Lorsque les Hébreux sortent de la mer, libérés et sauvés par l’Eternel des griffes des esclavagistes, Moïse est saisi d’émotion et « il chantera ». Un futur ? Pas exactement : un inaccompli, dans l’hébreu biblique. C’est comme dans ce nom que l’Eternel se donne lorsqu’il rencontre Moïse : « Heyè acher heyè ». Les chrétiens à la suite d’Augustin d’Hippone disent en latin : « Sum qui sum », « Je suis qui Je suis ». Pour les Juifs, c’est plus compliqué à définir : « Je suis qui Je serai » ? « Je serai qui Je serai ? « Je serai qui Je suis ? Un inaccompli, est-ce un défaut d’être ? Il faut dire que non.
A l’indicatif, l’hébreu biblique distingue deux formes conjuguées, qui diffèrent par leur « aspect », selon le mot des grammairiens, et aussi par leur valeur temporelle selon le contexte. Il y a l’accompli, ou « qatal », et l’inaccompli, ou « yiqtol ». Il ne faut pas dans notre texte de Chemot, l’Exode, se contenter de distinguer entre un passé et un futur, ou un présent, et se dire que la Bible fait une faute de grammaire ou de logique ! Et ce n’est pas seulement une question de temps, c’est une question d’aspect, les deux sont liés et liés au contexte (comme par exemple l’aoriste en grec ancien).
Il faut ajouter, à propos du chant de la mer de Myriam (le contenu verbal du chant lui-même est le même que celui de Moïse, ou presque, la Bible ne citant que le premier verset. On étudiera plus loin la « petite » différence), on verra donc que le verbe « chanter » utilise ce qu’on appelle « le vav conversif », placé au début du verbe, cette lettre qui d’ordinaire veut dire en début du mot auquel elle s’accole « et », et qui ici confère au verbe auquel elle est jointe une valeur temporelle et aspectuelle de l’inaccompli.
Il y a cependant une nuance : il y a dans ce cas par rapport à l’inaccompli une nuance de succession selon la grammairienne dont nous allons donner un large extrait à la fin. Un exemple est le premier verset de la Bible : « Au commencement l’Eternel créa ( בָּרָא) [qatal] le ciel et la Terre… [puis] il dit (ויומר) (vayomer) [forme vayiqtol] « Que la lumière soit. » »
Dans un tableau page 96 l’auteur résume les choses à peu près ainsi :
A) Formes simples
1°) qatal ou accompli : valeurs aspectuelles : « action terminée, ponctuelle, unique ». Valeurs temporelles : « passé, plus que parfait, futur antérieur (action antérieure à une autre). Pour les verbes exprimant un état : « présent » ».
2°) Yiqtol ou inaccompli : valeurs aspectuelles : « action non terminée, qui dure ou se répète. Emplois modaux (ordre, possibilité, etc…) ». Valeurs temporelles : « futur (dans le discours direct). Présent (habitude, vérités générales). Imparfait (dans le récit) ».
B) Formes « converties »
3°) Vayiqtol (inaccompli précédé du vav conversif) : valeurs aspectuelles : « action terminée, ponctuelle, unique ». Valeurs temporelles : « passé, avec une nuance de succession ».
4°) Veqatal (accompli précédé du vav conversif) : valeur aspectuelle : « action qui dure ou se répète (dans le passé) ». Valeur temporelle : « futur, avec nuance de succession ».
Pour le chant de la mer, ce qui nous concerne c’et le 1°), mais aussi le 3°), pour le chant de Moïse, et le 4°), pour le chant de Myriam, suivi d’un impératif.
Moïse : Chemot-Exode, paracha Bechala’h, 15,1 :
Oz yachir (ישיר) Moché ouvnei Israel et hachirah hazot lAdonaï
Vayiomérou ( ויאמרו) lémor…
Donc on a d’abord le cas 1°) (Yachir, « il chantera » traduisent certains, inaccompli), et ensuite le cas 3°) (Vayomérou, « et ils dirent »)
Myriam est nommée au verset 15, 21 :
Cas 4°) vataan (ותען) lahem Miryam
Impératif : Chirou (שירו) l’Adonaï ki gao gaa…

Le commentaire de Rachi sur Chemot 15, 21 , le verset qui introduit Myriam, dit : « Moïse a récité le cantique pour les hommes. Il le récitait, et eux répondaient après lui. Et Myriam a chanté un cantique pour les femmes. »
Ce partage n’est pas si clair que cela dans le texte. Il n’est pas dit dans la Bible que le chant de Moïse est réservé aux hommes : les « bnei Israel » désigne le peuple juif en entier dans tous les textes bibliques. De plus, le texte ne dit pas en 15, 1 que les hommes répondent à Moïse : il est dit : « Moïse et les enfants d’Israël « Yachir », un « Je » au singulier pour le verbe à l’inaccompli : « Je » chanterai, et ensuite il y a un pluriel du verbe « dire » à l’inaccompli « converti » : « et ils dirent : « vayomérou », on ne parle pas ici de réponse, mais de dire, un dire renforcé encore par la répétition du verbe à l’infinitif (lémor). Puis le chant commence par « achira », avec un « hè » final (הָ ), marque en principe du féminin, comme si dans ce moment à durée indéfinie la voix féminine dominait (« Je chanterai » au féminin).
Alors, où est-il question de « réponse » ? Pourquoi Rachi parle-t-il de « réponse » dans son commentaire du verset 15,21 ? En fait ce ne sont pas dans ce verset les « hommes » qui répondent, du moins littéralement, mais c’est Myriam, qui répond aux femmes, et aux hommes ajouterons-nous, car le mot en hébreu est « lahem ». Elle leur « répondra », de même que Moïse « chantera » (achir) et que son peuple chantera (achira), chacun, chacune, comme individu singulier : la forme du verbe « répondre » est « vataan » (ותען) : un accompli « converti ». On pourrait traduire au futur : les femmes dansent derrière Myriam et « elle répondra », à qui ? Non pas aux femmes seules, ce serait un féminin pluriel : lahen avec un noun. Mais elle répond aux hommes, et sans doute aussi aux femmes. La forme est masculine : lahem (להם).
La femme Myriam a répondu-répondra à Moïse et aux hommes (et aux femmes aussi, non ?), qui « chanteront ». Suit le même chant au verset 21, dont seul le début est cité par la Bible, avec une modification : un impératif (« chirou », « chantez ») a remplacé le « achira » inaccompli au singulier du verset 1. « Chirou » est un impératif pluriel qui n’a pas de formes distinctes l’une pour le masculin, l’autre pour le féminin. Myriam a répondu à Moïse et aux autres, et elle a … donné un ordre, elle une femme.
Rachi a commenté le verset 15, 1 pour l’expression « Oz yachir Moché », en en faisant une décision guidée par le cœur. Il transforme en ordre l’inaccompli, alors que c’est Myriam qui donne l’orddre en réponse, à l’impératif.
Pour confirmer son interprétation Rachi cite Josué 10,12 : le texte de ce verset dit : « Oz yedaber Yeochoua lAdonaï », et suit un chant. « Alors dira (inaccompli, cas 1°)) Josué  à l’Eternel ». On voit bien que dans ce verset de Josué 10,12 Josué ne donne pas un ordre à l’Eternel. Où alors est-il question ici dans la Bible de « son cœur » ou d’un ordre ? Le commentaire du verset par Rachi dit que le soleil attendit un moment immobile que Josué ait fini de chanter. Une sorte d’arrêt spontané du soleil. Un miracle qui fit scandale chez les philosophes de la « religion naturelle » au siècle des Lumières ! Et encore, ils ne savaient pas que c’était un inaccompli ! (Oz yedaber : amar chira).
L’autre citation qu’évoque Rachi dans son commentaire de 15,1 est Bemidbar-Nombres 21,17 : « Oz yachir Israel et-hachira hazot ». « Alors chantera Israël » (3e personne du singulier de l’inaccompli). Israël est heureux là où il y a un puits et parce sque l’Eternel a dit à Moïse : Assemble le peuple que je puisse leur donner de l’eau ». Ici ce ne sont pas « les » enfants d’Israël et Moïse, un pluriel, c’est Israël, dans l’unité du groupe, avec la 3e personne du singulier, et sans un ordre qui précède qui serait l’ordre de chanter. Ce qui s’est passé c’est que le rassemblement ordonné par l’Eternel à Moïse dans le but de donner de l’eau a créé une unité des enfants d’Israël. Et c’est alors le peuple uni qui dans son début de chant utilise l’impératif, après avoir commencé à chanter, et ordonne… de chanter, à l’impératif pluriel (Nombres 21, 17 toujours) : « Enou-la » : ענו־לָה : on ne sait pas s’ils doivent chanter pour l’eau (« la), ou pour l’Eternel, mis au féminin…
Le commentaire de Or Ha’haïm dit que c’est peut-être en réalité un chant qui dit qu’Israël reconnaît la Torah, car fréquemment la Torah a été comparée à l’eau, et il parle d’un puits céleste.
Reprenons le commentaire de Rachi, qui pointe un texte de I Rois 11,7 où Salomon est dit construire un haut-lieu, mais à l’inaccompli :
Oz yivnè Chlomo bama… : « Alors Salomon construira (inaccompli cas 1°) un haut-lieu ». Ce rapprochement est intéressant en ce qu’en réalité Salomon n’a pas construit le haut-lieu en question, dit Rachi : il donne une référence au Talmud Babli Traité Chabbath 56B et Traité Sanhédrin 91B. Il en conclut que l’inaccompli « sert à marquer l’INTENTION « pchouto », du point de vue du pchat, littéralement. « Nous avons appris (lamadnou) que le « yod » [qui marque à l’initiale l’inaccompli à la 3e personne du singulier] désigne l’INTENTION (ma’hachava, qui fait penser à « ‘hachav », « il pensa »), c’est le pchat qui le révèle.
Rachi termine en disant que dans ce verset (15,1) on ne peut pas interpréter l’inaccompli comme un présent permanent, comme dans d’autres versets de la Bible qu’il cite (Job 1,5 ; Bemidbar 9,18 ; Bemidbar 9,20), car dans ces cas-là « il s’agit là d’actions permanentes, que l’on peut rendre soit par le futur soit par le passé [on peut penser aussi à « Heyè Acher Heyè »]. Mais ici, où l’action ne s’est produite qu’une seule fois, on ne peut pas l’expliquer de la même manière ».
On pourra peut-être objecter à Rachi que le chant est censé être répété par Myriam et à son instigation par les autres au verset 21. Auquel cas il faut associer à l’inaccompli l’idée de durée non terminée, encore aujourd’hui. A moins de reconnaître qu’il y a unité entre la parole de Moïse et la parole de Myriam, avec tout le peuple que dit « Achira », et une réponse à l’accompli « converti » (cas 3°) de Myriam à Moïse qui a l’INTENTION de chanter, à l’inaccompli (cas 1°) « yachir »). De même à l’inaccompli « achira » du verset 1 correspond au texte plus loin « chirou » du verset 21.
De même Heyè Acher Heyè pourrait désigner une INTENTION ponctuelle qui assume une DUREE (2e « Heyè ») non achevée encore aujourd’hui. Comme « Achira ».

Vous trouverez ci-dessous un document intéressant :
A la page 88 du livre de grammaire L’hébreu biblique en 15 leçons (Presses universitaires de Rennes, 2008), l’auteur, Sophie Kessler Mesguich, s’efforce de faire comprendre ce que c’est que l’accompli et l’inaccompli à des lecteurs de langue française qui ignorent comment fonctionne l’hébreu biblique.
Cette page, qui doit être aussi mise en rapport avec le nom de mon blog « Garder l’inaccompli », la voici.
« […]  La distinction entre je crois avoir compris et je crois comprendre n’est pas non plus temporelle : dans la première phrase, l’emploi de la forme composée marque que l’on considère l’action comme achevée (j’ai compris) ; dans la seconde, on envisage l’action dans son déroulement (je suis en train de comprendre, et ce n’est pas terminé au moment où je parle). Si on met ces phrases au passé (je croyais avoir compris/je croyais comprendre), l’opposition entre avoir compris et comprendre demeure celle d’un procès achevé ou accompli, et d’un  procès inachevé ou inaccompli. Ces catégories relèvent, non du temps, mais de l’aspect. En hébreu, elles s’opposent ainsi :
● à l’accompli également appelé qatal (on verra pourquoi ci-dessous), l’action est envisagée comme unique, ou terminée, ou accomplie en un moment précis. L’accompli se trouve surtout dans le discours direct avec, en général, une valeur temporelle de passé : j’ai appelé, vous avez vu, il créa… Comme il marque l’antériorité, il peut parfois se traduire par un plus-que-parfait ou un futur antérieur.
● à l’inaccompli ou yiqtol, l’action est envisagée comme non ponctuelle, non unique (elle dure ou se répète), non terminée, voire non commencée. L’inaccompli s’utilise donc pout exprimer :
– dans le discours direct, le futur ou certaines modalités (obligation, interdiction, probabilité, possibilité)…
– la répétition dans le présent: il se prête alors à l’expression de l’habitude, des vérités générales. Par exemple, dans le proverbe ce qui est tordu ne peut être redressé (Eccl.1, 15), le verbe pouvoir est à l’inaccompli.
 » la durée ou la répétition dans le passé, comme l’imparfait en français : ainsi, dans la phrase tant que la nuée ne s’élevait pas, ils ne partaient pas (Ex 40, 37), les verbes sont à l’inaccompli.

• Le contexte a donc une grande importance pour savoir quelle valeur donner aux formes verbales. Par ailleurs, en prose, accompli et inaccompli peuvent prendre des valeurs temporelles plus précises en étant précédés de la conjonction – ו  (voir ci-dessous).
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Note 1 Cet exemple est emprunté à M. Riegel et al., Grammaire méthodique du français, Paris, PUF, 1994, p. 293. »

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