La semaine dernière nous avons lu comme haphtara un texte d’Ezéchiel, dans la Bible (20, 1-20). Dans ce texte l’Eternel dit avoir eu besoin de se présenter et de se faire reconnaître par les Hébreux pour qu’ils se libèrent enfin de l’oppression et quittent l’Égypte. « (Ez. 20, 5-6) Je me suis révélé à eux au pays d’Égypte, où j’ai levé la main pour eux en disant : Je suis l’Eternel votre Dieu. Ce jour-là, je leur ai juré de leur faire quitter le pays d’Égypte (etc.) ».
Cela nous rappelle que, après la mort de Joseph et lorsque de nouveaux Pharaons apparurent, moins bienveillants, pendant 400 ans les Hébreux ne se révoltaient pas, ne se libéraient pas. Néanmoins, seuls parmi les peuples de l’époque soumis à des tyrannies, et des législations aberrantes, ils apparurent à l’Eternel aptes à la liberté et à l’écoute de lois bienveillantes.
On pourrait se dire qu’un humain, qu’un peuple humain, n’a pas besoin d’un guide surnaturel pour rejeter ses chaînes. Et pourtant… L’Eternel commence par appeler Moïse qui s’approchait de lui, cet homme singulier a tout seul pris l’initiative de tuer un Égyptien qui persécutait un Hébreu, en pleine rue, au risque d’être vu. Et d’ailleurs, plus tard, il cherche à séparer deux Hébreux, et à ce moment-là, l’un d’eux, l’agresseur de l’autre, lui fait comprendre qu’il va le dénoncer au pouvoir oppresseur, alors qu’il aurait dû reconnaître et aimer un homme de son peuple résistant à l’oppression et pouvant fédérer son peuple.
Moïse ne suffit pas : voilà ce que semble penser l’Eternel qui se présente à lui et lui indique Son nom et les signes de reconnaissance pour attester Sa présence et Ses intentions. Par chance Moïse arrive à ce que le peuple hébreu accepte de lui l’idée que Dieu s’est présenté à lui et a dit les aider à se libérer-se sortir d’Égypte.
On pourrai dire que seul Moïse est présent face à son peuple, et que le peuple se libère tout seul, finalement. Mais ce même peuple ne cessera de râler et de reprocher à l’Eternel cette libération, et d’exprimer sa nostalgie de l’esclavage passé avec ses prétendus « chaudrons » et ses prétendus « concombres » !
La libération d’Égypte ne suffit pas, il faudra son récit obligatoire prescrit alors pour chaque année, chacun aura à se vivre comme sorti d’Égypte, comme en train de se libérer, en pensant que l’Eternel l’a aidé. Ce récit, c’est la Torah écrite, donnée à Chavouot ( cinquante jours après Pessa’h), et la Torah orale, qui dans le traité Pessa’him donne les grandes lignes de la « Hagada » qui est à la fois récit (« Hagada ») et « guide » (« maguid »), ce sont ces Torahs ( le mot veut dire « étude » et par exemple « moré » ou « mora » désigne le maître d’école) qui vont consolider à travers les âges le devoir humain de positiver la liberté et la sortie de l’esclavage. Le paradoxe est que « servir Dieu » c’est ne pas servir un humain présent mais prendre pour guide quelqu’un de relativement invisible, d’apparemment inactif. Une certaine péripétie montre la difficulté : c’est l’épisode du Veau d’or : les Hébreux veulent un truc visible plutôt que de se résigner à être libres tout seuls, Dieu et Moïse étant occupés ailleurs.
Génération après génération, les Hébreux, les Juifs, apprennent et réapprennent à aimer la liberté, à ne pas attendre 400 ans avant de se libérer de l’oppression, à cultiver en secret ou ouvertement l’initiative du retrait au moins mental de la fascination pour les tyrans.
Le travail n’est pas achevé quand le peuple sort d’Égypte, il est permanent depuis environ 3500 ans. Et le peuple juif d’aujourd’hui, qui en ce moment compte l’Omer chaque jour, ne se laissera plus jamais dominer par la mentalité d’esclave soumis qui habite tant d’humains encore à la surface de la terre.
Peut-être que ce peuple a été élu parce qu’il n’a pas traité l’Eternel en « mouche du coche » mais a reconnu au milieu de son travail harassant l’aiguillon de l’amour de la liberté, de la dignité et de l’honneur. « Ce n’est pas par la force, c’est par l’esprit. »
Dans Le coche et la mouche, de La Fontaine, l’effort humain semble précéder l’intervention de la mouche, alors perçue comme inutile car ces gens sont déjà en marche. La fable se termine en disant que les « importuns » « devraient être chassés ». La mouche « pique l’un, pique l’autre, et pense à tout moment/Qu’elle fait aller la machine » et « Aussitôt que le char chemine/Et qu’elle voit les gens marcher/Elle s’en attribue uniquement la gloire. »
Mais il se peut que dans l’histoire nous ne nous remuions pas si spontanément que cela. Il se peut que lorsque dans la fable et dans l’histoire « le moine disait son bréviaire » et qu’ « une femme chantait », c’était parce qu’un jour une autre sorte de « mouche du coche » était venue piquer au vif l’honneur d’un peuple « élu » pour être libre et garder pour l’éternité dans son cœur l’amour de la liberté. Un peuple à la nuque raide car il ne s’incline pas si facilement, même devant son Créateur. Un peuple né d’Abraham le négociateur et de Moïse le délibérateur.
Pendant la période de l’Omer nous lisons les Pirqei Avot dans la Michna. Et nous y reconnaissons « quand même » la nécessité des gouvernements humains : (Pirqei Avot III 2) « Rabbi ‘Hanina, suppléant du Grand Prêtre, disait : « Prie pour le salut de ceux qui sont à la tête de l’Etat, car, sans la crainte qu’ils inspirent, les hommes s’entredévoreraient vivants. ». (Une pensée à ce propos pour Trump et ses invités lors de cette nuit du 26 avril 2026 un peu privée de sommeil…).
Nous ne voulons pas être des zombies. Mais nous ne voulons plus depuis le Don de la Torah attendre on ne sait quelle mouche importune pour vivre libres.
-« Quelle mouche t’a piqué (e) ? » –«L’espoir de vivre « Am ‘hofchi » », dit la Hatiqva, chant d’espoir, pour que chacun puisse en particulier être pour chacun des autres la « piqûre opportune » de rappel quitte à passer pour un « importun », et refuse qu’on lui dise : « Ce n’est pas le moment » ou « Tu viens trop tard ». C’est notamment cela le messianisme juif.
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