Précisons que le texte du Talmud ici commenté, Baba Batra 9a-10b, se situe plus particulièrement, avec Rabbi Akiba notamment, avant le développement du christianisme et de l’Islam, et donc les non-juifs ici, ces « goyim », y sont notamment les Romains de l’Antiquité dite « païenne ».
Il y a de bonnes et de mauvaises façons de donner aux pauvres. Le Talmud en 10b va jusqu’à une opposition qui peut sembler injuste : quand un Juif donne, son action est exaltée, quand un goy donne, cela lui est compté comme un péché. Mais en réalité il s’agit d’une opposition effectivement importante dans la façon de donner chez deux personnes qui apparemment seulement font le même geste. Celui chez qui le don aux pauvres est un péché, c’est, dit la page du Talmud, celui qui pense d’abord et seulement à lui-même, à son intérêt. Il donne pour avoir lui et les siens une place importante, dans le monde futur entre autres. On nous dira : mais chez un Juif cela paraît honorable, de se rendre digne du monde futur. Mais justement, dans un cas c’est « tâcher de se rendre digne de », et dans l’autre cas c’est « vouloir une situation digne de moi ». Dans le premier cas c’est l’effort vers le bien, dans l’autre cas c’est la revendication avec mauvais esprit.
Le Talmud précise ainsi ce qu’il condamne : En commentant le texte de Proverbes 14,14 : « La justice-charité (tzedaqa) exalte une nation, mais la gentillesse des peuples (goyim) est péché », « Raban Gamaliel dit : « Toute la charité et la gentillesse que font les goyim leur est comptée comme péché, parce qu’ils font cela seulement pour se montrer hautains, et quiconque se montre hautain est jeté dans le Géhinom (la Géhenne), comme il est dit : « L’homme fier et hautain, « moqueur » est son nom, il travaille dans la colère de la fierté » (Prov. 21,24) Et « colère » désigne le Géhinom (la Géhenne), comme il est écrit : C’est un jour de colère, ce jour » (Zéph. I,15) » On peut penser ici que la colère divine est sucitée par l’attitude fière et hautaine de celui qui fait l’aumône en humiliant le pauvre et en se rengorgeant, en se disant : « Comme je suis bon ! On me doit le Paradis ! »
Il y a d’autres attitudes à éviter, mais qui après tout relèvent toutes d’une attitude hautaine : ainsi en 9a le Talmud dit qu’il ne faut pas demander à vérifier quand un pauvre dit : « J’ai faim » : il faut donner sans vérifier. Et s’il est question de vêtir un pauvre il ne faut pas attendre de le voir nu.
Certains (dont un Tanna) disent qu’on n’a pas à donner d’aumône à celui qui demande à tout le monde. Mais justement il ne faut pas trop raisonner, et lui donner un petit don, car si même nous, nous ne donnons pas, alors le risque est que personne ne lui donne et qu’il meure de faim. Donc attention à la réaction de vanité quand on a peur de « se faire avoir », par un mendiant : « Nous ne l’écoutons pas quand il demande une grosse somme en don, mais nous l’écoutons quand il demande une petite somme », dit R. Papa (9a).
Plus grand encore que celui qui donne est celui qui fait que les autres donnent, selon R. Eleazar qui commente une phrase qui parle d’assurer la paix entre les hommes : « Et l’œuvre de justice-charité (tsedaqa) sera paix, et l’effort de la justice-charité sera le calme et la confiance pour toujours » (Isaïe 32,17). Il interprète « l’œuvre de charité comme l’oeuvre de celui qui amène les autres à être justes-charitables » (tsedaqa qui est liée au mot « tsadiq », le Juste, veut dire à la fois justice et charité, car il est juste d’être charitable envers les pauvres qui ont droit à notre don. La même idée de devoir et donc de droit se retrouve dans un mot arabe identique figurant parmi les cinq piliers de l’Islam). On pourrait voir là aussi que l’excès de fierté peut être un obstacle, chez ceux qui n’ont pas l’humilité de demander de l’argent, pour les pauvres.
De même il ne faut pas mépriser de donner un petit don : pas de qui être très fier, mais cependant tous les petits dons finissent par faire une large somme, comme chaque maille articulée aux autres finit par faire une cotte de maille très protectrice : l’image est dans Isaïe 59, 17 : « Il se vêt de tsedaqa comme d’une cotte de maille » (commenté en 9a).
R. Isaac dit (9b) que celui qui donne une petite pièce obtient six bénédictions (selon Isaïe 58, 7-9), ce qui n’est déjà pas mal, et que celui qui adresse au pauvre quelques paroles de réconfort obtient, lui, onze bénédictions (selon le même Isaïe, 58, 10-12).
La façon dont l’attitude généreuse et non hautaine peut être perçue favorablement par l’Eternel se montre en ceci que l’Eternel donnera l’argent nécessaire à celui qui désire intensément aider les pauvres (9b). Finalement, il y a bien des récompenses, on comprend que certains puissent convoiter de telles récompenses. Mais elles ne peuvent en aucun cas être un but, elles ne s’obtiennent que de ceux qui en quelque sorte ne les remarquent pas, ou ne font pas le lien, car ce n’est pas du tout ce qu’ils ont en tête lorsqu’ils donnent.
Ainsi, quand les goyim se moque de la croyance au Dieu des Juifs en disant : « Pourquoi votre supposé Dieu ne s’occupe-t-il pas lui-même des pauvres ? » l’idée est non pas que l’Eternel cherche à ce qu’il y ait des pauvres, mais que la charité permet à ceux qui donnent de se racheter et d’échapper au Géhinom (la Géhenne). A ceux qui ironisent et disent : « Dieu a fait cet homme pauvre et démuni, tu contraries la volonté divine en le nourrissant et en l’enrichissant », il faut répondre comme le fit Rabbi Akiba au goy romain Turnus Rufus, gouverneur de la Judée : « Si un roi terrestre était en colère contre son fils, et le mettait en prison sans eau ni pain, et que quelqu’un vienne nourrir son fils, est-ce que le roi, s’il l’apprend, fera autre chose qu’offrir un cadeau à cet homme ? » (10a). Il ne faut donc pas s’obséder sur l’idée que le Juif, ou l’homme pieux, est un serviteur de l’ordre établi, il est d’abord un réparateur des misères du monde, et il est dit « fils » de l’Eternel, dans la mesure où il répond aux désirs de l’Eternel (10a), désirs donc de réparation du sort des pauvres, entre autres, et donc on peut déduire des propos de R. Akiba dans ce passage que c’est parce que Turnus Rufus répond mal au désir de l’Eternel qu’il lui vient des paraboles dans lesquelles il se voit en serviteur désobéissant lorsqu’il donne aux pauvres. C’est en fait celui qui désobéit à l’Eternel qui de ce fait de désobéissance en est réduit à n’être plus qu’une âme servile. On pourrait dire : se vit comme une âme servile devant l’Eternel celui qui n’a pas assez d’amour à la fois pour l’Eternel et pour son prochain pour de lui-même savoir quoi faire, par pitié et par charité, et le faire.
Revenons alors à ce que nous avions commencé par lire, en 10b, el parlant du péché de ceux qui donnent de façon hautaine. Le Talmud va renverser la perspective sur les goyim, les non-Juifs, en décrivant leur rédemption. Celle-ci concerne finalement tout le monde, Juifs et non-Juifs, à partir du moment où le Temple a été détruit. R. Yohan b. Zakkai leur dit : « De même que l’offrande expiatoire assure le pardon pour Israël, de même faire la justice-charité assure le pardon pour les goyim » (10b). On voit là que de même que Yom Kippour, le jour du Grand Pardon, est pour les Juifs une épreuve de purification de leurs sentiments, où ils demandent pardon aussi sincèrement que possible, de plus en plus sincèrement au fur et à mesure de la journée, de même le don de charité est une épreuve pour ceux qui ne croient pas dans le Dieu d’Israël, car s’ils arrivent à passer du hautain au humble (la Bible dit sans cesse qu’au jour de Kippour il faut rendre pauvre , « ‘ani », notre âme, ce qu’on traduit un peu inexactement par se faire humble), du fier au miséricordieux, à se rendre comme disent les chrétiens « pauvres d’esprit », ils auront l’attitude expiatoire qui fera que l’Eternel leur pardonnera leurs fautes. Ainsi le message, qui au départ opposait Juifs et non-Juifs, est globalement un message identique pour tous, notamment après la destruction du Temple : l’acte de donner aux pauvres démunis est une pierre de touche pour la véritable pureté de l’intention. On peut mieux comprendre le sens diabolique de la plaisanterie » charité bien ordonnée commence par soi-même » : cela c’est ce qui « jette dans le Guéhinom » : c’est plutôt à la fin, et non au début, que tout acte de charité me donne une petite chance d’obtenir la bénédiction et le pardon divins, mais seulement si j’ai d’abord pensé à l’autre. S’ensuivront des bénédictions et divers bonheurs pour moi et les miens seulement si j’aurai eu, dès l’origine de l’acte de donner, la bonne attitude.
Terminons sur ce que nous disons plusieurs fois tout au long de la journée de Yom Kippour, le Grand Pardon :
« Et la techouva (retour à Dieu-repentir), et la tefila (prière-auto-jugement), et la tsedaqa (justice-charité) permettent d’aller au-delà du guézéra ra (désert mauvais-sentence fatale).
« outéchouva outéfila outsédaqa maavirin et ra hagezéra »
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