Certains voudraient nous faire croire à une « dictature de la transparence » parce que WikiLeaks fait à grande échelle ce que les journaux des démocraties ont toujours cherché à faire : publier des documents classés secrets par les Etats.
Mais dans le même numéro de libération daté du 2 décembre 2010, dit « libé des philosophes », où à la page 2 la pourtant psychanalyste E. Roudinesco nous dénonce cette prétendue « dictature » de la transparence, l’avant-dernière page du même numéro sur « la vérité politique si je mens », par le philosophe Grégoire Chamayou, montre à juste titre que dans l’histoire ou a souvent trouvé commode de dire au peuple qu’il devait toujours dire la vérité, être transparent sous peine de graves châtiments, tandis qu’on disait que les chefs, les professeurs, les maris, les maîtres d’esclaves pouvaient et devaient mentir. Le malade ne doit pas mentir au médecin mais le médecin, lui, qui sait, et qui notamment sait comment utiliser le mensonge comme une sorte de potion, a le droit de mentir au malade.
Il y a une petite erreur dans l’article de Chamayou, qui montre que même le plus lucide dénonciateur se cherche des garants irréprochables. Il parle de Saint Augustin et dit que pour lui il n’était jamais permis de mentir. Mais en fait ce dont il parle c’est d’un interdit de mentir quand on est du peuple, quand on est un persécuté et non un persécuteur d’Etat. Il cite un exemple que reprendra Kant à peu près dans les mêmes termes dans sa controverse avec Benjamin Constant : si un innocent est condamné à mort et que le représentant du gouvernement vient chez moi où le persécuté s’est caché et me demande s’il est là, dois-je mentir ? La réponse selon Saint Augustin est non, car le mensonge « donne la mort à l’âme, on ne peut donc le commettre pour sauver la vie temporelle à qui que ce soit ». Chamayou ne donne pas sa source précise, et il dit « Saint Augustin interdit le mensonge de façon absolue, même face à un pouvoir persécuteur. » Mais ce n’est pas vrai : Saint Augustin autorise et même recommande le mensonge des « sages » au peuple censé ne pas être encore mûr pour entendre la vérité, dans un texte qui est un des fondements d’ailleurs de l’antijudaïsme : De la vraie religion.
Voici un extrait de ce livre :
« CHAPITRE XXVIII. L’ENSEIGNEMENT PROPORTIONNÉ A LA CAPACITÉ DU PEUPLE.
51. Tous ceux qui, aux temps du peuple charnel, ont mérité de s’élever jusqu’à la lumière de l’homme intérieur, ont pour leur part aidé le genre humain, soit en lui enseignant ce que leur époque exigeait, soit en lui faisant pressentir par les prophéties ce qu’il n’était pas temps encore d’expliquer. Tels apparaissent les patriarches et les prophètes, aux yeux de ceux qui n’attaquent point en enfants (2), mais traitent avec un soin pieux les grands et utiles mystères des choses divines et humaines. C’est ce qu’aux temps mêmes du peuple nouveau je vois pratiqué encore avec la plus sage prudence par de grands esprits, par des hommes spirituels, enfants de l’Eglise catholique.
Ils prennent garde de rendre public ce qu’ils savent ne devoir pas encore enseigner au peuple. Appliqués à distribuer largement le lait de la doctrine à la multitude des faibles, ils se nourrissent eux-mêmes, avec quelques sages, d’aliments plus solides. Avec les parfaits, ils parlent le langage de la sagesse; avec l’homme charnel et animal , c’est-à-dire avec l’homme nouveau encore dans l’enfance, ils voilent quelques vérités, sans jamais enseigner l’erreur; car au lieu de rechercher des honneurs vains, d’inutiles éloges, ils se consacrent tout entiers au bonheur de ceux au milieu desquels ils ont mérité de faire société pour cette vie, et c’est une loi de la divine providence, que dans la recherche et l’acquisition de la grâce divine, nul n’est aidé par ses supérieurs, s’il ne donne à ses inférieurs le même amour et le même soutien. Ainsi, même après ce péché que notre nature contracta par le péché du premier homme, le genre humain est devenu la gloire et l’ornement de ce monde ; et telle est sur lui l’action sage de la divine providence, que le remède ineffable appliqué à notre corruption, a changé la laideur de nos vices en je ne sais quelle splendeur nouvelle.
1. I Cor. XV, 51.
2. Les Manichéens. »
Dans ce chapitre on voit que tout en se défendant de prôner le mensonge Saint Augustin prône bien de cacher la vérité, de « raconter des histoires » aux enfants, au peuple, sous prétexte qu’ils ne sont pas prêts pour entendre la vérité, pas assez « mûrs ». En somme on est toujours assez mûr pour qu’on nous mente, si jeune qu’on soit.
Notons au passage que ce livre présente des principes forts de l’antijudaïsme de l’église faciles à traduire en antisémitisme. Tout d’abord on insulte de peuple juif en l’appelant « peuple charnel », simplement parce que les Juifs veulent des temps messianiques sur terre et pas seulement dans le ciel. Et ensuite on prétend que la Bible des Juifs est en langage crypté et donc que Dieu a menti à son peuple en lui faisant croire à des histoires sans lui donner la clé avant l’apparition des Evangiles.
Donc, ce qui est un peu fort de café, c’est Dieu qui sert d’autorité morale : puisqu’il est censé avoir menti au peuple juif en lui dissimulant la vérité sous des histoires « cryptées », alors les « sages » de toutes les époques ont le droit et même le devoir de mentir quand ils ne parlent pas à d’autres « sages », à une élite.
De même aujourd’hui on nous raconte que les ambassadeurs ont le droit et même le devoir de ne dire la vérité qu’à d’autres « sages » comme eux mais que c’est très vilain de divulguer leur « vérité » au peuple. C’est même nous dit-on très dangereux !
Ajoutons quand même qu’on aurait tort de croire sortir du mensonge en lisant les cables des ambassades sur WikiLeaks : les valets disent à leurs maîtres ce que leurs maîtres désirent entendre, rien d’autre. Et les ambassadeurs ne dérogent pas à la règle. En réalité la politique et les discours des « chefs » ne sont guère la meilleure porte d’entrée dans le monde du vrai.
Un exemple d’un ambassadeur qui dit à son gouvernement ce que ce gouvernement veut entendre mais qui n’est peut-être pas le fin du fin du vrai :Un extrait d’un cable d’il y a quelques années concernant les intentions d’Israël à l’égard de l’Iran.
http://wikileaks.samizdat.net/cable/2005/03/05TELAVIV1593.html
PS. Au vu d’un commentaire de cet article j’essaie de suggérer une traduction du début du passage de Saint Augustin :
« Quiconque aux temps du peuple terrestre mérita de parvenir jusqu’à l’illumination de l’homme intérieur, aida le genre humain selon l’époque, lui amenant au grand jour ce que la période exigeait, et réservant à l’intime caché au coeur de la prophétie ce qu’il n’était pas opportun de mettre au grand jour. Tels apparaissent les patriarches prophètes à ceux qui ne les traitent pas en sots de façon puérile, mais qui s’occupent avec piété et zèle du secret si bon et si grand des choses divines et humaines. Et je vois aussi, dans les temps du peuple nouveau, de grands hommes de haute spiritualité de l’église catholique faire attention avec beaucoup de précaution à des « nourrissons ». Ils ne divulgent rien dont ils comprennent que ce n’est pas encore le moment de le mettre entre toutes les mains. Ils versent largement et avec empressement des aliments lactés au peuple avide, mais ils se régalent de nourritures plus fortes avec l’élite. En effet ils disent la sagesse quand ils sont entre parfaits, et quand il s’agit d’êtres charnels et animaux, comme les hommes certes nouveaux, mais jusque là très petits, ils dissimulent [obtegunt] de nombreuses choses, sans cependant mentir [obtegunt nonnulla, mentiuntur nulla]. Etc. »
Ajoutons que le verbe »obtego », qui veut dire cacher, veut dire « recouvrir » chez Cicéron, ce qui est bien dissimuler, et chez Tacite on le voit désigner un caractère dissimulé, quelqu’un qui ment donc sur ses véritables sentiments et intentions (Annales 4,1 : « animus sui obtegens »)
La fin du texte ainsi traduit fait allusion à deux passages de la première épître aux Corinthiens, 3, 1-3 et 2,6.
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