Comment comprendre à la fois que l’Eternel ait créé un monde matériel alors que lui-même était spirituel, et peut-on penser que la connaissance de ce monde créé soit possible à l’homme, être spirituel mais non divin, qui perçoit le monde notamment par ses sens, matériels ? Enfin est-ce que la connaissance du monde créé aide l’homme à connaître son créateur ?
A la première question nous nous servirons d’Al Farabi pour répondre. Dans son livre L’Epître sur l’intellect, al-Risâla fî-l-‘aql (EF Dyala Hamzah, L’Harmattan 2001), on voit que notre intellect se développe par notre travail toute notre existence. Quel intérêt y avait-il pour l’Eternel à mettre les formes dans la matière si elles sont ensuite à séparer de la matière comme d’une impureté, afin d’être connues ? L’idée serait qu’elles ne peuvent au départ exister sans matière. Et donc on comprend que pour les faire exister, ces formes, il a fallu d’abord les faire exister dans la matière. On aurait tort de croire que les formes ont été faites dans le but de rendre la matière plus intéressante, car ce serait faire de la matière le centre des préoccupations du Créateur. En fait il semble que pour al Farabi les formes ont été mises dans la matière pour exister et être étudiées par l’homme afin que celui-ci sépare peu à peu en lui les formes de la matière et devienne l’intellect acquis. L’intellect acquis est presque semblable à l’intellect agent du Créateur selon Al Farabi : « C’est alors que la substance de l’homme ou bien l’homme en ce dont il se substantifie, devient la chose la plus proche de l’intellect agent, et en cela consiste la félicité suprême et la vie dernière, en ce que l’homme acquiert la chose ultime par laquelle il se substantifie et que lui advient sa perfection dernière, c’est-à-dire qu’il mène jusqu’à sa fin ce par quoi il se substantifie. Et voilà le sens final de la vie. » (p.88)
Un lien entre la connaissance de Dieu et la perfection de l’être se voit par exemple dans la Bible, Exode 33,13 :
ועתה אם־נא מצאתי חן בעניך הודעני נא את־דרכך ואדך למען אמצא־חן בעיניך וראה כּי עמך הגוי הזה
« Et maintenant si vraiment j’ai trouvé grâce à Tes yeux fais-moi connaître Tes voies et je Te connaîtrai, afin que je trouve grâce à Tes yeux et que Tu voies que c’est bien Ton peuple (« am ») cette nation-ci. »
On voit dans ce texte que la connaissance de Dieu a pour but l’accession à un statut nouveau, non plus la « nation » (« goy »), mais le peuple (« am », comme dans « am segoula », « peuple trésor »). C’est-à-dire que par le travail de connaissance d’un Juif, et de chaque Juif, le passage se fait à l’intellect acquis. Il y a échange de regards entre Dieu et son peuple comme presque à égalité, dès lors.
Alors qu’Ibn Gabirol dans son livre Fons vitae pense qu’il faut nécessairement un intermédiaire entre le Dieu parfait et sa création imparfaite, on peut au contraire penser que la création est le miroir de son Créateur. Il n’y a pas d’imperfection à créer la matière, à se montrer capable étant esprit de créer l’opposé, la matière, et c’est parce qu’elle est à sa façon une forme de perfection et un miroir de son créateur que la connaître conduit aussi à se rapprocher de son Créateur. On pourrait croire comme Ibn Gabirol que c’est parce que l’intellect humain contient en lui les formes qu’il est ensuite capable de les reconnaître dans la matière visible. Mais on peut aussi penser que l’intellect humain n’a que peu de formes et peu d’idées en lui, sinon pas du tout comme le pensent les idéologues comme Condillac. Et peu à peu, en travaillant par la science (la « haskala ») sur la matière dans toute sa diversité, cet intellect se nourrit et se développe, ce qui est peut-être le but de la création, jusqu’à pouvoir mieux comprendre son Créateur et Créateur du monde et le regarder intelligemment face à face. Ce serait le sens de cette relation extraordinaire de Moïse avec l’Eternel, « panim al panim », face à face.
Finalement, s’il faut bien comme le fait Ibn Gabirol placer la volonté divine au centre de l’œuvre créatrice, car l’œuvre, l’acte créateur, suppose comme acte une volonté antécédente, cette volonté n’a pas à être confondue avec nos volontés imparfaites et gênées dans leurs actions. L’Eternel agit quand il le décide et s’abstient quand il le décide. Tandis que nous, nous agissons dès que les obstacles à notre action disparaissent, et donc tout se passe pour nous comme si c’était une cause extérieure qui décidait du commencement de notre action dans le temps. Tandis qu’une volonté qui est à l’initiative véritable non seulement de son action, mais aussi du moment de cette action, rien ne pouvant s’y opposer, est à l’origine à chaque fois du temps, de « temps nouveaux », d’une « nouvelle série causale » comme disent les philosophes à propos de l’hypothèse d’une cause libre.
« La volonté de l’Etre séparé, qui n’est aucunement déterminée par autre chose, n’est point sujette au changement, et, s’il veut maintenant une chose et demain autre chose, cela ne constitue pas de changement dans son essence, ni n’exige une autre cause [en dehors de lui]. » Maïmonide, Guide des égarés, 2e partie, chapitre XVIII, EF S. Munk, T. II p.142.
En bref, l’étude des plusieurs penseurs du Moyen-Age conduit à voir se dessiner, en relation avec notre citation de la Bible, une conception du monde comme orientée vers le développement de l’intellect humain, par la connaissance progressive des formes de la matière, formes qui n’auraient pu exister sans avoir été unies à la matière. Le but de ce développement est que l’homme par son travail se rende presque aussi intelligent que son Créateur afin de le contempler non seulement par ses traces dans le monde (texte dit des « treize attributs », Exode 33, 22-23), mais aussi face à face (Exode 33,11 puis 34,35).
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