Nous allons travailler sur le très poétique verset 3,8 de la Genèse (Berechit en hébreu) dans sa première moitié:
« Vayichmeou et qol Adonai Elohim mithalekh bagan leroua’h haiom »
« Et ils écoutèrent [attentivement] la voix de l’Eternel Dieu qui envahissait dans le jardin en direction du vent du jour »
Rachi nous dit que le jour allait se coucher, car la faute selon le Traité du Talmud Sanhedrin 38b a eu lieu à la dixième heure. Ce qui leur fait peur, est-ce d’entendre soudain la voix de l’Eternel ou est-ce de craindre, en écoutant la voix de l’Eternel, qu’elle s’éteigne comme le jour? Au verset 10 Adam dit « chamati », « j’ai écouté ta voix et j’ai eu peur car je suis nu. » A-t-il peur de l’Eternel ? Son intelligence née de son péché le fait craindre, le fait se sentir vulnérable, lui fait-elle craindre plus l’absence de l’Eternel que sa présence? Que veut dire la nuit qui approche? Et le sommeil? Et la voix de l’Eternel qui va vers le couchant et va peut-être s’éteindre alors comme le soleil? L’homme ici est moins celui qui sait que celui qui commence juste à faire attention, et qui sait qu’il faut se poser des questions. Il n’est pas celui qui a honte devant l’Eternel mais celui qui a peur à l’idée d’être sans armure dans le monde immense.
Le Zohar montre qu’une de ces questions est celle de la mort : la nuit qui s’avance, est-ce la mort? La voix qui va vers le soir, de l’Eternel, est-elle la mort de l’Eternel comme absence radicale les laissant seuls, devenus conscients de leur faiblesse? Car « nu » veut dire aussi sans armes naturelles contre la nuit et sans armure contre un agresseur (le Zohar développe sur les armures d’Israël au cours de l’histoire).
Le Zohar dit: le verbe pour « allait » dans le verset n’est pas « maalakh » mais « mithalekh », et cela renvoie à ce que l’arbre du péché « porte la mort à la racine ». Cette forme verbale de hitpael est interprétée selon ses deux premières lettres: « mem »+ « tav » donne « met » qui désigne la mort, et ensuite il y a « halekh » qui veut dire « vient »: la mort vient. Le verset dit aussi par conséquent: « Ils écoutèrent la voix de l’Eternel Dieu: « la mort vient dans le jardin vers le vent du jour ». » Pourquoi parler de mort alors? Est-ce que la lumière rouge du couchant évoque le sang versé et la mort? N’oublions pas que selon la Bible on peut « voir » les voix de l’Eternel : « Tout le peuple vit les voix » (Exode 20,18). Pour Adam et Eve la façon dont évolue la voix de l’Eternel évoque le danger de mort : la finitude de celui qui n’est pas immensément vivant.
Sur la mort le Zohar en 53a (p. 273 de l’édition Verdier de Charles Mopsik) dit que « lorsque Adam faillit, le Saint béni soit-il lui reprit une armure faite des saintes lettres de lumière dont Il le protégeait. Alors ils virent et comprirent qu’ils en étaient dépouillés, ce qu’expriment les mots: « Ils surent qu’ils étaient nus » (Berechit 3,7). Ils étaient auparavant vêtus de ces couronnes précieuses et protectrices, qui sont la liberté absolue. Aussitôt qu’ils faillirent ils en furent dévêtus. Ils surent alors que la mort les appelait et ils comprirent qu’ils étaient dévêtus de la liberté absolue, ce qui les rendit mortels, eux et le monde entier. »
Mais si nous nous attachons davantage à la grammaire, il nous est possible de rêver sur le verset splendide où une voix, celle de l’Eternel, se promène au souffle du moment, au gré du vent. Comment traduire le hitpael de « mithalekh »? C’est au participe, d’où le « mem » initial. Donc ils écoutent la voix se promenant. C’est plus la marche de la voix qu’ils écoutent que ce qu’elle dit. Le hitpael a notamment la nuance de réflexivité et de réciprocité. « Les » voix vont l’une vers l’autre, de l’une à l’autre en se rassemblant, mais en fait c’est « La » voix, alors qu’au mont de la Révélation ce sera « les » voix. « La voix » ici est à la fois une et infinie. Le mot mihalekh peut vouloir dire « marcher » d’où « vivre ». Et il peut s’agir d’un vin qui coule à flot, aussi. La voix ici vit et coule à flots.
Mais surtout le sens principal nous est donné par la Bible: voici la traduction de Proverbes 24,34:
« Et elles vont envahir partout (mithalekh), ta pauvreté et ta misère, comme un homme en armure. »
Il s’agit du champ d’un paresseux envahi par les mauvaises herbes, et de là on généralise aux effets en général de la paresse. Il y a donc l’idée ici de quelque chose qui envahit, qui s’introduit partout.
Adam et Eve ont donc été effrayés d’écouter la voix de l’Eternel, parce qu’elle s’étendait dans l’immensité. Ce qui les a saisis d’effroi, c’est l’infini de l’expansion divine. Ils se sont sentis par contraste tout petits, ils ont su la finitude de l’homme. Donc c’est bien la présence de l’Eternel qui leur a fait peur, car comme le dit le Midrach Berechit Rabba (19,8), ils ont été diminués par leur péché, par leur petitesse morale (« La taille d’Adam fut alors réduite à cent coudées »). Et ils se sont sentis trop petits devant l’immensité divine qui allait vers toute la dimension du jour et envahissait la nuit.
Mais pourquoi se sont-ils sentis tout petits et ont ils perçu l’immensité divine? Il faut rajouter une dernière remarque : le verbe hébreu utilisé dans le verset n’est pas « entendre » comme dans la plupart des traductions du verset, mais « écouter », ce qui suppose une certaine volonté d’attention et de persévérance. Et justement le Midrach note une autre vocalisation que celle des Bibles que j’ai consultées: il dit que le verset porte « vayichmiou » et pas comme je le lis dans mes Bibles « vayichmeou » (Berechit Rabba 19,8). « Vayichmiou » est un hiphil, il a le sens de « écouter attentivement », comme le hiphil « hiezin » que l’on traduit par « il a écouté attentivement ». Le hiphil accentue l’intensité de l’écoute. Si le Midrach note la forme verbale, c’est pour dire que l’homme a faitécouter, lui: c’est une autre valeur du hiphil.
On peut se dire que pour la première fois, les yeux dessillés et la lucidité mise en éveil, l’homme a écouté attentivement la voix de l’Eternel, et a transmis aux autres une idée de l’immensité divine.
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