Dans L’Idéologie allemande, Karl Marx et Friedrich Engels s’attaquent à trois philosophes post-hégéliens, Feuerbach, Bruno Bauer, et Max Stirner (qu’ils surnomment « Saint Max »). On connaît bien Feurbach mais beaucoup moins les deux autres. Marx se moque de Bauer qui pense que l’important est de lutter contre un humanisme qui exige de l’individu qu’il s’efface devant le « genre », le genre humain ici. Stirner comme Bauer s’insurgent contre une idée de l’homme trop générale et trop abstraite. Ils insistent sur l’idée que l’individu seul existe, est vivant. Cependant l’individu quand il agit agit bien dans un milieu, et l’environnement du vivant fait partie de sa vie, avec tous les problèmes concrets qui vont avec, dans leur matérialité notamment (Marx revendique un « humanisme concret » dans La sainte famille).
A la page 227 de L’idéologie allemande (E.F. H. Auger, G. Badia, J. Baudrillard, R. Cartelle, Editions sociales, 1969), on trouve un rejet de la défense de l’individu comme seul réel : « La représentation est un produit tout à fait spécifique de la société bourgeoise moderne, et on ne saurait les dissocier pas plus qu’on ne peut en dissocier l’individu isolé « moderne ». » Pourtant, l’individu est seul réel, pas la classe, pas l’Etat qui ne sont pas vivants, qui sont des institutions, des idées. Mais Max Stirner est-il le mieux placé pour défendre l’individu et son droit à la liberté et à l’originalité ?
Obsédé de l’antisémitisme (il pense qu’il n’aura jamais de lecteur juif…), Max Stirner commence par adopter le point de vue chrétien contre ce qu’il imagine des Juifs (et des noirs par ailleurs), leur préoccupation exclusive de la matière. Mais se tournant vers « l’esprit », il se moque de la religion, puis trouve qu’adhérer à la morale est au moins aussi idiot qu’adhérer à la religion. Pourquoi s’interdire l’inceste, selon lui ? Il dit, se comparant au Christ des chrétiens, « de même, aux yeux de l’individualiste, le pharisien moral vaut le pécheur immoral ». Et il prétend que « toute révolution, toute insurrection, est toujours quelque chose d’« immoral », auquel on ne peut se résoudre à moins de cesser d’être « bon » pour devenir « mauvais », ou ni bon ni mauvais (p. 53 de l’édition internet canadienne). Il dénonce l’incompréhension de l’égoïsme chez l’homme moral (ibid.) : « L’homme « moral » est nécessairement borné, en ce qu’il ne conçoit d’autre ennemi que l’« immoral » ; ce qui n’est pas bien est « mal » et, par conséquent, réprouvé, odieux, etc. Aussi est-il radicalement incapable de comprendre l’égoïste ». Il reviendra vers la fin du livre L’unique et sa propriété sur le crime et le criminel, nous le verrons plus loin. En réalité nous ne somme pas loin du Nazi Carl Schmitt, qui pense que la politique c’est se choisir un ennemi.
Non l’homme moral n’est pas obsédé d’un « ennemi », il le serait davantage de ses amis, auxquels il ne veut pas faire honte par ses mauvaises actions, et éventuellement de son Dieu, qu’il craint par amour et parce qu’il a eu l’occasion de connaître ses propres faiblesses. Mais un livre actuel ne prône-t-il pas « La fin de l’amour », dans la droite ligne de Max Stirner il y a un siècle et demi ? Max Stirner ne croit pas à la possibilité de concilier amour sexuel et vertu. Peut-être d’ailleurs est-il influencé en cela par la bêtise de son temps concernant les femmes et leur sexualité.
En remettant en cause la persistance de l’intérêt de certains athées, dont Feuerbach, il se demande la nature de l’amour chez certains qui ont laissé tomber l’amour du prochain par religion pour garder un amour vraiment orienté vers l’homme. Il demande (p.56) si l’amour moral « s’attache à l’homme, à tel ou tel homme en particulier, par amour de lui, cet homme, ou par amour de la Moralité, de l’Homme en général, et en définitive, puisque Homo homini Deus-, par amour de Dieu ? » L’amour est-il aveugle, et ne pouvons-nous aimer que des idées et non l’homme qui est devant nous ? Cela fait penser à Pascal, qui dans les Pensées, voulant désespérer l’athée, écrit dans « Qu’est-ce que le moi ? » que les humains n’aiment les autres que « pour des qualités empruntées », laissant entendre que seul Dieu m’aime moi. Stirner remet en cause le désintéressement, le renoncement, et recherche en lui des sentiments dont il serait vraiment la source. (Cela rappelle un peu la quête de l‘authenticité chez le nazi Heidegger et ses disciples heideggériens).
Dans la partie intitulée « la hiérarchie » il réduit la morale à la coutume, à l’habitude. Quand on lit Stirner, on a l’impression que si pour lui son intérêt égoïste n’est pas touché, il ne voit aucun inconvénient à un assassinat (et pourquoi pas à une extermination ?) (voir p. 69).
Stirner ne semble pas voir que s’émanciper intérieurement de la crainte du despote réel aide autant que l’idée de liberté à le combattre concrètement dans la rue et ailleurs. D’où l’importance des philosophes comme Descartes, les penseurs de Lumières, et déjà le Socrate de Platon.
Stirner ses demande si je dois laisser les idées me gouverner. Au début de la partie III (« les affranchis ») il dénonce le culte de l’Etat par « le libéralisme politique » qui fait que chacun doit oublier son égoïsme et que tous sont censés être égaux. Il critique la tendance à dire que le peuple est la source de tout droit, « le peuple » étant pour lui une abstraction (p.97). La bourgeoisie en créant le culte de l’Etat fait qu’on ne peut plus attaquer le Droit, comme on attaquait un droit, en soutenant qu’il est « injuste ». Tout ce qu’on peut désormais dire c’est qu’il est un non-sens, une illusion. Si on l’accusait d’être contraire au droit, on serait obligé de lui opposer un autre droit, et de les comparer. Mais si l’on rejette totalement le Droit, le Droit en soi, on nie du même coup la possibilité de le violer, et on fait table rase de tout concept de Justice (et par conséquent d’Injustice).
Stirner dit que ce que l’Etat de la bourgeoisie entend par liberté politique c’est l’asservissement. Il évoque le mérite et l’idée de « serviteur de l’Etat ». Il en vient même à une critique de l’autonomie, qui selon lui contribuerait à la fin de la suprématie personnelle de qui que ce soit. En effet pour Stirner « nous n’en sommes que plus étroitement asservis à la Loi. Nous sommes les forçats du droit » (p.105). Voilà la critique un peu courte de l’obéissance à la loi qu’on s’est soi-même prescrite selon la raison et la réflexion. Il ajoute que « la bourgeoisie veut un maître impersonnel » et c’est cela pour Stirner la loi et le respect des lois, bien loin que ce soit comme nous l’entendons l’émancipation de tout despote humain.
Stirner prétend que nous n’avons aucun devoir social (p.117). Il critique le « libéralisme humanitaire » (§3 de III) en ce qu’il voudrait que l’homme efface tout égoïsme, et envisage son travail comme un travail pour l’humanité. Comme si travailler pour l’humanité n’était pas en même temps travailler pour soi ! Il en vient à critiquer y compris le communisme comme humanisme, et conseille de briser tout lien aux autres : « Tant que vous restez enchaînés les uns aux autres, vous ne pouvez parler au singulier ; tant qu’un « lien » vous unit, vous restez un pluriel » (p.125). En même temps de façon tout à fait inconséquente il reproche à « cette » société d’abandonner le privé à lui-même (p.126). Il pense que l’idée d’homme est en fait séparée de l’individu concret, et que cet individu devient asservi à l’humanité et n’est plus qu’un employé, dans le cas de l’idéal humaniste. Il proteste contre l’accusation qui dit de quelqu’un : « égoïste ! », et il préfère revendiquer l’égoïsme que s’en défendre. Toute velléité d’indépendance, de singularité, de désir n’est effectivement pas à censurer et sur ce point on pourrait être d’accord avec Stirner. Mais voilà comment tourne le raisonnement quand il se demande (p.144) « Que deviendrai-je une fois libre ? » et qu’il répond en termes de « colère contre tout ce qui n’est pas vous ». Il dit que si on se fait une haute idée de l’homme, les individus en sont réduits à être des non-hommes (p.153). Comme si l’appel à la dignité et au perfectionnement de soi était nous interdire de revendiquer le titre d’humains. C’est le contraire : comme le dit Rousseau, l’homme est un être perfectible qui a besoin d’être éduqué, de s’élever. Stirner fait aussi comme si la référence à l’humain conduisait nécessairement à interdire et anéantir les caractéristiques individuelles, par exemple l’identité de Juif ou de Chrétien.
Finalement à partir de la page 159 il en vient à parler en termes de « puissance », et en vient au nom de la puissance à une complaisance pour le crime qui se laissait déjà pressentir au début de l’ouvrage. Il rejette le droit « qu’on m’accorde », vu comme un droit « établi » et « étranger », et rejette tout souci pour l’approbation d’autrui, comme si parfois écouter autrui était forcément un signe de servilité. Pour lui c’est à moi de dire mon droit, et la force prime le droit, si j’estime que j’ai le droit de tuer je suis dans mon droit selon lui, etc. Et le tout est d’être le plus fort. Si mon voisin pense autrement c’est son problème (p.162). Là, ça craint comme on dit dans mes banlieues ! A propos d’un criminel il écrit : « Le châtiment que nous lui infligeons n’est que notre droit à nous et non le sien. Notre droit réagit contre le sien, et si le droit est contre lui, c’est que nous avons le dessus » (p.165). Trop souvent l’extrême-gauche encourage ce genre de nihilisme et utilise la morale de l’autre seulement quand cela permet de l’affaiblir, de lui interdire certains actes, de le faire se sentir coupable.
Après s’être ainsi solidarisé avec tout criminel, il dit que « ma volonté d’individu est destructrice de l’Etat : aussi la flétrit-il du nom d’indiscipline ». Socrate disait déjà à Calliclès en utilisant ses propres « principes » que l’Etat comme groupement d’humains était plus fort que n’importe quel individu. On espère simplement que l’Etat ait pour fonction entre autres de lutter contre l’oppression, comme il est dit dans la Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen de 1789. Il termine cette partie en se revendiquant criminel. Pour faire quoi ? « Vous ne savez pas que le moi ne peut cesser d’être criminel, que, pour lui, vivre, c’est transgresser » (p.170). Comme si l’on ne pouvait vivre que par le crime. « L’illusion d’une « justice », d’une « légalité », etc., devrait se dissiper devant cette considération que toute relation est un rapport de force, une lutte de puissance à puissance » (p.179). On devine quelle conception de l’amour il peut avoir…Il dit à propos de la famille que le désintéressé est le faible. Il dit qu’« il faut agir d’une façon immorale pour agir de façon personnelle ». Il a une vision très spéciale de la morale, ramenée aux serments et engagements partisans, il parle de trahison chez toute personne qui sort de sa famille, en essayant ainsi de disculper ses propres trahisons. Contre l’amour il dit que « l’amour ne connaît que le « sacrifice » et exige le « dévouement » » ce qui est rédhibitoire pour lui, comme si l’amour de l’autre n’était qu’abnégation, négation de soi ou asservissement, et comme s’il ne fallait en matière sexuelle que le viol, en se disant comme il le suggère : « Ce dont j’ai besoin, il me le faut, et je l’aurai ! » (p.208). Il souhaiterait une propriété inconditionnelle et voit dans l’amour le grand obstacle à cela : « Toutes les tentatives faites pour soumettre la propriété à des lois rationnelles ont leur source dans l’amour et aboutissent à un orageux océan de réglementations et de contraintes » (ibid.). Il s’agit de considérer les autres comme des objets qui peuvent vous servir (p.214).
Après toutes ces considérations si alléchantes, Stirner termine en s’attaquant à la vérité. Il veut « s’émanciper » de la vérité, de la recherche de la vérité, de la « soumission » à la vérité, et même de la critique et de l’esprit critique, qui risquent d’aller avec de la pensée…, de sortir « d’un dogme, c’est-à-dire d’une pensée, d’une idée fixe, d’une hypothèse » (p.274). Il dit : « Quand tu cherchais la vérité, qu’appelait ton cœur ? un maître ! […] Toi seul tu es la vérité, ou plutôt tu es plus que la vérité, car sans toi elle n’est rien. […] Est vrai ce qui est mien, est faux ce dont je suis la propriété. » Il finit en faisant de son moi l’histoire totale du monde, dans un quasi-solipsisme.
Son éloge de l’individu semble mettre en cendre toute défense de l’individu humain concret, il faudra s’en remettre, peut-être comme Marx grâce à l’ironie, ou peut-être comme l’histoire en l’oubliant, ce qui s’est passé pendant un siècle.
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