Faut-il punir ? La punition aide-t-elle à distinguer le bien du mal ou les fait-elle confondre ?. La justice n’est pas agir par intérêt ni pour l’utilité, et agir par peur n’est pas agir en homme responsable. Comment faire mal serait-il faire le bien ? Certes, il faut y réfléchir à deux fois, car le médecin fait mal, nous dit Platon, pour notre bien, alors que le pâtissier nous séduit avec ses gâteaux au goût agréable, mais pour notre mal. Hegel définit punir comme « faire subir au criminel ce qu’il fait souffrir aux autres. » Mais ne peut-on parler alors de violence préméditée de l’institution judiciaire ? Et puis, est-on si loin de la vengeance, dont le même Hegel nous dit qu’elle doit surtout ne pas être confondue avec la justice malgré ce que dit l’opinion commune (et il a raison ou il n’y a pas de justice) ? Bref, faut-il authentifier l’expression « justice punitive », en disant qu’il y a justice parce qu’il y a grâce à la punition progrès de la justice dans le monde, et réduction progressive de l’injustice et de la prospérité des injustes ?
La punition est censée causer un bien, non un mal.
Il y a la colère pédagogique, qui n’est pas véritable colère, impulsive : elle renforce en l’autre la voix de la conscience morale. Il y a le parent qui éduque. Peu à peu, l’enfant grandissant, la punition disparaît, on se met à expliquer, à discuter : la punition est auparavant un mal clair pour l’enfant qui n’est pas d’âge à voir clairement le mal qu’il fait (en mentant par exemple). Elle aide donc à symboliser le mal fait, à accrocher l’étiquette « mal » à ce qui est associé par le souvenir au mal subi de la punition (mal subi pour le bien de l’enfant et non pour soulager les tensions du parent) .
Punir empêche le recours à l’exclusion ou à l’élimination du coupable. Inversement, ceux qui disent qu’il ne faut pas punir, que c’est cruel, n’ont rien d’autre à proposer en général comme alternative, que le recours à l’absorption médicale de substances inhibantes du corps et de l’esprit, voire à la lobotomie et ses variantes, à moins que selon les « solutions plus ou moins finales plus anciennes ils n’aient recours ) à l’exclusion ou à l’extermination méthodiques. La prison d’ailleurs n’est-elle pas avant tout , moins une punition, que la façon moderne de sortir quelqu’un du groupe, à une époque où il n’y a plus de dehors hostile à l’humanité, de brousse et de bêtes sauvages prêtes à dévorer inévitablement l’exclu ? On l’enferme pour se séparer de lui.
Or la punition, elle, efface le remords, l’auto-accusation : « Je suis méchant » ; elle met des limites au sentiment de culpabilité et à sa durée. Après la punition on se réconcilie, la faute est devenue du passé, et l’avenir est encore non-fautif, on y pense de nouveau, on ne « ressasse pas ».
La punition aide donc à sortir de l’éternité (des réprouvés), et à s’adapter au temps avec un avant et un après. Elle est un remède à la pathologie du remords comme remords sans fin et sans issue. Le pardon, qui souvent d’ailleurs vient en complément, est une autre façon de construire un devenir de progrès et d’ouverture sur l’avenir, et de (re-)socialisation.
Dans la société, la punition ne sanctionne que l’acte, du point de vue juridique, et non la personne. C’est pourquoi il peut être nécessaire de compléter le point de vue juridique par des explications et des dialogues qui tiennent compte des intentions, du repentir et de sa sincérité, et de la possibilité de pardonner.
Réparer ?
Au lieu de la prison qui exclut plus qu’elle ne punit, on peut envisager des punitions constructives et réparatrices, notamment des stages de sensibilisation, comme on le fait pour les chauffards qui doivent voir et vivre la souffrance de leurs victimes, réelles ou faites victimes par d’autres, et de leurs familles, le coût médical et social de leur irresponsabilité. Ou des travaux d’intérêt général, à condition qu’ils aient valeur pédagogique pour le coupable, et n’aient rien de travaux forcés ou d’exploitation d’un travailleur.La punition confirme le coupable comme sujet responsable, au lieu de le traiter en malade ou en sous-humain. Elle vise à l’aider non seulement à se sentir responsable et libre, dans ses actes et comportements, au lieu de se noyer dans la foule et l’anonymat, mais aussi à « rentrer dans le droit chemin ».
Cela exige que la société ou le juge qui administrent les punitions soient relativement exemplaires, disent certains : calmes, sans sadisme. Le juge comme administrateur de peines ne doit pas être dit-on injuste lui-même dans sa vie, pas criminel, pas corrompu. Mais cette exigence ne rend-elle pas discutable toute punition, alors que celle-ci vise le progrès de tous, y compris des juges corrompus ? L’effort ne doit-il pas porter plutôt sur la nature même de la punition ? Ainsi, que penser de ceux qui, peut-être sans haine et sans sadisme, condamnaient au Moyen-Age à l’écartèlement, à la roue, au brodequin, etc. ? Leur vie était peut-être exemplaire par ailleurs, mais ces simples décisions en faisaient des êtres abominables. Dans ce cas le châtiment n’est pas compris, ni par le coupable, ni par le groupe : cela apparaîtra comme une injustice, de plus déguisée monstrueusement du mot de justice. Qu’est-ce alors que la justice ? N’est-ce qu’un mot, un idéal qui ne peut jamais s’incarner dans une vie sociale ?
Si l’on enlève la morale, la « punition » n’est plus qu’un acte de guerre ou d’agression, qui n’a aucun titre à s’appeler « punition ». Et faire mal à une personne, parce que c’est utile (mais pas à la personne) apparaît comme scandaleux sur le plan de la morale, justement. Tels ces camps de concentration et d’extermination divers du XXe siècle, ces savonnettes ou ces abats-jour à base de corps humains, ces dents en or récupérées Que l’on a découverts ici ou là encore des années après la guerre de 39-45 : tout cela fut fait au nom de l’utilité pour la société (nazie ou autres)
La « morale » comme peur de la sanction, cela ne crée que des esprits veules, intéressés, attendant l’assurance de ne pas être punis pour faire le pire, en foule notamment. Il y a peut-être plus d’élèves dissipés quand ils ne sont pas forcés par une peur de la sanction, mais l’écoute quand il y en a est de qualité, et le sens des responsabilités, le respect de la loi ou de l’autre sont réels quand on n’est pas forcé par une peur de la sanction.
La punition n’est pas le préalable nécessaire au respect de la loi. La loi doit être apprise pour elle-même, méditée, la transgression n’est pas du tout quelque chose qu’on devrait se permettre à un certain âge pour ensuite « rentre dans le rang » et « s’assagir ». Car la justice est en elle-même un but à atteindre, et facile à atteindre car quand la loi est juste l’individu la connaît comme naturellement (Kant, etc.). Il faut quand on n’est pas un chien commencer par la loi, et éviter de finir par la punition en passant par la transgression. Le rapport transgression-punition ne fait absolument pas partie du fonctionnement obligatoire d’un groupe, c’est au contraire quand quelque chose va mal qu’on est obligé de multiplier les policiers et les juges. En revanche l’arbitrage est un mode de jugement destiné à résoudre les conflits avant qu’ils ne dégénèrent et à prévenir toute transgression de la loi.
« Je suis violent parce que l’autre est injuste. »
Peut-on admettre que punir le criminel serve surtout à calmer la victime et à l’empêcher de devenir elle-même violente par réaction à l’injustice subie ? Au contraire, on risque de l’exciter, de la dépraver : elle prend plaisir à voir souffrir le criminel, or c’est mal de satisfaire son penchant sadique. On ne voit pas ce qu’il y a de moral à encourager les gens qui par exemple ont perdu leur enfant assassiné, à se dégager de leur chagrin par le plaisir éprouvé à voir le coupable se faire torturer à son tour ou massacrer. Comment peut-on dire qu’on fait le bien en agissant ainsi, soi-disant pour le bien des victimes ?
En revanche il est vrai qu’apprendre la loi, si cela suffit à comprendre en quoi réside la justice parmi les humains, ne peut suffire à faire comprendre la souffrance et l’humiliation que suit un homme quand on le fait souffrir au mépris des lois. La punition qui humilie ou fait souffrir a peut-être parfois son utilité pour faire comprendre à celui qui n’a jamais été humilié, jamais frappé, jamais torturé, qui n’a jamais vu un proche détruit par un homme injuste, mais qui s’est mis lui à humilier, torturer et tuer ce que c’est que la souffrance de celui qui subit l’injustice, afin que comprenant mieux la condition humaine par sa propre humiliation et sa propre souffrance il ne soit plus tenté de recommencer. C’est néanmoins une pratique risquée, surtout sur des gens tellement dépourvus de cœur qu’ils n’ont jamais jusque là sympathisé avec la souffrance des autres ni compati, car ils risquent de penser simplement que la société est injuste avec eux, et de se sentir autorisés à s’instituer eux-mêmes juges et bourreaux face à elle .
Terminons sur un problème assez évident : pour qu’il y ait mal, crime, mauvaise action chez celui qui transgresse une loi, il faut que ce soit la loi qui soit juste, et la transgression qui soit injuste. Or parfois celui qui s’oppose à la loi ou à l’Etat est un homme courageux et juste, et bien souvent ce sont les justes qui sont les premiers à être humiliés et offensés dans les sociétés humaines, y compris par les organismes officiels de la loi et de la justice. C’est pourquoi nous devons toujours garder un doute quand nous voyons un homme en accuser un autre, et quand nous voyons un supposé voire présumé coupable humilié et offensé par d’autres hommes. Peut-être est-ce un juste, un innocent, peut-être est-ce l’accusateur le méchant.
L’Accusateur : celui qui accuse sans cesse à droite à gauche, sa famille la société, l’autre, jeune ou vieux, blanc ou noir, pour détruire le respect pour les maîtres (par exemple Socrate, ou le Dieu-homme des chrétiens), le respect pour les parents, l’espoir mis dans les jeunes, et plus généralement pour détruire les freins mis par la morale à la violence et au sadisme, en présentant la violence et le sadisme comme rédemption et justice et en trouvant des imbéciles ou des méchants pour le croire ou avoir l’air de le croire.
Comment alors en sortir, comment vivre dans une société juste ? Rousseau dans l’Emile propose la connaissance et l’étude comme remède. Il dit que l’homme est naturellement bon, et veut naturellement faire le bien, mais commet des erreurs, ou est trompé par les sociétés mauvaises et dépravatrices. L’école doit être non une prison, malgré certaines apparences, mais un lieu où l’enfant, ou l’adulte qui étudie, est relativement isolé et protégé des bruits et des fureurs du monde.
Certains au contraire ont pensé faire sortir l’enfant de l’école, car dans celle-ci règne une ambiance de prison et de violence, trop d’oisiveté qui rend vicieux, et l’enfant sorti de l’école doit être amené au contact d’ouvriers vertueux (Méthode Freinet au XXe siècle).
C’est dire que si les premiers apprentissages sont bien faits, alors il n’y a plus besoin pour un adulte d’être rééduqué.
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