Il y a une confusion qui tourne autour de la question de l’élection. On aurait tort de raisonner politiquement sur la supposée « élection » d’Israël. C’est dans le christianisme, par des paroles attribuées à Pierre (1,2,9), que sera énoncée l’expression « peuple élu » de telle sorte que légitimité religieuse et légitimité politique se voient confondues. Pierre, s’adressant aux chrétiens, dit : « Vous, au contraire, êtes une race élue » (Traduction Louis Segond pour γένος ἐκλεκτον) : expression destinée à « détrôner » les Juifs selon la doctrine de la substitution (l’histoire du « Verus Israel »), pour affirmer que les chrétiens, étant le peuple élu, pourront instaurer une royauté, ou une tyrannie, indiscutée sur le monde. En réalité en contexte juif il n’est pas question vraiment d’élection, ce qui serait une sorte d’anachronisme, d’une part, et une perversion du sens de l’élection, qui relève du peuple, humain, se donnant des délégués, des représentants. Tout au plus trouve-t-on dans les textes l’expression « am segoula », « peuple trésor », un trésor étant ce dans quoi on puise : si les Juifs sont censés, par leur éducation initiée par le don de la Torah et l’obligation de l’étude, favoriser la multiplication de justes (« tsadiqim ») capables de sauver le monde de la destruction à la fois par leurs prières et par leur exemple, voire leur influence. Parfois, très rarement, on trouve le terme « ba’hourim », « choisis » : ce choix est présenté comme une décision cette fois non strictement liée à un mérite, c’est un choix d’amour qui n’est pas une récompense mais une incitation, un devoir auquel répond plusieurs fois le « ineni », « me voici », par exemple chez Abraham, Moïse, et les prophètes.
Il faudrait préciser que dans le texte chrétien 1 Pierre précédemment cité, l’élection est plutôt un choix « pour » : le latin « electus » désigne certes celui qui est excellent, supérieur, comme cette citation de Cicéron (Quinct.5) « electissimi viri civitatis » que Gaffiot traduit dans son dictionnaire par « l’élite de l’Etat ». Mais le texte grec de 1 Pierre 2,9 est ainsi traduit par la Bible de Jérusalem (Ecole biblique de Jérusalem, Desclée de Brouwer 1975) : « Mais vous vous êtes une race élue, un sacerdoce royal, une nation sainte, un peuple acquis, POUR […] » C’est un texte religieux et là Dieu choisit quelqu’un POUR une mission, de répandre sa parole ou la foi en Lui. Il y a donc une parenté avec l’idée juive où le peuple juif est choisi pour une certaine mission, d’auto-éducation et d’action moralisante et sacralisante.
On devrait réserver plutôt l’élection au contexte non religieux mais politique, par délégation d’un pouvoir de décision pour un temps donné, au terme duquel la personne élue redevient un simple électeur. Le Littré définit ainsi le mot « élection » : sens 1 « choix qui est fait de quelqu’un en assemblée et par voix de suffrages. L’élection d’un député. Les élections municipales. » Il est remarquable que pour illustrer ce sens 1 le Littré donne cette citation de Bossuet (Var. XV, 120) « Aussi ne fut-ce pas l’élection qui établit Mathias, ce fut le ciel qui se déclara ». On voit là une opposition entre l’intervention religieuse divine et l’élection réservée par Bossuet à une assemblée humaine. Il est vrai qu’il y a d’autres sens dégagés par le Littré, des sens en droit et en médecine, qui relèvent du sens général de choix, notamment d’un lieu ou d’un temps, et quand même un sens 2 : « Terme mystique. Choix fait par Dieu lui-même. […] L’élection du peuple juif, le choix que Dieu fit de cette nation pour lui donner sa loi. » « POUR lui donner sa loi » : le Littré reprend au christianisme son usage, en français, du terme « élection », mais en ajoutant que c’est « pour » un travail sur le devoir et l’étude de « la loi » (les Juifs étudient plutôt « la Torah », un mot qui signifie l’étude. En hébreu le « morè » c’est le maître d’école). On voit que l’histoire, pour les francophones et les héritiers du latin particulièrement, a accordé un sens à la fois politique et religieux, là où le Littré distingue deux usages. Cette confusion a conduit chez les chrétiens à vouloir « sacrer » tel ou tel roi en place, d’ailleurs au cours du sacre par de multiples allusions au roi David. Mais chez les Juifs les rois, les prêtres et les prophètes ce n’était pas tout à fait la même chose (même si la Bible prête à Saül avant son sacre quelques épisodes prophétiques).
Si nous nous concentrons sur l’élection au sens 1, l’élection politique, par le peuple, par nos pairs, il y a là une délégation qui va avec une certaine confiance à mériter. Celui qui a été élu, notamment pour rédiger les lois et les décider, se doit d’avoir la disposition d’esprit la plus désintéressée et la plus sage en vue du bien commun. Et les électeurs aussi ont à avoir une certaine disposition d’esprit, ce qui est souligné par Rousseau dans le Contrat social. Pour élire quelqu’un comme pour voter une loi il faut à l’électeur un certain état d’esprit : le souci du bien commun, et un certain désintéressement, notamment pour chercher l’unité du peuple plutôt que la guerre civile. Pas question donc de décider à l’aveugle, au hasard (on est très loin de la fascination actuelle pour le tirage au sort).
On a à réfléchir du coup sur un problème qui est celui du consentement éclairé. On comprend que certains n’aient pas voté pour le référendum sur la Nouvelle Calédonie : le texte à voter était très long, très technique, et certains notaient sur le bulletin de vote (rendu ainsi nul) que c’était incompréhensible et qu’en conséquence ils ne voulaient pas voter. En un sens ceux qui réagissaient ainsi étaient plus « éclairés » que ceux qui votaient sans trop comprendre le langage juridique du texte, mais les seconds étaient plus confiants sur le sérieux de la rédaction de cette réforme constitutionnelle.
Et puis, quel choix la formulation du vote permet-elle ? Que se passe-t-il si aucune des propositions entre lesquelles choisir ne convient à l’électeur ? Doit-il s’abstenir de voter ? Ou voter blanc ? Mais comment serions-nous en démocratie sans élections périodiques, et sans possibilité que les élus puissent au bout d’un temps fixé redevenir de simples citoyens ? Pourtant nous savons que la légitimité des élus est menacée par le manque de confiance actuel de leurs propres électeurs. Pourquoi ? Ne serait-ce pas par excès de narcissisme, tant des électeurs que des élus ? Et puis que penser des acteurs non élus qui interviennent dans les décisions : fonctionnaires, instances internationales, associations diverses même ?
A la méfiance des électeurs répondent des propositions tous azimuts de surveillance des élus, jusqu’à compromettre la possibilité même de gouverner, ou de délibérer, sans parler des secrets d’Etat. Il serait bon de revenir à des formes plus classiques de gouvernement centrées sur les parlements, les gouvernements exécutifs, et les juges, conscients de leurs responsabilités et de leurs devoirs de rendre aussi largement que possible des comptes de leurs décisions et de leurs conséquences. Ainsi on saurait aussi mettre un nom et un visage sur qui décide en fin de compte sans fantasmer.
Notons au passage que le tirage au sort, qui avait des côtés religieux et mystiques dans la Grèce antique (« le dieu a choisi »), prive les électeurs-citoyens de leur consentement et de leur autorisation. De plus, même si cela fait vieux jeu, le choix implique la recherche, recherche du meilleur candidat, ce qui renvoie à la notion déconsidérée d’« élite », mais pourtant, rappelons-le, nous cherchons à servir le bien commun en tant que citoyens. Il est vrai qu’alors le citoyen-électeur est obligé de reconnaître qu’il a une part de responsabilité dans les décisions qui seront prises par l’élu : il a choisi. Or, bien des gens préfèrent râler que se reconnaître une part de responsabilité dans ce qui arrive.
Encore faut-il qu’ils votent…
Le tirage au sort, assorti ou non de quotas, repousse à l’échelle des « élus » (non élus en réalité) le problème du consentement éclairé dès qu’il s’agira pour eux à leur tour de …voter, de décider.
Certains font remarquer (Rosanvallon, Honneth) que voter au suffrage universel assure la cohésion sociale au niveau de la communauté politique de la République. Mais il faut se méfier avec ce genre de référence « affective » : le théoricien nazi Carl Schmitt prônait un « vote » par acclamations, on sait ce que cela veut dire.
Le fait de savoir qu’il y aura de nouvelles élections a un effet bénéfique sur les élus pendant leur mandat : on dit parfois qu’ils se comportent de façon démagogique mais ce n’est que partiellement vrai : ils cherchent surtout à expliquer au fur-et-à-mesure le bien fondé de leur décision, et font une politique dont ils pensent que rétroactivement l’électeur la jugera satisfaisante, s’il est lui-même soucieux du bien commun. Sinon c’est décourageant de tenter de s’expliquer.
Il faut quand même que la confiance prévale et garantisse une autorité que l’expression de la vérité ne suffit pas à « autoriser », car comme on vient de le dire il y a parfois des questions très techniques, en termes scientifiques et en termes juridiques essentiellement. Celui qui ne comprend pas tout de suite ce que dit le député, le maire, le Président, etc. devrait pouvoir faire d’abord le pari de la confiance et ensuite s’il a le temps et le loisir vérifier les informations qu’on lui fournit.
On lira avec intérêt l’article de Hervé Pourtois « Les élections sont-elles essentielles à la démocratie ? » (Revue Philosophiques, volume 43 n°2, automne 2016, p. 411-439)
Laisser un commentaire