Il y a une étonnante cohérence à travers le temps de l’effort propagandiste en faveur de la dictature inconstitutionnelle, chez Carl Schmitt et chez son disciple Alexandre Kojève.

Dès 1914 Schmitt dévalorise à la fois la citoyenneté individuelle et la possibilité pour le droit d’avoir une efficacité concrète par son autorité. Puis en 1922 (2e éd. 1934) il met en selle le dictateur décisionnaire en tirant à boulets rouges sur la démocratie parlementaire et en gardant le plus grand flou sur qui a la compétence pour décider. Enfin Kojève comme Schmitt font l’impasse sur le maître comme magister, quand ils n’ironisent pas à son propos, pour éviter le dialogue de reconnaissance mutuelle qui constitue l’autorité. Il est étonnant que Kojève serve encore de mentor sur l’autorité par un texte de 1942 dédié à Pétain, et que Schmitt serve encore de mentor à une « gauche » particulière, illibérale, chantre de la guerre civile mondiale. Par exemple, se servant de S. Žizek pour dire que la violence est indéracinable de la communication intersubjective et qu’il y a une « impossibilité conceptuelle de la réconciliation », Chantal Mouffe, inspiratrice de la gauche radicale de M. Mélenchon, parle d’une « révélation » par Lacan selon laquelle « le discours en soi, dans  sa structure fondamentale, est autoritaire » et de même que Schmitt parle du décisionnaire incorrect qui se saisit du pouvoir, elle évoque  « le signifiant de l’autorité symbolique qui ne se fonde que sur lui-même (dans l’acte même de son énonciation) »  pour poser la dictature sur tout autre chose qu’une autorité légitime[1]. Par ailleurs elle écrit que la possibilité d’une politique radicale, qu’elle souhaite, « ne peut être réalisé[e] sans tracer des frontières politiques et définir un adversaire, voire un ennemi », dont on vient de voir qu’il ne s’agissait à aucun moment de se « réconcilier » avec lui[2].

Nous étudierons d’abord l’attaque en deux temps de l’autorité de l’individu-citoyen dès 1914 chez Carl Schmitt, puis nous verrons que si nous posons la question « qui décide ? » nous verrons qu’en un sens Carl Schmitt tout comme Kojève ont une forme d’indifférence insolente vis-à-vis de l’autorité et de la compétence à décider. Enfin nous étudierons le livre de Kojève de 1942 La notion de l’Autorité pour y voir une quasi-absence de l’autorité comme respect mutuel, dont le modèle serait la relation d’enseignement.

L’attaque en deux temps de l’individu-citoyen source de l’autorité de l’Etat démocratique

Nous étudierons d’un peu plus près de Carl Schmitt La valeur de l’Etat et la signification de l’individu[3]. Comment écarter le psychologique ou le sociologique dans l’étude de la soumission à l’autorité ? Il suffit de se référer à un « être de raison » ce qui veut dire ceci : « Exécuter une norme valide et objective, du point de vue de l’individu, présuppose de nier sa propre réalité empirique subjective »[4]. Voilà qui risque évidemment d’aller avec une insensibilité à la souffrance humaine. D’ailleurs il écrit[5]: « De quelle manière l’individu empirique pourrait être secouru n’est plus une question relevant de la philosophie du droit ». L’individu qu’il appelle « empirique » c’est l’individu humain vivant, on sent le mépris qui accompagne le qualificatif « empirique », mais il faut sentir aussi le mépris accolé par les préfascistes, les fascistes et les communistes du début du XXe siècle au mot « individu ». Jusqu’à la dislocation actuelle au nom de la science dite « cognitive » du Je qui pense, sans l’ironie de Nietzsche qui disait qu’il n’y avait plus que les servantes pour croire à la grammaire et dire « Je » sujet du verbe « pense ».

Le livre La valeur de l’Etat et la signification de l’individu commence en exergue par cette citation de Theodor Daubler « Les normes d’abord, les hommes ensuite ». La disparition de l’individu est programmée dès la page 62 : on vient de dire que le droit n’est pas justifié par les faits, ce qui pourrait être une conception bizarre d’un devoir être dispensé du jugement sur ce qui se passe lors d’une action selon ce devoir. Et alors « l’individu, comme être empirique, disparaît pour être saisi par le droit et l’Etat ». En réalité Schmitt s’attaque à l’autorité de l’individu qui est citoyen d’une démocratie parlementaire. Le droit dit ce qui doit être, parfois contre ce qui est. L’individu autorise pour cela la rédaction de lois qui iraient contre son intérêt immédiat, car il est l’auteur de la loi en coopération avec les autres citoyens. Mais nous parlons ici de citoyens autonomes, alors que Schmitt défend l’hétéronomie : « Pour une conception juridique, la stricte hétéronomie de toutes les normes juridiques est la seule qui importe ici, non dans le but de nier l’individu, mais pour le transformer en « quelque chose » qui peut être évalué du point de vue du droit. »[6] Quelle chose ? Un être nié dans tout ce qu’il peut avoir de singulier car il dit aussitôt : « L’égalité dans le droit signifie justement que l’on n’établit pas de différence entre les personnes considérées » : derrière cette référence à l’égalité se glisse le refus de toute différence réelle, de tout droit à l’originalité de l’individu réel. D’ailleurs il prétend qu’on va admirer l’originalité de gens « considérés comme des individualités, parce qu’ils n’éprouvent plus aucune gêne face à leur grossièreté et leurs mauvaises manières »[7], ce qui réduit au mal toute manifestation d’individualité, ou disons de singularité.

Pourtant quand il s’agira du dictateur décisionnaire, plus tard, il trouvera très bien que l’acte inaugural de ce dictateur soit « incorrect », pour devenir ensuite la nouvelle norme.

Suit une réflexion amère de ce jeune homme de 1914 contre « l’homme moderne » et sa contestation de l’autorité. « L’homme moderne, dans son type empirique, considère son époque comme « libre », « sceptique », ennemie de l’autorité et, par-dessus tout, individualiste. » Il aurait la prétention d’avoir « vaincu les traditions et autorités ancestrales » [8]. Plus tard il trouvera les normes ancestrales bien ennuyeuses, on le verra en 2e partie. Il relève que l’individualisme qu’il attaque est centré sur la défense de la liberté, à une « époque de la machine, de l’organisation »[9]. Cet individualisme dénoncé par Schmitt « culmine dans la vie intellectuelle », c’est une époque « de l’argent, de la technique, de l’art de la mise en scène »[10]. Il est intéressant qu’il termine sur la mise en scène, qui annonce la mise en cause de la représentation dans ses différents usages, que l’on trouve chez lui mais aussi chez Heidegger par exemple. On notera surtout la référence à l’intellectuel, à propos duquel Kojève ne tarit pas de réflexions ironiques. Il ramène la production individualiste de règles au « bon goût »[11], qui serait caractérisé par un « déficit spirituel ». On voit là une critique qui annonce l’ouvrage futur portant le titre « édifiant » de « Théologie politique ». Dans cet ouvrage de 1922 (2e édition identique à une courte préface près en 1934) Schmitt reprendra ce thème de la mise en scène dans un sens complotiste.

Il s’oppose à tout débat politique entre partis[12], et en 1934 il prétendra que les partis ont dégradé un hypothétique passé de la République de Weimar alors qu’on voit déjà en 1914 son refus de la vie démocratique parlementaire animée par les partis politiques. Il utilise la référence à la vie pour interdire la contestation de l’homme politique qu’il veut avoir à admirer : il « ne peut être contredit par une théorie »[13]. « Si une volonté est effectivement parvenue à une position d’autorité, alors le droit et le pouvoir sont identifiés à l’un et à l’autre, dans l’omission tacite de la seule question importante ayant trait aux « justes raisons » »[14]. Ici Schmitt réunit en un seul individu le pouvoir et l’autorité. Cette exception liée à la référence à la vie nous fait penser à cette réflexion de Giorgio Agamben dans Homo sacer 3 « La politisation de la vie » : « Ce n’est pas seulement quand la vie devient la valeur politique suprême, comme le suggère Schmitt, que se pose également le problème de sa valeur négative. Tout se passe comme si, dans cette décision, se jouait la consistance ultime du pouvoir souverain. Dans la biopolitique moderne, le souverain est celui qui décide de la valeur ou bien de l’absence de valeur de la vie en tant que telle. La vie qui avait été investie, avec les déclarations des droits de l’homme, du principe de souveraineté devient désormais elle-même le lieu d’une décision souveraine. Le Führer représente précisément la vie même en tant qu’elle décide de sa propre consistance biopolitique. C’est pourquoi sa parole, selon une théorie chère aux juristes nazis […] fait immédiatement loi. »[15]

Schmitt joue de la ruse pour introduire des allures de scientificité à des propos racistes, afin d’écarter le danger de garantir à d’autres la possibilité d’une telle autorité confondue avec le pouvoir. Il prétend qu’il y a des races supérieures qui sont capables d’avoir un pouvoir fort, et que les races inférieures n’ayant pas de pouvoir de ce genre « sombrent dans le non-droit »[16], et il dit aussi que les statistiques pourraient démontrer une prédisposition à être victime d’un assassinat. Le parallèle entre le non-droit des prétendues « races inférieures » et la vocation à être assassiné n’augure rien de bon concernant l’avenir politique du jeune Schmitt de 1914. (Ajoutons qu’il a obtenu avec ce texte à Strasbourg en 1916 son habilitation pour enseigner à l’université le droit…).

Schmitt veut interdire de prendre en considération les intérêts des individus dans la formulation du droit. « La question se pose de savoir qui décide, lorsqu’il s’agit d’un préjudice, le prétendu lésé ou une instance supérieure », ce qui amène cette phrase : « Tout un chacun n’est pas apte à être le sujet d’un intérêt »[17].

Affirmant que la valeur de la norme dépend de la « valeur » de celui qui l’émet, Schmitt écrit[18] : « Personne ne considérera la pensée d’un individu comme une norme ; l’indépendance par rapport au particulier (dans un sens philosophique) appartient à l’essence même de la norme. » La philosophie a bon dos. Il prétend s’en servir ainsi pour argumenter afin de s’opposer au vote des lois, avec l’usage d’une mathématique élémentaire : « Si l’opinion d’un particulier ne peut pas fonder de normes, ainsi dix ou cent mille ne le peuvent pas davantage. » Il affirme que les individus ne peuvent gérer une autorité même collectivement en se mettant ensemble, ils n’ont pas d’autorité, « pas même par le flou d’un vouloir solennel ou par une finalité vague »[19]. Et il réduit le citoyen au rang d’objet en prétendant se référer à une « pensée juridique ». L’individu-citoyen ici, ce n’est pas celui qui parle mais tout au plus ce dont on parle.

 Il ne prend pas en considération l’idée qu’un citoyen qui vote peut penser au bien commun et utiliser la raison et des valeurs universelles. On en vient à décoller complètement de la réalité humaine et de ses besoins ains que d’un « devoir être » ayant quelque rapport avec le progrès et l’éducation, quand Schmitt déclare[20] : « La norme ne peut tolérer aucune volonté, aucun but », « toute référence à une volonté, relative à ce qui doit être réalisé, entraîne une dissolution de la frontière qui sépare le droit de la réalité ; ce qui représente une contradiction en soi, suscitant confusion et inintelligibilité. » Mais enfin, répondra-t-on, qu’est-ce qu’un devoir être qui ne se transforme jamais en actes pour remplir sa mission, sa raison d’être ?

Il en vient[21] à contester l’usage de la norme pour établir le juge, ce qui veut dire en clair que la nomination d’un juge n’a pas à être encadrée par des règles. On retrouve cela plus tard dans Théologie politique à propos de la « nomination » des fonctionnaires et de l’irruption du « décideur ». Contrairement à l’ironie de Schmitt dans ce passage, la référence à des lois et à un code déontologique pour les juges, comme pour les médecins, vise justement à écarter les assassins de la fonction.

Finalement « les plaintes qui proviennent de points de vue égocentriques ne méritent aucune attention »[22] Quant à l’exigence de liberté, elle est traitée par le mépris. Celui qui revendique ne voit dans l’Etat qu’un moyen pour atteindre des fins matérielles[23]. Donnant avec une erreur une référence à Montesquieu (L’Esprit des Lois, XIX,V) pour le traiter avec mépris, il s’acharne ainsi : « Le droit de l’individu à la liberté, dans le sens d’un individu qui revendique certains avantages matériels, comme un logement convenable et une « marmite pleine », cela n’est ni un droit juridique, ni un problème, pour lequel la philosophie est compétente »[24]. Il y a sans doute là une allusion aux nostalgies de « marmites pleines » des Hébreux dans le désert (Exode 16, 3). Schmitt réduit au matériel les ambitions de l’individu en matière de liberté, il invite le gouvernement à mépriser les plaintes des gouvernés.

Nous sentons se profiler une figure de l’ennemi de Schmitt. Et effectivement on en vient à expliquer que l’autonomie doit être réservée au gouvernant en raison du danger de « corps étranger » (fremdes Wesen) (p.138), à savoir un être qui relèverait des « generationes aequivocae », le recours au latin suggère des origines inavouables aux yeux de Schmitt, en rapport avec une curieuse référence à la « génération spontanée ». En fait un individu humain ne saurait être la source de l’autorité de l’Etat, s’il n’a aucune autorité par lui-même. Seul compte le fait qu’il obéisse. Depuis le début du texte nous sommes confrontés à la figure du fonctionnaire faisant fonction comme une mécanique sans considération autonome pour la justesse des ordres qu’il applique.

On en arrive à cette conclusion dont certains pourraient se demander comment elle a pu permettre à Carl Schmitt d’enseigner le droit : « Le droit est une pensée abstraite, qui n’est pas dérivée des faits et qui ne peut avoir d’incidence sur ceux-ci » (c’est moi qui souligne).

Quant à l’Etat, il est renvoyé aux calendes grecques par une référence à l’Eglise catholique qui ne se donne pas vocation à se limiter à un territoire particulier.  Dans la mesure où ce que l’on appelle couramment des Etats administrent chacun un territoire limité sur terre, aucun Etat n’est réellement achevé[25], ce qui semble dire qu’aucun n’a d’autorité. Cela rappelle l’Etat universel et homogène des projets de Kojève. Pour Schmitt les Etats concrètement reconnus ne sont que des miettes d’Etat total et ne peuvent servir à définir celui-ci. Plus tard dans les années 30 sa définition de l’Etat total insistera sur l’effort à faire pour un Etat de ne pas répondre aux sollicitations pour gagner en force[26].

Finalement, après avoir utilisé une idée du droit pour écarter l’autorité du citoyen, Schmitt s’attaque au droit dont il s’est servi de l’idée, et il prive le droit de toute efficacité en un 2e temps, préparant le chemin à une indépendance d’un tyran décisionnaire par rapport au droit préexistant.

Pour priver d’autorité un droit qui se soucierait vraiment des conditions réelles de vie des individus et des groupes humains, Schmitt recourt à une figure censée être humiliante, celle d’une femme, d’une servante, d’une épouse au foyer : « Selon cette conception, le droit devient une servante, peut-être même une ménagère idéale qui, par sa prudence et son silence, tient la maison en bon ordre, en veillant à ce que toutes les conditions soient réunies pour que l’activité professionnelle de son mari ne soit pas troublée »[27]. Tout un programme, pour les femmes révolutionnaires de notre temps qui se réclament des théories schmittiennes ! A l’inverse Carl Schmitt ne confère d’autorité qu’à un droit masculiniste avant l’invention du mot, braillard et imprudent, qui ne soit à l’écoute de personne. Il est déjà mûr pour sa politique des années 20 et suivantes.

Kojève, inspiré par Schmitt dans son rapprochement entre la question du gouvernement et le partage ami/ennemi – il donne en note 2 p.144 de son Esquisse d’une phénoménologie du Droit[28], écrit en 1943 sous la protection du gouvernement de Pétain, la référence à « Karl Schmidt [sic] Der Begriff des Politischen » -, décrit ainsi les relations entre ceux qui se sentent non-étrangers et ceux qu’ils jugent étrangers[29] : « Pour qu’il y ait un Etat […] il faut qu’il y ait une Société, dont tous les membres sont « amis », et qui traite en « ennemi » tout non-membre quel qu’il soit. ». Et la note 3 de la même page 144, et de la page suivante, parle longuement de l’autorité dans ce contexte. Il écrit : « On peut dire si l’on veut que le rapport entre gouvernants et gouvernés est une projection à l’intérieur de la Société politique du rapport politique fondamental d’ennemi et ami. Les gouvernés sont donc les « ennemis intérieurs » des gouvernants qui forment un groupe d’ « amis intérieurs ». » Il se sert d’un certain Gumplowicz et d’autres pour dire que les gouvernés sont à considérer comme « les ennemis vaincus ». On complète sur l’étranger, après avoir utilisé le mot « extermination »[30] pour la guerre ami-ennemi comme « suppression de l’interaction », admirons la litote ! Donc à la même page il prétend que « les étrangers, censés être des ennemis, sont par définition « hors la loi ». On dit généralement [!] qu’on a le « droit » de tout faire à un ennemi : le tuer, le dévaliser, etc. Mais en réalité il n’y a là aucun « droit », mais simplement absence de Droit : l’étranger n’est pas sujet de droit. » Cela vaut aussi pour les citoyens catalogués « en cas de guerre » comme « citoyens ennemis »[31]. Voilà de quoi méditer pour ceux qui appellent un Etat fasciste un « Etat autoritaire ». Il faudrait sauver un peu la notion d’autorité des griffes des adeptes de Schmitt et de Kojève et réhabiliter la possibilité pour un individu-citoyen d’avoir une autorité.

Après avoir détruit la possibilité d’une autorité de l’individu-citoyen en se servant d’une idée du droit apte à le nier, Schmitt a détruit aussi la possibilité que le droit comme devoir-être puisse concrètement régir et réglementer l’autorité du gouvernant. Reste à savoir qui a compétence pour gouverner.

Qui ?

la volonté de néantisation de la légitimité de l’autorité dans Théologie politique, de Carl Schmitt

Alexandre Kojève joue beaucoup après sa jeunesse nihiliste sur le négatif pour dégager un espace pour la dictature, dans sa prétention à décrire le droit : « néant », « négatif », « négativité », « néantisation », « suppression », tout cela va remplacer une définition légale de la compétence décisionnelle. Il en est de même chez Schmitt, en particulier dans Théologie politique. Le texte de 1922 traite la question de l’autorité en évacuant tout ce qui pourrait freiner la main mise par un dictateur sur la compétence en question. Mais avec quelle compétence au fait ?

La 2e édition est de 1934, avec une remarque préalable, où Schmitt dit son intention de distinguer 3 « types de pensée, et non plus 2, dans la science juridique : entre le modèle normativiste et le modèle décisionniste, il y aurait le type institutionnel »[32]. La remarque vise à se concentrer sur la critique des institutions, et à annuler le respect du droit, en 1933-34.

Le début du livre est assez connu : « Est souverain celui qui décide de (über) la situation exceptionnelle. » Cela semble répondre à la question « Qui ? » en matière d’autorité. Cependant il est écrit que cela concerne non un « cas normal », mais un « cas limite »[33]. Mais qui va déterminer si on est dans le cas d’un cas limite, quelle compétence est nécessaire ? « La présupposition comme le contenu de la compétence sont ici nécessairement illimités »[34], dit-il : est-ce vraiment clair ? Il « conclut », mais est-ce vraiment une déduction, que l’Etat de droit ne peut fixer la compétence et que « tout au plus la Constitution pourra-t-elle spécifier qui a le droit d’intervenir dans ce cas »[35]. Mais tout le texte visera à éliminer cette hypothèse sur qui aura autorité et pourquoi. Et ce « quidam », « il lui appartient de décider si la Constitution doit être suspendue en totalité »[36]. On envisage ici une néantisation de toute constitution. Il dit que réfléchir à la possibilité d’éliminer du monde tout cas d’exception extrême ne relève pas du droit mais « de la philosophie de l’histoire ou de la métaphysique »[37]. On verra plus loin qu’il lance une polémique à propos de la possibilité de l’exception contre les Lumières. Ici, astucieusement, pour ménager la durée de « l’exception » dont pourra profiter le dictateur pour rester au pouvoir, il distingue la « situation exceptionnelle » de l’anarchie ou du chaos[38]. Il prétend que l’exception reste dans le cadre juridique.

Pourtant, parce qu’il joue sur le mot « exception », et sur le mot « norme », renvoyé de façon rusée au normal, il conclut que « dans le cas d’exception, la norme est réduite à néant ». On en vient à la question de l’autorité comme en passant, et dans une phrase effarante tournée en jeu de mots : « C’est là que la décision se sépare de la norme juridique, et (pour le formuler paradoxalement) là l’autorité démontre que, pour créer le droit, il n’est nul besoin d’être dans son bon droit. »[39]. C’est le dictateur, devenu « souverain », qui « établit et garantit l’ensemble de la situation dans sa totalité. » Il fait de la situation telle que revue par lui une situation normale quoique exceptionnelle assez pour qu’il reste au pouvoir. On est dans le paradoxe. L’auteur est en train de faire une propagande pour faire croire qu’on acquiert l’autorité en se moquant de l’autorité. Et ensuite, on se maintient en parlant d’un prétendu droit d’autoconservation : « Dans le cas d’exception, l’Etat suspend le droit en vertu d’un droit d’autoconservation, comme on dit »[40]. Mais « on dit » certes qu’une personne n’a pas à être tuée ou que ne pas aider quelqu’un en danger de mort serait de la non-assistance à personne en danger, seulement on parle d’individu humain en chair et en os, pas d’une institution, qui n’a aucun droit n’étant pas vivante à « l’autoconservation ».

Schmitt prétend que la norme a besoin de gens normaux et ce n’est pas un compliment chez lui. L’exception ce serait la vie qui casse la mécanique et la répétition[41], et du coup « la règle ne vit que par l’exception » (!). L’argumentation est assez légère, il est question de l’ennui que cause « l’éternel verbiage du général », comme argument pour dire que l’exception « existe ». L’ennui justifierait-il tout ? Il oriente le lecteur vers la dictature comme plus vivante, moins ennuyeuse. Par exemple : « L’exception pense le général avec l’énergie de la passion »[42]. On a recours à une rhétorique de l’émotion, contre la sagesse, la raison, et finalement le légal. On pense à la rhétorique fréquente en notre temps qui use sans cesse de l’expression censée être valorisante : « casser les codes ». On voit ici se déliter dans le discours l’autorité « normale » comme autorité légale et légitime, par référence à une dictature censée être plus vivante, moins ennuyeuse, plus « romantique ». (p.50 contre Kelsen Schmitt parle du « Pathos de l’objectivité » pour ouvrir encore plus largement le chemin à l’arbitraire)[43].

 Schmitt se sert d’un adversaire voire d’un ennemi. Ce que Schmitt veut condamner ce n’est pas l’autorité du dictateur, mais l’autorité institutionnelle. Alors Schmitt est intéressé par une conception de Wolzendorff, dans un texte de 1919, pour qui l’Etat gardien n’est pas un simple serviteur mais un « garant responsable et décidant en dernière instance »[44], ce qui lui permet d’introduire dans le texte l’expression « en dernière instance » pour arriver à une dictature où personne ne peut plus discuter une fois que le dictateur aura pris sa décision. Sur le texte de Wilzendorff Schmitt dit que cela se rapproche d’une théorie où l’autorité dans l’Etat « est aux antipodes d’une théorie coopérative et démocratique de l’Etat »[45]. Voilà qui situe le discours sur l’autorité contre la coopération et la démocratie, celui qui a autorité « décide en dernière instance », c’est-à-dire sans recours possible, sans que quelqu’un puisse prendre la parole après lui. On verra Schmitt exploiter certains auteurs pour interdire aussi la discussion en amont.

Schmitt veut recentrer l’autorité sur la personne concrète d’un « commandant »[46]. Il dit qu’il faut tenir compte de la nature de la décision elle-même pour comprendre la question de l’autorité : « Toutes ces objections méconnaissent que la représentation de la personnalité et son rapport à l’autorité formelle est issue d’un intérêt juridique spécifique, et notamment d’une conscience particulièrement claire de ce qui constitue l’essence de la décision juridique ». Il dit que l’idée du droit « ne dit rien de celui qui doit l’appliquer »[47] : on voit bien comment il cherche à nous conduire à laisser au dirigeant de l’Etat toute licence de n’obéir à aucune règle ou constitution, parce qu’il saura décider. Mais décider exige-t-il un savoir particulier ? Si c’est un don, dans ce cas la décision n’a pas à être soumise à une évaluation de la justesse de son contenu et elle « met fin aux débats ultérieurs sur les doutes qui pourraient encore subsister » : la parole est interdite comme lorsqu’Auguste interdit aux Romains la contestation en pervertissant l’« auctoritas » pratiquée au Sénat pour l’ordre de prise de parole, le plus sage parlant en dernier : personne ne pouvait plus parler après Auguste… sans qu’il soit forcément le plus sage.

Loin du modèle antique du sage, l’incorrection devient même une parodie de « critère » de compétence. Schmitt en vient à valoriser l’incorrect, quand il émane du dictateur décisionnaire autoproclamé « autorité compétente » : il utilise la négativité pour dire que « d’un point de vue normatif, la décision est née d’un néant » et qu’elle sert de point zéro à partir duquel juger la norme. Il vient de dire que « la décision incorrecte et fautive prend force de loi »[48]. Réclamerait-il pour son tyran la capacité de « création ex nihilo » pour en faire quelqu’un de divin ?

Schmitt cherche à exploiter l’histoire religieuse de la création par Dieu comme on va le voir. Tout d’abord il dit que quand même on ne peut pas admettre que chaque citoyen puisse dire son mot dans l’élaboration juridique, que c’est « impensable » ! Ce n’est pas Schmitt qui utilise le mot « citoyen » : ce mot n’apparaît nulle part dans son livre. Il écrit : « Il est tout de même impensable qu’un chacun mette en œuvre et réalise chaque proposition juridique de son cru »[49]. Le recours à l’évidence contre la démocratie et l’égalité des citoyens fait comme si justement la coopération était impensable, et il en vient aussi à écarter d’un revers de main, en s’appuyant sur cette prétendue évidence, l’idée que la décision du dictateur soit encadrée par la loi. De plus il conteste une approche rationnelle, studieuse et appuyée sur une étude scientifique des besoins pour ce qu’il faut faire : « Qu’il y ait une réalité et une vie du droit qui n’aient pas à être la réalité qu’étudient les sciences naturelles, voilà ce dont [Hobbes] ne s’est pas rendu compte »[50]. Mais alors, si ni le droit ni la science n’ont leur mot à dire sur l’autorité quand il s’agit de répondre à la question « Qui ? », pourquoi respecter l’individu concerné et ses décisions ? Ne va-t-on pas vers la terreur plutôt que vers le respect ?

Pourtant il termine le chapitre 2[51] en disant : « Pour la réalité juridique il importe de savoir qui décide. » Alors on attend avec impatience ce chapitre 3 intitulé précisément « Théologie politique », pour savoir qui ! Un Dieu tout-puissant ? Ou son délégué ?

Justement au début du chapitre 3 Schmitt fait une critique implicite de la fonction de législateur en la tournant à l’absurde, à l’aide de la notion confuse et auto-destructrice que les philosophes ont fait de l’expression « tout-puissant » des prières juives et chrétiennes : « Le Dieu tout-puissant est devenu le législateur omnipotent ». Ce n’est pas un simple exemple, c’est la visée centrale de l’affirmation initiale apparemment générale : « Tous les concepts prégnants de la théorie moderne de l’Etat sont des concepts théologiques sécularisés », phrase on ne peut plus célèbre chez ceux qui ne voient pas qu’elle vise à détruire par l’ironie le pouvoir législatif et à mettre en place derrière la magie du « miracle » l’état d’exception comme rupture avec la légalité et ouverture à l’arbitraire du dirigeant par destruction de l’autorité de la loi, puis du législateur.

Pour compléter la machine de guerre contre la démocratie et le respect des lois, Schmitt passe à la recherche de l’ennemi invisible. Dans un grand élan polémique dirigé contre l’Etat de son temps (en 1922), et en réalité contre la puissance du législateur, l’auteur finit par parler de théâtre : on « verra se dérouler une grande pièce de cape et d’épée, où l’Etat revêtira mille déguisements tout en restant la même personne invisible »[52]. Ou bien on est dans le complotisme (la personne invisible déguisée), ou on est dans la néantisation de l’Etat démocratique parlementaire (il y a dans la 4e et dernière partie une référence à un complot imaginaire, judéo-américain).

Chez Kojève aussi le travail du négatif conduit à parler de « suppression », y compris par le meurtre et la Terreur, robespierriste comme hitlérienne. On verra d’ailleurs à la fin du livre Théologie politique une référence à un effort désespéré des parlementaristes pour retarder une révolution sanglante présentée comme inévitable.

A partir d’un tableau rapide de l’histoire des idées, il fait de la politique qui théologise : « Le démiurge est simultanément celui qui crée et celui qui fait les lois, c’est-à-dire l’autorité qui légitime »[53].  Le Dieu de la Bible est plutôt un réfléchissant qu’un exécutant. Mais Schmitt enchaîne avec sa volonté habituelle de détruire l’autorité, ici l’autorité des députés-législateurs de la démocratie parlementaire (Kojève aussi a voulu d’après ses textes qu’on se passe de législateurs vivants, et il a empêché la création d’une constitution politique pour l’Europe). Schmitt écrit : « Durant toute l’Aufklärung et jusqu’à la Révolution française, un tel démiurge et un tel architecte est le « législateur » (en français dans le texte, l’usage du français dans le livre est polémique) »[54]. Suit un dénigrement par l’ironie de la « volonté du peuple ». Il nie la possibilité pour le peuple des citoyens (rappelons qu’il ne dit jamais ce mot) de prendre des décisions[55]. Il évoque ensuite l’attaque contre les idées religieuses d’auteurs du XIXe siècle, en citant Auguste Comte et Proudhon, et Bakounine, cette émancipation voulue de l’humanité ne peut conduire selon Schmitt qu’à une « liberté anarchique »[56], et il prétend que « Marx et Engels l’ont toujours su ». Bref, il cherche à faire peur, en se servant pour plus de sûreté d’une citation de Engels sur « la peur de l’humanité devant elle-même »[57].

Il utilise les ennemis « sociologiques » pour détruire à travers Hegel l’autorité des professeurs et donc plus largement la relation consentie de dialogue et de conseil. Hegel est évoqué pour en rire méchamment comme « professeur attitré », et sa « conscience absolue » serait « exercer son métier de professeur de philosophie »[58]. Le chapitre va se terminer, et l’on ne sait toujours pas « qui », qui a l’autorité et la compétence pour décider ! Pas le « professeur Hegel » !

Après avoir fait le vide, un mot est lâché en conclusion du chapitre, celui de dictature, avec l’évocation élogieuse de Donoso Cortès, qui va nous escorter à la fin du livre. Le traducteur dit en note[59] que cet individu est très aimé de l’extrême-droite, avec Julius Evola, et que « cette tendance s’exprime par exemple dans la revue Totalité, Révolution et Tradition ».

La fin annonce la couleur du chapitre final : il sera question de dictature d’un individu : « Cette pensée juridique, culminant dans une décision personnelle. » (C’est moi qui souligne).

En utilisant des auteurs d’extrême-droite, Schmitt commence le dernier chapitre en ironisant sur la « discussion perpétuelle ». Les auteurs dont il veut parler, tous les trois, trouvent que c’est une farce sinistre, la démocratie. Il dit ici pour louer la rigueur des extrémistes de droite que « la rigueur rappelle plus la dictature que la discussion perpétuelle »[60]. Il refuse la tradition comme risque de devenir passif et non plus actif, et incapable de décider. De Maistre lui permet d’introduire l’infaillibilité empruntée à l’Eglise catholique, pour une « décision sans appel » au niveau de l’Etat. Il en vient à emprunter à de Maistre l’idée que « dans la pure existence d’une autorité souveraine est impliquée une décision »[61]. On dira encore : mais qui aurait cette autorité ? La réponse s’esquisse : « Décider est plus important que comment décider »[62]. On voit ici une obscure faculté de décider, peu importe comment : pas de règles, pas de protocole, pas de mode d’emploi. Le comment est évoqué. Reste le pourquoi.

Après avoir évoqué le mot « dictateur », il s’oppose à ce qu’il appelle le « despotisme légal » à propos de la démocratie prônée par les Lumières[63]. Refusant l’idée de se soumettre à « toute autorité » quelle qu’elle soit (il dit que c’est une idée luthérienne exagérant la méchanceté des humains), quel choix fait-il comme personne ? Il le savait peut-être déjà en 1922, en 1934 lors de la 2e édition son choix est clairement fait, ce sera Hitler.

Il en vient à se servir de Donoso pour dire que la bourgeoisie adepte du libéralisme vit dans « l’incertitude et la pusillanimité », après la Monarchie de Juillet française, donc après la révolution de 1830, qui de plus « paralyse » le roi par son « constitutionalisme »[64]. Les choses se précisent : surtout pas de constitution, il le dira encore à la fin de sa vie.

Sa charge de la bourgeoisie ressemble à celle de Kojève, qui plus clairement qu’ici associe « Juif » et « bourgeois ». Schmitt oppose à une bonne aristocratie (laquelle ?) « le règne impudent de l’aristocratie financière, la forme d’aristocratie la plus stupide et la plus vulgaire ». On connaît ce culte de l’argent à l’envers, qui pense que forcément un homme riche est vulgaire et stupide : démagogie exploitant la misère mais aussi l’envie délirante pour faire adouber un dictateur. La démagogie se voit aussi dans la conclusion du passage : la « bourgeoisie » à la française « ne veut ni la souveraineté du roi ni celle du peuple ». Il ajoute « Que veut-elle au juste ? »[65]. Mais nous, justement, nous demandons à Schmitt d’être plus explicite : qui veut-il désigner au juste par le bourgeois. Comment le faire haïr comme ennemi ? On va le voir.

« Le libéralisme, écrit-il, avec ses inconséquences et ses compromis, ne vit pour Cortès que dans le bref intérim où il est possible de répondre à la question : le Christ ou Barabas ? [66]» Ce renvoi à la vieille accusation contre les Juifs qui ne règneraient qu’un « bref » instant le temps de condamner à mort le Dieu des chrétiens plutôt que le brigand est présenté comme d’ordre « métaphysique ». « Une telle attitude n’est pas contingente, ajoute-t-il, mais fondée dans la métaphysique libérale. » Rappelons le titre du livre : « théologie politique ». Ici on aboutit à la « métaphysique nécessaire » du Juif accusé de déicide dans l’ancienne théologie catholique d’avant Vatican II.

Parlant de la bourgeoisie comme « la classe de la liberté de parole et de la presse », il en vient à du complotisme suggéré par un rapprochement tiré par les cheveux pour mettre les Juifs au cœur du sujet : « On savait de longue date », (« on » savait…) « que l’idée des droits libéraux de sa liberté est issue des Etats nord-américains. Quand Georg Jellinek démontre récemment l’origine nord-américaine de ces libertés, il s’agit d’une thèse qui eût à peine étonné le philosophe catholique de l’Etat (aussi peu, au demeurant, que Karl Marx, l’auteur de l’essai sur la Question juive) »[67]. Le mot est lâché, « juive », et on répète qu’il y a là un « noyau métaphysique » : le Juif est désigné chez Schmitt comme l’ennemi essentiel, il faut s’en souvenir quand de nos jours on raconte à tout bout de champ que « comme le dit Carl Schmitt la politique c’est l’opposition ami/ennemi ». L’ennemi, c’est la délibération et ceux qui la soutiennent comme liée à l’autorité décisionnaire.

Le Pape Grégoire XVI écrit dans l’Encyclique « Mirari vos » du 15 août 1832 (la Monarchie de Juillet dont parlait Schmitt venait d’être instaurée) : « […] A cela se rapporte la liberté la plus funeste, la liberté exécrable, pour laquelle on n’aura jamais assez d’horreur et que certains osent avec tant de bruit et d’instance demander et étendre partout. Nous voulons dire la liberté de la presse et de l’édition. »

Schmitt trouve amusant d’appeler ces « bourgeois », clairement juifs à ses yeux, ou/et aux yeux de qui il veut séduire, « clasa discutidora » à la suite de Donoso[68]. Il décrit comme aberrant que la société soit gouvernée par des lois votées à l’issue de délibérations : « Il faut vraiment croire, n’est-ce pas, que l’idéal de la vie politique consiste en ce que non seulement la corporation qui fait les lois, mais la population tout entière discutent, que la société humaine se métamorphose en un immense club et que, de la sorte, la vérité se fait de soi grâce au scrutin »[69]. On notera l’expression qui se veut infamante de « corporation » pour les élus, et celle de « population » pour les citoyens. Schmitt prétend que parce qu’on a laissé aux citoyens et aux députés l’autorité délibérative il n’y a pas de dernière instance possible en prétendant que la discussion tendra à être interminable. Il prétend que le droit de discuter amène à ce « qu’en dernière instance on n’ait pas à se décider »[70] Mais seuls les amis de la dictature et les ennemis de la démocratie adeptes de Carl Schmitt, cherchent à mettre en musique au parlement la révolution qu’on ne qualifiera pas ici voulue par Schmitt et ses acolytes bien connus. Dire que la délibération interdit la décision est d’une parfaite malhonnêteté et un mensonge absolu.

On en vient à la menace finale, nous sommes en Allemagne en 1922, et en 1934 pour la 2e édition. Schmitt dessine le destin de cette démocratie qu’il déteste ainsi : « La confrontation définitive, le combat sanglant qui fera la décision ». Le mot « sanglant » est prononcé. Il affirme que le libéralisme, que cette bourgeoisie, ces « Juifs » qu’il ne désigne pas directement, espèrent que cette « confrontation finale » qui rappelle l’expression « solution finale » de Hitler sera indéfiniment reportée grâce aux débats parlementaires[71]. Heureusement, nous explique Schmitt, « la dictature est le contraire de la discussion », et elle raccourcira les délais…

On ne sait toujours pas qui aura selon Schmitt la compétente autorité de décider. Eh bien nous arrivons au but : le lecteur bien indigné ou supposé tel va sympathiser avec cette phrase : les philosophes de l’Etat contre-révolutionnaires « portent si haut le moment de la décision qu’il finit par dissiper l’idée de légitimité »[72]. Nous y sommes. Décidera celui qui prendra le pouvoir sans chercher à le légitimer Schmitt ne le sait pas mais il prépare d’ailleurs lui-même son éviction « logique » de 1936 par Hitler qui trouvait ce juriste ambitieux encombrant : la décision sera produite sans légitimité, « à partir du néant »[73].

Schmitt trouve un allié objectif dans la description de tout pouvoir faite par l’anarchiste ennemi, de même que les théologiens extrémistes chrétiens disent qu’ils ont besoin des Juifs ennemis comme témoins attestant les textes (sans selon eux les comprendre). Schmitt pense que la dictature ne sera pas si anormale que ça si on veut bien l’écouter, et créera de nouveaux styles de gens « normaux »…[74] parce que les anarchistes trouvent tout pouvoir oppressif de toute façon.

Le grand absent des théories de l’autorité chez Schmitt comme chez Kojève : le magister, le sage intellectuel en rapport d’enseignement

La crise de l’autorité dont on nous parle sans cesse, ce sont des auteurs comme Schmitt, Kojève et leurs émules qui l’ont créée en passant sous silence d’une part la figure du professeur, du maître d’école parmi leurs figures de l’autorité ou prétendues telles, et d’autre part en accablant de leur mépris les intellectuels et les professeurs. Carl Schmitt se moque de la conscience absolue de Hegel en disant que le sociologue y voit clairement le professeur de philosophie qu’a été Hegel. Il n’y a pas place chez ces deux auteurs pour le consentement libre de l’enseigné à l’écoute de l’enseignant.

C’est pourtant l’idée centrale de l’autorité, respectée parce qu’on espère de sages conseils et des modèles de perfectionnement de soi et du monde humain, consentie parce qu’on l’écoute parler, sans contraintes, sans soldats et sans bourreau. Le respect de l’autorité en ce sens ne se confond pas avec la crainte ou la terreur, pour qui fait un peu attention à la valeur des mots. Or, il nous semble que très clairement la seule autorité est celle-là qui ne se confond pas avec la potestas ni même avec une potentia dont on mesurerait comme dans une foire la capacité plus ou moins dévastatrice.

On connaît l’espèce de ruse qui s’est instaurée dans la langue française, où l’esclavagiste est appelé « maître » alors qu’il n’est qu’un « dominus », un dominateur. Le véritable maître ne saurait être qu’un authentique magister, qui nous inspire les meilleurs savoirs et les meilleurs conseils et nous aide à reconnaître et à nous rappeler le vrai.

Dans son livre La Notion de l’Autorité[75], Kojève ne reconnaît que quatre formes de ce qu’il prétend être l’autorité : l’esclavagiste qu’il appelle « le Maître », le juge, le chef de guerre, et le père. Il pense que Pétain fait très bien le père et il espère qu’il réussira la totalisation de l’autorité en sa personne en réunissant le père, le juge, le maître d’esclave et le chef de guerre. Il le dit dans son 1er appendice, le second étant consacré à définir une sorte de constitution peu constitutionnelle qui écarte tout parlementarisme effectif. Certes Kojève relève bien la dénonciation de prétendus types d’autorité comme ne faisant jouer que la force[76], et il prétend garantir « l’Etat autoritaire » grâce à sa théorie. Mais c’est bien pour Pétain et la Révolution nationale qu’il écrit et diffuse son ouvrage (sans l’éditer). Il fait une pirouette en prétendant qu’on n’a pas à critiquer ce qui se présente comme autorité politique avec des règles de morale dite par lui « privée »[77]. Il parle aussi de « psychologie » pour trouver les moyens d’agir sur l’homme pour « engendrer » et « maintenir » une Autorité, autrement dit l’acceptation ou plutôt la soumission indue dirions-nous. Il ne voit pas la relation autrement qu’entre un actif et un passif, en regardant l’autorité du côté de celui qui fait pression, comme si elle lui appartenait, et il refuse une reconnaissance comme active et négociée[78]. Il ne parle d’acceptation en termes positifs que dans le cas d’une délégation concernant un agent doté d’autorité : « L’agent revêtu d’autorité est censé comprendre cet ordre et l’accepter librement ». C’est lui qui souligne et il oppose cet agent actif au « phonographe qui transmet la parole du chef », mais il refuse l’activité à celui qui l’écoute et éventuellement fait ce que celui qui a autorité à ses yeux attend de lui.

Du coup il trouve normal « l’acte autoritaire ». Serait privé d’autorité celui qui rencontrerait une opposition, mais aussi, dit-il[79], « Je n’ai pas besoin d’user de mon autorité pour faire faire à quelqu’un ce dont il a envie et ce qu’il aurait fait même sans que je le dise. » Cela fait penser à un viol. Mais la victime qui se révolterait aurait tort : il précise[80] que toute action contre un pouvoir revêtu d’autorité est illégale par définition, que c’est une « tautologie » à ses yeux parce que son autorité telle qu’il la conçoit lui anéantit toute possibilité de réaction : « L’Autorité exclut précisément toute action dirigée contre elle. » Il utilise un jeu à partir des définitions pour élaborer un système politique excluant toute résistance, de toute façon illégale mais ici même absurde.

Par ailleurs, pour Kojève on s’en moque, de la légalité : « Note 2. On peut dire que la légalité est le cadavre de l’Autorité : ou plus exactement, sa « momie » – un corps qui dure tout en étant privé d’âme ou de vie »[81]. Il est bon de rapprocher cette phrase du texte où parlant du législateur il dit qu’on peut très bien se passer de législateur vivant, dans l’Esquisse de la phénoménologie du Droit[82]. Dans ce livre l’expression « législateur juridique » sert à faire disparaître de la société le parlement, la démocratie parlementaire : il écrit[83]: « Et peu importe qu’il s’agisse d’un législateur en chair et en os ou du simple résultat de l’activité de ce législateur en tant que législateur, c’est-à-dire d’une Loi juridique ou d’une règle de droit. »Pas de député, pas de Parlement. Dans La Notion de l’autorité il parle de réduire une assemblée à une simple chambre d’enregistrement (par acclamation, ajouterait Schmitt).

Il en vient [84] à son intérêt pour la mise à mort de celui qui exerce l’autorité. Il a développé cette mise à mort par ailleurs à propos des « maîtres », dans ses cours censés être sur Hegel dans les années 1930. Dans l’Introduction à la lecture de Hegel, Appendice 1[85] : après avoir déclaré le Maître oisif comme inéducable, et avoir dit qu’ « il y aura toujours un reste de Servitude dans le Travailleur tant qu’il y aura sur terre un reste de Maîtrise oisive », Kojève conclut ainsi : « L’Esclave est obligé de supprimer la Maîtrise par une suppression non-dialectique du Maître qui s’obstine dans son identité (humaine) avec soi-même, c’est-à-dire par son annulation ou sa mise à mort. » Il en appelle à la « Lutte finale » pour l’avènement de son « Etat universel et homogène », un Etat où l’individu devra abandonner toutes ses caractéristiques individuelles [86]

On se demande, à lire le bas de la page 65 de La Notion de l’Autorité, si Kojève ne met pas cavalièrement des signes d’équivalence entre « causes », « raisons », et « justifications » à propos de l’obéissance à une supposée « autorité ».

Kojève reste très obscur quant aux conditions de possibilité d’une réaction, d’une résistance[87]: il dit que « la réaction reste toujours possible et […] le renoncement est conscient et volontaire. » Rappelons que ce dont il est question ici est l’autorité de Pétain et l’illégitimité de la Résistance.

Page 67 sa note laisse entendre qu’il prétend à une énumération complète avec ses quatre types d’autorité qui ne mentionnent pas le magister, le maître d’école. Notons qu’après avoir parlé de l’autorité du père il parle de l’autorité de l’Homme sur la Femme (avec les majuscules) comme appartenant au type « maître-esclave ». Comme en passant[88], il reprend comme une évidence que les Allemands vaincus n’ont pas reconnu leur défaite, ce qui est la thèse nazie. Suit sans sourciller l’énumération suivante, pour le 3e type : « L’Autorité du Chef (dux, Duce, Führer, leader, etc.) sur la Bande » et c’est dans cette proximité qu’il parle de « l’Autorité du Maître sur l’Elève » : il n’y a pas de « type » à part pour le maître d’école à qui on fait l’injure suprême de voisiner avec le Duce mussolinien et le Führer nazi, or on est en 1942. Et il range à part, dans le 4e type, le confesseur avec le Juge. Pourtant, on aurait pu mettre, en pensant à la légende du Curé d’Ars, le confesseur avec l’art de questionner du magister selon Augustin. Pour « expliquer » dans cette classe d’autorité l’autorité du maître d’école auprès de son élève, Kojève passe par le récit du voleur de pommes, institué chef de bande parce qu’il a eu un projet qui lui confère une avance sur les autres, le projet de passer du jeu collectif au vol collectif. Le maître d’école est pour Kojève du même type que ce voleur de pommes, parce qu’il voit plus loin que l’élève, le voleur est en avance sur le gamin innocent qui joue, le maître alors apparaît comme un pervertisseur, dans ce contexte de chefs malhonnêtes, de « Duce » au pluriel, de « Führer » au pluriel. Le « prof » est « déjà là où lui-même [l’élève qui reconnaît son autorité] ne va arriver que plus tard »[89].

Quant au 4e type, le juge, il est réduit à « ce qui est », sans considération ici d’un devoir être, le mot « justice » est mis entre guillemets pour dire le mépris des lois[90] : « Ce n’est pas la connaissance plus vaste des lois qui fait l’Autorité du Juge : c’est uniquement sa « justice ». » On aurait cru, pourtant, que la qualité du juge serait de juger quelle loi s’applique à tel cas. Eh bien non, car enfin, quel besoin Kojève aurait-il de s’encombrer du respect des lois ! On voit la parenté avec Schmitt, et son « parfum » de constitution pour le chef, sans constitution effective juridique.

Kojève aime bien l’expression « sui generis » pour désigner son usage fantaisiste des concepts, et donc il ne pouvait manque d’inventer une « Autorité sui generis, capable de contrebalancer, voire de détruire, l’Autorité de Maître, de Chef ou de Père. (Les exemples sont trop nombreux et connus pour qu’il vaille la peine de les citer »[91]. On aurait bien aimé un exemple, pourtant, pour « tester » cette invention kojévienne « à sa façon » … On a quand même une petite idée de la chose en se reportant à l’Esquisse de la phénoménologie du Droit[92]à propos de l’esclavage : « Si l’on veut appeler « contrat » toute relation entre êtres humains issue d’un libre consentement mutuel, il faut appeler « contrat » le rapport entre le Maître et son Esclave. Mais c’est un « contrat » sui generis, où l’une des parties « contractantes » n’a que des droits sans devoirs ou obligations, et l’autre que des obligations ou devoirs sans aucun droit. Or un tel « contrat » n’est rien d’autre que le rapport qui unit le propriétaire (juridiquement légitime) à sa propriété. » On voit comme les guillemets et le latin « sui generis » sont commodes aux yeux de Kojève pour prétendre avoir justifié n’importe quoi. On ne voit ici qu’un contrat nul me semble-t-il…

Il n’y a pas d’autorité là où il n’y a pas respect mutuel, questionnement mutuel et gestion des malentendus avant l’action sauf accident et le modèle en est la relation entre le maître d’école et son élève, lorsqu’on a le temps, et la vie humaine devrait être telle qu’on devrait toujours avoir le temps dans les relations humaines de faire intervenir la délibération. L’exception ce sont les brigands qui créent eux-mêmes parfois l’exception comme le dictateur dont rêve Carl Schmitt et qu’il finit par porter au pouvoir, ou ces figures du fascisme que Kojève cherche à intégrer dans ses théories politiques dans les années 30 et 40.

Conclusion sur l’autorité et la démocratie

Il y a des expériences qu’il vaut mieux ne pas tenter.

A notre époque, Chantal Mouffe s’oppose à la légitimité des décisions démocratiques émanant de « gens raisonnables guidés par le principe d’impartialité »[93], à qui elle reproche de substituer la question de l’intérêt (même commun) à l’émotion. Il y a trois accusations qui sont distillées par les « illibéraux » : (1) la recherche du consensus serait davantage excluante que le dissensus ; (2) l’autoritarisme c’est celui des libéraux comme recherche de décisions légitimées par le raisonnement, l’argumentation et la délibération ; (3) l’évitement du conflit et de ce qu’on appelle aujourd’hui le « campisme » est censé détruire la vie politique.

Quand nous prenons une décision fondée sur la prudence rationnelle la mieux informée, si cela tourne mal, nous avons fait de notre mieux et l’issue ne dépendait pas de nous.

Mais à l’inverse, quand nous prenons une décision fondée, ou plutôt infondée, sur des fantaisies personnelles, et que cela tourne mal, que penser de notre indulgence à notre propre égard, parce que nous avons suivi notre envie et que c’était plus amusant, ou que nous avons décidé d’essayer « pour changer » ?

Un cas particulier est notre décision de choisir un décisionnaire qui prendra les décisions pour nous. Nous risquons de nous donner à nous-mêmes tout un ensemble de « bonnes raisons » pour ce faire, et si le décisionnaire se révèle un tyran épouvantable, et que de plus c’était prévisible dès le moment de notre décision, nous serons indulgents peut-être bien vis-à-vis de nous-mêmes, en invoquant notre faible capacité personnelle à prendre les bonnes décisions.

En centrant la question de l’autorité sur la compétence à décider, on s’expose à encourager dans tous les cas le citoyen de la démocratie à se livrer à un tyran avec un trésor d’indulgence à la fois pour soi-même, et pour le tyran. Seul le modèle de la responsabilité réciproque du maître d’école vis-à-vis de son élève, et de l’élève vis-à-vis de son maître d’école, pourrait nous conduire à sauver un modèle démocratique durable aujourd’hui menacé. C’est bien pourquoi des penseurs propagandistes du totalitarisme comme Schmitt et Kojève ont écarté tout respect de la fonction scolaire.

L’effort pour penser l’Etat de droit chez les décisionnaires de nos démocraties se voit par exemple dans le discours prononcé par Jean-Marc Sauvé, Vice-président du Conseil d’Etat, le 18 février 2014, sous le titre « Justice administrative et Etat de droit », discours prononcé à l’Institut d’étude judiciaires de l’Université Panthéon-Assas, et qui se réfère à cette définition devenue classique de Geoffroy Carré de Malberg : « Un Etat qui, dans ses rapports avec ses sujets et pour la garantie de leur statut individuel, se soumet lui-même à un régime de droit, et cela en tant qu’il enchaîne son action sur eux par des règles, dont les unes déterminent les droits réservés aux citoyens, dont les autres fixent par avance les voies et moyens qui pourront être employés en vue de réaliser les buts étatiques » est un Etat de droit. L’Etat y est soumis aux lois qui veillent à la fois à la cohérence de l’ensemble et au respect des libertés des individus. Le discours de Jean-Marc Sauvé comporte par exemple cette note 58 : le juge administratif « s’est ensuite engagé dans la voie d’un entier contrôle des motifs des décisions prises à l’égard des étrangers, en vérifiant par exemple, pour donner son plein effet aux stipulations de l’article 8 de la convention européenne des droits de l’homme, la proportionnalité entre l’atteinte portée par des mesures de police à la vie familiale de l’étranger et les intérêts publics motivant ces mesures ».

                                                           Sylvie Coirault-Neuburger


[1] Chantal Mouffe, Le Paradoxe démocratique, E.F. Denyse Beaulieu, Editions Beaux-Arts de Paris- Ministère de la culture et de la communication, 2016 (2005), p. 145-146.

[2] Ibid. p. 130.

[3] E.F. Sandrine Baume, Droz, Genève, 2003 (1914)

[4] p.128

[5] p.143

[6] p.62

[7] p.64

[8] p.62

[9] p.63

[10] p.64

[11] p.64

[12] p.65

[13] p.66-67

[14] p.78-79

[15] Giorgio Agamben, Homo sacer l’Intégrale 1997-2015 Seuil 2016 p.126.

[16] p.80

[17] p.82

[18] p.83-84

[19] p.110

[20] p.87

[21] p.88

[22] p.134

[23] p.136

[24] p.136

[25] p.95.

En réalité, ce n’est pas à mon avis dans les années 1930, mais dès 1914 que Carl Schmitt prépare sa théorie de l’Etat, et de l’Etat total, dans un livre qui sera accepté à Strasbourg (alors en Allemagne) comme lui permettant l’habilitation à enseigner le droit. PP.94-95 de La valeur de l’Etat et la signification de l’individu (op.cit.), le mot « total » ne paraît pas mentionné. Mais il est présent dans les phrases que voici de façon relativement dissimulée : « Est-ce qu’un Etat idéal [Zukunftstaat], s’il était réalisé, représenterait encore un Etat ? La réponse est délicate, parce que chaque Etat, qui doit se constituer sciemment selon un Etat idéal humain, tend en général à se répandre sur toute la Terre et donc à devenir « catholique » » (p. 94). Le mot « catholique » entre guillemets ne désigne pas ici autre chose que « total », ce qui montre la première idée de Schmitt comme non limitée à un territoire, mais il s’agit de toute la Terre. Il dit : « S’il y a cent Etats, alors l’Etat concret, particulier, est nécessairement inachevé » (p.95), et il a écrit quelques lignes plus haut (p.95) : « Les spécialistes du droit canonique considèrent unanimement que l’Etat en tant que tel n’existe nulle part, qu’il n’y a en vérité que des Etats particuliers, qui ne sont finalement que des produits de l’Histoire. L’Etat, dit Walter, dans son traité de droit canonique [voir référence en note ibid.] est une « abstraction, où l’on peut faire – et où il a été fait – tout ce qui est possible en philosophie du droit ». » Schmitt essaiera de faire exister « son » Etat, comme « Etat total », dans « Le virage vers l’Etat total » (1931) et dans « Evolution de l’Etat total en Allemagne » (1933), par exemple, et dans les faits, à partir de la conquête du pouvoir par Hitler et les Nazis en 1933.

[26] Voir Sandrine Baume, Carl Schmitt, penseur de l’Etat, Presses de Sciences Po, Paris, 2008, Chapitre 2 : « L’« Etat total » Janus aux deux visages ». L’auteure n’évoque pas cette idée d’Etat total présentée dans un texte de 1916 mais dit que Schmitt a avant 1932 une idée négative de l’Etat total mais qu’il prétend ensuite donner un contenu positif à son expression d’Etat total en en faisant un Etat très fort par refus de répondre aux sollicitations, notamment de l’économie, tout en intégrant certaines techniques.

[27] p.112

[28] Publié aux Editions Gallimard TEL 1981

[29] p.143

[30] p.147

[31] p.149

[32] P.12 de l’édition française de Jean-Louis Schlegel, Gallimard 1988. La remarque est datée de novembre 1933 à Berlin.

[33] P.15

[34] P.17

[35] Ibid.

[36] Ibid.

[37] Ibid.

[38] P.22

[39] P.23-24. Le traducteur nous donne le jeu de mots en allemand : « die Autorität beweist, dass sie, um Recht zu schaffen, nicht Recht zu haben braucht. »

[40] P.22

[41] P.25

[42] P.26

[43] Dans la seule page de Théorie de la Constitution (E.F de L. Deroche et O. Beaud, PUF 1993 p.211 en note de bas de page) où Schmitt évoque l’autorité, il parle de la Cour internationale de justice de La Haye pour dire qu’il n’y a pas à en attendre de potestas, de capacité de pouvoir, « en raison de l’asservissement du juge au droit en vigueur », et ce qui est subordonné à la norme n’a « aucune existence politique propre » à ses yeux.

[44] P.33

[45] P.37

[46] P.40

[47] P.41

[48] Tout ceci p.42. Ce que j’ai appelé « point zéro » c’est ce que Schmitt désigne comme « Zurechtnungspunkt » que le traducteur traduit par « point de référence ». Drôle de référence puisqu’on part de l’incorrect et du fautif. Kojève disait de son côté que le révolutionnaire est un criminel mais seulement tant qu’il n’a pas réussi à prendre le pouvoir.

[49] P.43

[50] P.44

[51] P.45

[52] P.48

[53] P.57

[54] P.57

[55] P.58

[56] P.59

[57] P.60

[58] P.54

[59] P.60

[60] P.62

[61] P.63

[62] P.64

[63] P.65

[64] P.68. On s’étonne que tant de spécialistes de droit constitutionnel s’enthousiasment pour Carl Schmitt qui a toujours été contre les « super-lois » constitutionnelles. Voir le dernier article du livre La guerre civile mondiale, recueil de textes courts de Carl Schmitt rassemblés en français par Me Jouin.

[65] Tout ceci est toujours p. 68.

[66] P.70

[67] P.70

[68] Juan Donoso « Cortes, lettre du 24 octobre 1851 « Las Clases Discutidoras » ». Schmitt en fait une transcription erronée. Voir l’article de Blake Wilson « Letter of October 24, 1851, « Las Clases Discutidoras », dans la revue PJCV, The Philosophical Journal of Conflict and Violence, Vol. IV, Issue 1/2020. Donoso dans cette lettre diplomatique à propos de Napoléon III (qui et encore à cette date Président de la République) dit que celui-ci doit arriver à séduire la bourgeoisie libérale s’il veut se maintenir au pouvoir. La lettre est une violente diatribe contre les régimes constitutionnels et présente le passage à la dictature comme très raisonnable pour la France. Il est très méprisant envers la bourgeoisie en question, et le « grand parti de l’ordre » dont il dit qu’il ne sait pas ce qu’est l’ordre, que ce n’est pas un parti et qu’il n’est pas grand… Il écrit : « L’autorité publique -appelez-la dictature, ou appelez-la monarchie – reçoit toujours sa force de quelqu’un d’autre, et quand cet autre n’est pas supérieur en pouvoir, alors l’autre sera le monde entier » (revue p. 101) et il parle de la victoire des classes frustes contre « les classes qui argumentent (las classes discutidoras) » en bas de la page 101. La note 26 de la page dit en américain que «  Discutidora may also mean « prone to discuss » or « fond of disputing » ». Bref il parle des amoureux de la controverse, de la discussion et de la délibération, ce que nous les démocrates nous sommes tous.

[69] P.71

[70] P.71

[71] P.71

[72] P.74

[73] P.74 On a déjà vu cette expression au début du livre.

[74] Schmitt cherche dans Les trois types de pensée juridique à faire de Hitler l’homme normal et la norme de l’homme normal : « Pour distinguer les types de pensée juridique, en termes de science du droit, il est de bien plus grande et profonde importance que la différence s’exprime à l’aide des conceptions préalables et fondamentales d’un ordre global, conceptions de ce qu’il est permis de considérer comme une situation normale, de qui est un homme normal. » (Les trois types de pensée juridique, E.F. Mira Köller et Dominique Siglard, PUF, 1995, p. 70. Il s’agit de la publication en 1934 de deux conférences de février et mars en l’honneur de l’anniversaire de la prise de pouvoir de Hitler).

[75] Gallimard Tel 2004, manuscrit daté de mai 1942

[76] p. 51

[77] p.55

[78] p.57

[79] p.58

[80] p.63

[81] p.63

[82] Gallimard Tel 1981 (écrit en 1943).

[83] Ibid. p. 107

[84]La Notion de l’Autorité p. 65

[85] Gallimard, Edition de Raymond Queneau, 1947, p.500

[86] Ibid. p.506

[87] La Notion de l’Autorité p.66 

[88] p.68

[89] p.75

[90] p.76

[91] p.77-78

[92] Esquisse… p.256

[93] Chantal Mouffe, « For an agonistic Model of Democracy” (2000), in Hegemony, radical Democracy, and the Political, articles rassemblés par James Martin, Routledge, London and New York, 2013, p. 194). L’ensemble constitue une approche assez complète de ses théories contre ce qu’elle appelle la démocratie libérale pour la contester.

Une réponse

  1. Avatar de milandaniel427

    Je dirais même que tout pouvoir ( autorité) s’exerce contre l’humain alors qu’il devrait être au service de l’humain.

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