Dans un texte poignant, Karl Marx fait parler un chômeur qui pleure de devoir rester à la maison. Hannah Arendt se moque, elle, de ces imbéciles (à ses yeux bien sûr) qui ne savent se valoriser que par le travail et vivent mal le chômage par défaut de sens « aristocratique » de l’oisiveté. Quant à Margaret Thatcher, elle citait au plus fort des conflits sociaux la parole de Paul de Tarse : « Si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus ». Il semble que nous devions souffrir de toute façon, que nous travaillions ou non, car de fait nous aimons bien, quand nous sommes jeunes, nous sentir utiles à la société et reconnus comme tels, et, quand nous sommes vieux, nous souvenir d’avoir été utiles par notre travail à la société et d’être encore reconnus pour cela. Il y a un plaisir et une fierté à réussir à fabriquer soi-même un objet, et une colère bien vivante parfois à l’avoir raté, une colère plus joyeuse en réalité que la peur d’être viré au sein d’une entreprise.

Aujourd’hui nous avons d’un côté la mémoire d’un discours fasciste sur le travail au XXe siècle, et la lecture et l’audition actuelles de dénigrements du travail comme « prédateur de ressources » et « destructeur du climat » : on peut lire par exemple la tribune dans le journal Le Monde datée du 29 avril 2021 « Le revenu universel ne nous fera pas moins travailler, au contraire », de Jean Latreille, qui nous invite pour tout changer à cuire notre pain nous-mêmes afin de donner raison à Paul de Tarse…

Pour ce qui est de limiter le travail supposé prédateur et puisqu’on parle de faire cuire son pain tout seul, Locke écrit quelque part : « Ce n’est pas seulement la peine d’un laboureur, la fatigue d’un moissonneur ou de celui qui bat le blé et la sueur d’un boulanger qui doivent être regardées comme ce qui produit le pain. Il faut dompter le travail de ceux qui creusent la terre et cherchent dans se entrailles les pierres et le fer, de ceux qui abattent les arbres pour en tirer le bois nécessaire aux charpentiers, des faiseurs de charrue, de ceux qui construisent des moulins et des fours, de plusieurs autres dont l’industrie et les peines sont nécessaires par rapport au pain » (Du gouvernement civil, de sa véritable origine, de son étendue et de sa fin, Chapitre V « De la propriété des choses », § 43). Derrière celui qui fait son pain, alors, combien faut-il compter de « prédateurs » au travail ?

Nous pourrions simplement écarter d’un revers de main tous ceux qui prônent le refus du travail ou sa limitation, mais il nous faut bien réfléchir et regarder comment le travail est utilisé dans la propagande, et contraint dans les faits, chez les fascistes.

Dans le journal nazi Völkischer Beobachter, le 23 janvier 1927, dans l’article « Der Neue Nationalismus », Ernst Jünger, qui participe activement à la propagande nazie par ses articles, dit qu’il va arracher le travailleur à l’Arbeitschaft de la société faite par les « bourgeois, y compris marxistes », pour l’enrégimenter dans l’Arbeitertum, défini comme « la communauté de sang de tous ceux qui travaillent à l’intérieur de la nation pour la nation […]. La tâche la plus urgente du néo-nationalisme, c’est de se développer sous la forme d’un mouvement de travailleurs. » Il parle de « quatrième Etat. L’Etat des travailleurs ! […] De la même façon que l’Etat de classes a remplacé l’Etat dynastique, l’Etat nationaliste remplacera l’Etat de classes. L’Arbeitertum en ce sens nouveau, c’est la communauté de sang de tous ceux qui travaillent à l’intérieur de la nation et pour la nation. Seule cette communauté est en mesure de triompher des monstruosités du capitalisme. » (Ibid., 23-24 janvier 1927).

En 1932 Ernst Jünger publie Der Arbeiter, en français Le Travailleur. Il laisse un peu tomber le livre qui s’est trouvé une référence dans le « Reich » nazi jusqu’en 45. Mais il se laisse convaincre par Heidegger, dont les plans sont maintenant connus, de le republier en 1963, l’édition française étant de Julien Hervier. La présentation de celui-ci en 1963 figure dans l’édition de 1989 chez Christian Bourgois. Il est fort intéressant de voir comment ce monsieur, qui a peut-être changé depuis, cherche à minimiser l’engagement de Jünger dans la mouvance nazie. Par exemple à propos du livre La mobilisation totale, J. Hervier commente ainsi de façon venimeuse, et qu’il croit sans doute futée, qu’il « inaugure la vogue de cet adjectif « total » appelé à une si brillante carrière et que Charles de Gaulle, de son côté, ne se prive pas non plus d’utiliser » …  Il n’est pas question pourtant de totalitarisme chez de Gaulle mais bien de lutte courageuse contre le totalitarisme nazi dont on nous dit ici qu’il est alimenté par le livre de 1930 de Jünger. Ce dernier s’élève selon Hervier contre « la dictature de la pensée économique en soi » qui née au XVIIIe siècle dans une « atmosphère rationaliste et moralisante, relève de la pensée bourgeoise incapable de comprendre la Figure du Travailleur qui représente pour elle l’altérité absolue » (p. 13). (Figure c’est « Gestalt » dans le texte de Jünger).

La suite aussi de la page 13 est intéressante : « Les revendications de salaire sont secondaires chez les ouvriers qui n’ont jamais remis en question le travail qui constitue leur être le plus intime et correspond à la forme de Domination qui leur est propre, bien au-delà d’une simple prise de pouvoir politique. » On se demande ce qui distingue dans les projets ici la prise de pouvoir intéressante et la « Domination » avec une majuscule d’un « simple » coup d’Etat. Quant à l’ « être le plus intime » de l’ouvrier on sait qu’il s’agit, chez Heidegger, chez Schmitt et chez Jünger dans ces années 20 et 30 du XXe siècle, de développer une pensée magique sur « l’être » pour mettre au cœur de la pensée des ouvriers Hitler lui-même.

Heidegger parle de Jünger comme mieux que Nietzsche en matière de « volonté de puissance », dans Questions 1 (Gallimard p. 205 sqq.). Pour lui, Jünger sait « décrire l’étant », sans doute parce qu’il  fait du travailleur une proie facile pour « l’être de l’étant » … Il y a aussi l’idée d’absence d’alternative en matière de gestion du pourvoir, ce qui rappelle la propagande des fascistes d’aujourd’hui en ce qui concerne le prochain coup d’Etat qu’ils envisagent. Ainsi, p. 15 on trouve ceci : « L’adhésion qu’il peut apporter à l’Etat du travail, succédant à la démocratie du travail, c’est l’adhésion de l’homme qui reconnaît la nécessité de se plier à l’état des choses au lieu de se réfugier dans le rêve d’une alternative impossible. » Voilà, « une alternative impossible », du genre « on ne pouvait pas faire autrement », Dit en 1963, ça fait mal…

Juste après cela, p. 16, Hervier dit sans rire : « Il serait ainsi particulièrement ridicule de prêter au Travailleur une quelconque influence sur la formation de l’idéologie nazie ; non seulement il paraît beaucoup trop tard, en 1932. » Ah bon ? Et puis notre présentateur a des références ! il évoque Lucius Evola, le fasciste bien connu, dans ces termes : « On ne peut entrer dans le détail des distinctions pertinentes opérées par Julius Evola entre l’Etat total et l’Etat totalitaire, ou les polémiques des nazis contre l’ami de Jünger, Carl Schmitt, et sa notion d’Etat total contre laquelle ils défendent le parti total ». Avec de tels amis, certes se disputant parfois entre fascistes, Jünger est bien défendu par Hervier ! Celui-ci évoque aussi Jean-Michel Palmier, qui prétend aimer Benjamin alors qu’il en présente une vision humiliante à peu près à chaque page dans son livre Walter Benjamin. Walter Benjamin s’est affronté au fascisme propagandiste sur le terrain de la culture, en luttant contre des gens comme Thierry Maulnier en France, ou Carl Schmitt. Hervier dit comme un argument sans réplique que Jean-Michel Palmier aurait parlé contre Lukács comme gênant la lecture de Jünger par « ses condamnations sans appel » (p. 17).

Ensuite Hervier a une page (p. 19) intéressante qui se veut anti-colonialiste, pour aboutir à présenter l’Allemagne contemporaine de la rédaction du livre Le Travailleur, comme une « colonie » du capitalisme occidental en se servant d’un ami de Jünger nommé Hielscher. Ah, la mentalité décoloniale du temps de Hitler…

 Heidegger dit que Jünger a « entrepris la description du nihilisme européen dans la phase qui a suivi la première guerre mondiale » (Questions 1, p. 204). Selon Hervier, Jünger « éprouve d’abord une jubilation iconoclaste à prophétiser la disparition du bourgeois. Dans son absence de rapport à l’élémentaire et au monde des Figures, le bourgeois avait institué une apparence de Domination où régnait l’hypocrisie et le faux-semblant » (p. 20). On sait pourtant en 1963 et sans jubilation en principe comment des millions de supposés « bourgeois » sont morts du fait du nazisme dont Heidegger et consorts ont fait la propagande. On ne sait pas bien pourquoi Hervier met une majuscule à « Domination » alors que la langue allemande ne fait pas de distinction entre les noms en matière de majuscule initiale. Dans la suite la fameuse « disparition du bourgeois » va permettre de jeter les bases « d’une nouvelle vie authentique pour laquelle, divine surprise de l’imaginaire jüngerien, l’Allemand est particulièrement doué » (p. 20). On est dans « l’authentique », version Heidegger, qui va avec un don de naissance de l’Allemand, ce qui rappelle le projet nazi exposé par Jünger dans l’organe des nazis en 1927 et que nous avons cité plus haut, sur la « communauté de sang ». La « Domination » se rêve planétaire p. 20 derrière Jünger. Il paraît que Jünger parlait de Der Arbeiter comme de son « Ancien Testament », avec La Mobilisation totale et une partie de Sur la douleur (p. 21) Dans son journal, à la date du 30 avril 1944, il dit de ce livre « je lui ai donné beaucoup de mon propre sang ». Toujours l’obsession du sang. Et il continue : « il est pour moi le mémorial d’un débat avec le monde mécanique ». On voit apparaître le discours connu face à la technique qu’on retrouve chez Heidegger. Il continue : « Je l’ai parcouru comme on traverse de grandes batailles, et c’est en cela que le livre demeure exemplaire, car on ne peut échapper à ce monde. Ici ne s’ouvre qu’un seul chemin, celui de la salamandre, qui mène à travers les flammes ». La salamandre ici évoque son idée de la guerre à traverser pour devenir une nouvelle « race » d’homme, car la salamandre est réputée survivre au passage dans le feu. Coïncidence ? Une série belge porte ce titre de « Salamandre », pour désigner une sorte de secte nazie qui continue à squatter le pouvoir belge pour arriver à y tenir tous les postes clefs.

Hervier se demande quels sont les ouvrages qui pourraient constituer le « Nouveau Testament » du propagandiste nazi Jünger et il parle du Traité du rebelle (les forêts contre les automatismes…) de 1951, et deux autres livres Eumesvill (1977) et Passage de la ligne (1953). Donc des livres parus après la chute de Hitler.

A la fin de sa présentation Hervier attend le retour, non pas du Jésus des chrétiens, mais du nazisme, retour dont les Cahiers noirs de Heidegger qui ont paru récemment montrent qu’une certaine clique y a travaillé avec pas mal de succès, depuis en particulier une trentaine d’années (la réédition qu’on peut trouver du Travailleur est de 1989) : il termine en parlant du technicien comme un « représentant de cette race des Titans qui s’est autrefois révoltée contre les dieux », et il dit : « Aujourd’hui, les Titans paraissent triompher mais leur Domination reste fragile : n’apercevons-nous pas ça et là les signes énigmatiques qui sembleraient préfigurer une nouvelle épiphanie des dieux ? » Le film d’horreur continuerait ? Espérons que non.

Hitler dans sa propagande de conquête du pouvoir dit que le travail est forcément antisémite, une phrase absurde mais qui renvoie au complotisme accusant les Juifs d’exploiter le travail des autres sans travailler eux-mêmes. Dans LTI, la langue du IIIe Reich, que Victor Klemperer écrivit en utilisant ses notes et son journal écrits sous le nazisme, qui parut en 1947 et qui fut publié en français en 1996 (E.F. Elisabeth Guillot, chez Albin Michel), on voit que l’antisémitisme nourrit sa propagande de tout un discours sur le travail, le commerce et l’inaction. Contre les Juifs on trouve ce genre de slogan dès les premières années du pouvoir nazi : « Consacre-toi à un métier manuel ! », on lisait cela « dans les premières années nazies, sur une banderole en LTI » (p. 257), tandis que Hitler et ses adeptes nazis reprochaient aux Juifs l’intelligence et le commerce. Hitler avait colonisé des partis dits de travailleurs. On connaît le STO en France, mais moins sa propagande. Le ministre de Pétain René Belin insiste sur le droit et le devoir de travailler, le Reich nazi a un service spécialisé dans la propagande concernant le STO, qui passe du volontariat à la contrainte avec Hubert Lagardelle et en mars 42 en Allemagne Fritz Sanckel (voir Dominique Rossignol, Histoire de la propagande en France de 1940 à 1944, p. 185-193 (1991)). Sous l’étiquette « La Relève » on fait du chantage et on dit qu’on libérera un prisonnier de guerre français contre un certain nombre de Français envoyés en Allemagne pour y travailler (ce fut en gros un contre sept). Les affiches se multiplient : « Le travail, c’est la liberté », « Jeunes, exercez un bon métier », « Ouvrier, tu seras l’Ambassadeur de la qualité française », « Loin des tiens, mais pour eux », « Mes économies vont à ma famille ». En avril 44 : « Un but : la paix, un moyen, le travail », « chaque heure de travail en Allemagne, c’est une pierre apportée au rempart qui protège la France » (cette affiche montre quelqu’un qui pose le bloc qui arrête les flammes de « l’enfer bolchévique »), etc.

Alors, le travail est-il une valeur universelle ou un instrument de l’oppression qui de l’esclavage conduit dans l’histoire jusqu’au nazisme ? Comment réconcilier l’homme avec son travail, et le travailleur avec le commerçant qui diffuse les produits de son travail et le col bleu ou le col blanc qui l’organise ? Ou alors, faut-il contribuer de nos jours à la fin du travail pour consolider la paix et la liberté et sauver la planète ?

Nous devons faire attention, quand nous cherchons comment vivre dans la société de demain, que les mots sont parfois piégés depuis plus d’un demi-siècle par des comploteurs fascistes. On le voit pour le mot de « travail » ou celui de « travailleur ». Il y a aussi ce qui peut se cacher derrière le mot de « participation » qui avait été utilisé dans un esprit de générosité vers la fin du pouvoir gaulliste pour renforcer la responsabilité et la fierté des travailleurs au sein des entreprises. On découvre que certains, antérieurement, avaient espéré faire du mot « participation » une bombe à retardement. Aujourd’hui il est de bon ton chez certains intellectuels européens de dire à propos du livre de Carl Schmitt Le concept du politique, réédité sous le titre « La notion du politique » en 1992 dans la collection « Champs classiques », oui, « classiques », chez Flammarion, que c’est un livre incontournable, nécessaire, que sais-je encore. Voici un passage de l’édition de 1933 cité et traduit par Emmanuel Faye dans son livre Heidegger, l’introduction du nazisme dans la philosophie, p. 263 (Albin Michel, 2005) : « Dans la décision politique, la seule possibilité de la juste reconnaissance et compréhension, et donc aussi la légitimité à donner son avis et à juger, ne peut reposer que sur un avoir-part et sur un prendre-part existentiels, que sur l’authentique participatio. C’est pourquoi seuls les participants eux-mêmes, entre eux, peuvent distinguer le cas extrême du conflit ; et plus spécifiquement, chacun d’eux ne peut décider que lui-même de la question de savoir si, dans le cas de conflit qui se présente concrètement, l’être-autre de l’étranger signifie la négation de son propre type d’existence (eigene Art Existenz) et doit pour cette raison être éloigné ou combattu, afin de sauver son propre type de vie conforme à son être propre. » (Carl Schmitt, Das Begriff des Politischen, Hambourg, Hanseatische Verlagenstalt, 1933). Ici le mot « participation » sert à exclure voire à éliminer celui qui sera déclaré étranger par celui qui a autorité à se dire « participant », au nom d’un mode de vie qui lui paraît commode, conforme à son petit moi bien raciste.

Qui aura part au paradis du travail alors ? On sait combien il est difficile parfois de trouver du travail dans des sociétés où à la fois il faut des papiers et où il y a tant de gens qui n’ont pas de papiers parce qu’il faut déjà avoir un travail pour avoir des papiers pour lesquels il faut montrer qu’on a un travail. Il y a parfois un joker, pouvoir convaincre une « autorité » qu’on a été torturé dans le pays d’où l’on vient, mais c’est risqué, car si l’on peut dire de celui qui n’a pas de papiers de quel pays il vient en étant entré de façon irrégulière ou en n’ayant plus de papiers « en règles », on saura dans quel pays l’envoyer, précisément celui où il dit avoir été torturé et où il sait être menacé de mort.

Alors, notre univers social concernant le travail nous conduit-il à une aporie pour ce qui est de valoriser quand même le travail ? Restons-en un peu à l’aporie, et méditons un peu sur l’histoire et la perversion qui a privé tant d’humains de la fierté qui serait légitimement associée au travail et à l’effort qui conduit celui qui crée et/ou qui fabrique à l’accomplissement.

Une réponse

  1. Avatar de Louise Salmone

    Très intéressant article !!!! merci beaucoup

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