n’a pas choisi on ne peut plus le faire…. La conscience morale n’est pas perçue autrement qu’en termes de névrose : se sentir coupable c’est ne pas être cool, c’est être dépressif, complexé, ne pas être « bien dans sa peau ». L’idée que la morale soit conciliable avec la liberté, et même que seul un être libre puisse être moral, n’est perçue que sous la condition d’une morale qui varierait au gré des désirs. Car on l’a vu, pour un élève moyen dès que l’on choisit on perd sa liberté… donc il faut tout de suite penser à autre chose.
La loi est assimilée à la démocratie, qui selon les élèves ayant entendu un peu le nom de Tocqueville est le régime qui interdit toute liberté parce qu’il prône l’égalité, entre autres devant la loi et du point de vue de la justice (judiciaire). La seule tyrannie que l’on rejette, c’est une prétendue « tyrannie de la vérité », c’est que l’on puisse me dire que ce que je viens d’affirmer est abolument faux…
3° Dernier dogme des élèves et de la vie courante: à chacun sa morale.
« Chacun se fixe les lois morales qu’il désire et personne ne peut légitimement me faire des reproches, ni Dieu ni maître, puisque seule ma morale compte. Or ma morale dépend du but suprême, mon bonheur, et si mon bonheur c’est de tuer des gens alors il faut bien que je le fasse… », voilà en résumé l’essentiel de cette parole qui, notons le bien, se croit l’expression même de la bonté et de la tolérance.
Face à ces dogmes, il faut d’abord dire que chercher la vérité ce n’est pas refuser tout doute, toute recherche nouvelle, toute remise en question. La fanatisme empêche l’expression libre, le fanatique exclut celui qui ne parle pas exactement comme lui. Le philosophe, lui, c’est-à-dire par définition le chercheur de vérité, est à l’écoute de tout ce qui pourra s’intégrer à sa propre pensée pour la faire progresser, pour l’aider à séparer l’erreur de la vérité. Il cherche l’expérience comme remède au préjugé. Il est curieux de la science qui l’aide à aimer le monde. Il contemple dans l’art les merveilles que produit l’homme. Il voit dans la technique le moyen de rendre l’homme heureux et soulagé des tâches pénibles et des maladies féroces.
Concernant la loi et la vie en société, il faut dire que tout l’effort de l’homme doit être de corriger les lois afin qu’elles soient de plus en plus justes et rationnelles, mais aussi de plus en plus souples pour permettre à l’homme de tout faire de ce qui est bien et de ne plus jamais subir ce qui est mal. La loi doit également permettre que les conditions matérielles des hommes soient partout vivables, et de ce point de vue les frontières doivent pouvoir être franchies pour porter secours aux plus malheureux, et empêcher de nuire les hors-la-loi les plus tortionnaires. Le fameux « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » ne doit pas l’emporter sur les droits de l’homme dont doit bénéficier chaque individu. La liberté religieuse comme liberté de conscience ne doit pas servir d’alibi pour empêcher une femme d’aller et venir où elle veut sans être agressée, ni pour empêcher un enfant d’accéder à la science, à l’histoire, à la culture universelle.
Il y a pour moi une morale universelle. Celle-ci doit être cherchée par chacun dans un effort progressif vers la sagesse. L’enfant ne connaît pas grand chose de la morale, et il est facilement influençable. L’adolescent croit volontiers que tout enseignement moral n’est qu’une ruse inventée par les vieux pour l’empêcher de vivre sa jeunesse. Mais le souci de soi, le souci d’incarner la dignité humaine et ce qu’il y a de plus noble dans les paroles du monde conduisent peu à peu l’homme pieux et l’homme humaniste vers les paradis de l’esprit et du bien. Il ne faut pas se laisser arrêter par la pratique des relations sociales où l’on croise des hommes peu recommandables qui ne nous laissent parfois que ce choix : mordre ou être mordu. Nous devons par l’étude et la réflexion nous souvenir que nous ne sommes pas des chiens enragés. Parfois même les animaux sont plus sociables que l’homme. A nous de nous rappeler à leur contact que la nature elle-même ne prescrit pas la pseudo-loi dite « de la jungle ».
Le relativiste lui-même nous aide à sortir de la conception de la morale comme « chacun se fait sa propre morale »: il nous dit que chacun est élevé au sein d’une civilisation donnée qui donnne forme au partage bien-mal de telle sorte que tout comportement n’y est pas admissible, et que la condamnation morale y a un sens.
Antidote: lire la dénonciation de l’erreur et de l’obscurantisme chez Voltaire, lire Descartes, ses lettres en particulier, sur la science et la morale, lire de Rousseau le début au moins du Contrat social. Si l’on choisit de lire Nietzsche alors en lire beaucoup, pour ne pas trop vite se complaire dans une ou deux citations paradoxales. Lire sur la piété le dialogue de Platon appelé l’Eutyphron: voici une citation de Socrate dans l’Eutyphron : « Si nous différions d’avis, toi et moi, sur le nombre (des oeufs dans un panier), sur la longueur d’un pièce d’étoffe ou sur le poids (d’un sac de blé). Nous ne nous disputerions pas pour cela; nous n’entamerions pas une discussion: il nous suffirait de compter, de mesurer ou de peser, et notre différend serait résolu. Les différends ne se prolongent et ne s’enveniment que là où nous manquent de tels procédés de mesure, de tels critères d’objectivité; c’est le cas, précise Socrate, quand on est en désaccord sur le juste et l’injuste, le beau et le laid, le bien et le mal, en un mot, sur les valeurs ».
Laisser un commentaire